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ETAT DES LIEUX AU DEBUT DU XXème SIÈCLE : MIGRATIONS, LYNCHAGES ET LOIS « JIM CROW »


Privés de moyens d’ « assimilation » à la société américaine, d’instruction, de terre, de propriété, de droits civiques, les Noirs sont systématiquement maintenus à l’écart. Et si une petite élite semble émerger à la fin du XIXème siècle, la grande masse des Noirs est condamnée à la misère et aux humiliations.

En 1880, 75 % des Noirs vivent dans le Sud. Beaucoup abandonnent déjà les campagnes pour les villes, où ils trouvent des emplois dans l’industrie ; cette urbanisation massive transforme le mode de vie des villes : les Blancs déménagent déjà des quartiers habités par des Noirs, et des lois imposent des quartiers ségrégués, les Noirs étant cantonnés dans des taudis insalubres. Le phénomène est identique dans le Nord qui voit l’arrivée progressive de nombreux Noirs dans les villes et une ségrégation spatiale s’opérer.

Entre 1885 et 1900, on comptabilise 2500 lynchages, dont l’origine est presque toujours une relation sexuelle entre un Noir et une femme blanche. Au cours de la seule année 1900, 106 Noirs sont lynchés dans le pays. Entre 1900 et 1914, on en compte 1100. Les prétextes sont de plus en plus variés (homicide, vol, insulte entre autres).

L’ensemble de lois légitimant la ségrégation sont dites lois « Jim Crow », du nom d’un personnage d’une chanson populaire ; cette ségrégation qui règne dans le Sud est loin d’être absente dans le Nord. Le but du système social ségrégué est d’interdire le mélange des races et de persuader les Noirs de leur infériorité. Les mariages interraciaux sont interdits, les lieux publics ou les transports sont soigneusement ségrégués, et les relations interindividuelles sont strictement codées. Le pouvoir économique est inaccessible aux Noirs, écrasés par la misère et l’endettement et contrôlés par les Blancs.


LES PREMIÈRES PRISES EN CHARGE COMMUNAUTAIRES : ÉGLISES, ÉCOLES ET ASSOCIATIONS


Certains intellectuels Noirs, comme John Hope, professeur à l’Université d’Atlanta, pensent que le salut des Noirs passe par la constitution d’une élite noire d’hommes d’affaires et d’entrepreneurs.

L’espoir noir commence à naître dans les Eglises où se regroupent les Noirs et passe par l’école et des associations. L’Eglise est un pilier pour les Noirs : elle est la seule institution leur appartenant totalement (les lieux de culte sont ségrégués) et où les individus peuvent s’exprimer librement. En raison du manque de moyens et de formation, les hommes d’Eglise noirs sont plus des prêcheurs que des pasteurs, et certains se révèlent être de véritables charlatans tandis que d’autres plus éduqués se soulèvent pour une sécularisation de l’Eglise, souhaitant que les pasteurs se soucient plus de la vie ici-bas et des problèmes sociaux que de l’au-delà. Toute la vie sociale est organisée autour et par l’Eglise, tout comme les sociétés de secours, les agences pour l’emploi ou l’instruction. Des banques, des compagnies d’assurance, des journaux sont créés par les associations de Noirs pour les Noirs dès cette époque. Les écoles noires n’ont que peu de moyens, même si quelques hommes d’affaires blancs « humanistes » du Nord comme Rockefeller ou Carnegie investissent dans l’éducation. Les premières élites intellectuelles noires sortent de ces écoles, et doivent trancher dans leur combat le dilemme entre conciliation et protestation.


BOOKER T. WASHINGTON OU LA CONCILIATION


Washington est le plus célèbre des penseurs noirs au début du XXème siècle. Pur prototype du self made man, il crée en 1881 dans l’Alabama un institut pour les Noirs visant à leur apprendre un métier pour devenir ouvrier qualifié, se constituer un capital, acheter des terres et devenir leur propre patron. Il tente d’inculquer des valeurs tels que l’honnêteté et l’épargne ou la fierté et le goût du travail manuel. En formant ainsi des jeunes gens polis et acquis au mode de fonctionnement de la société américaine, Washington pense désarmer l’hostilité blanche. Il recommande également en ce sens aux Noirs de rester à la campagne. Il convainc certains Noirs en leur promettant un progrès économique et ne dérange pas excessivement les Blancs, puisqu’il donne son aval à la ségrégation raciale en ne la remettant pas directement en cause.

Washington se rapproche des présidents américains, de Mac Kinley jusqu’à Theodore Roosevelt, et est même consulté par l’administration quand des fonctionnaires noirs doivent être nommés ou des subventions attribuées aux églises et écoles noires. Les Blancs ne prêtent pas attention à la volonté d’obtenir des droits civiques et une égalité raciale, et Washington se cantonne à soutenir les maigres progrès engagés contre la ségrégation, en recrutant des avocats et récoltant des fonds.


WEB DUBOIS OU LA PROTESTATION : LA CRÉATION DE LA NAACP


Booker T. Washington est critiqué par de nombreux Noirs dans le Nord, au premier rang desquels on retrouve Web Dubois, pour qui Washington est un passéiste. Titulaire d’un doctorat de philosophie obtenu à Harvard, Dubois représente le prototype de l’intellectuel protestataire aux manières quelque peu aristocratiques. Il attaque le « capitalisme militant » de Washington, qui conduit selon lui à l’acceptation de l’infériorité de la race noire et à la soumission. Ses revendications sont les suivantes : droit de vote, fin de la discrimination raciale, droit à l’éducation, et application stricte de la Constitution. Il crée le Mouvement dit « de Niagara » en 1905 mais ne reçoit que peu d’échos et cesse de le réunir en 1908.

En 1906 à Atlanta et en 1908 à Springfield ont lieu des massacres et émeutes raciales. Face à ces évènements, des intellectuels, des responsables d’œuvres sociales et des religieux fondent en 1910 la NAACP, National Association for the Advancement of Coloured People. Dubois est le seul noir parmi les responsables. L’association proteste contre le lynchage, la discrimination raciale et pour l’application stricte des amendements XIV et XV.

En 1915, la Cour suprême condamne la « clause du grand-père » dans le Maryland et l’Oklahoma, et déclare en 1917 inconstitutionnelle la ségrégation par quartiers pratiquée à Louisville. Ces mesures ne sont pas nationales, mais témoignent d’une possible influence des associations protestataires.

Par ailleurs, se crée en 1911 la National Urban League, dont le but est d’aider les nouveaux arrivants noirs dans les villes à s’adapter aux milieux urbains. Cet esprit militant fait également renaître une presse noire alors en perte de vitesse.



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