liste des contrepoints histoire pages 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6


TRUMAN ET L’ÉBAUCHE D’UNE DÉSÉGRÉGATION DANS L’ARMÉE ET LES SYNDICATS


Le nouveau président Harry Truman se dit déterminé à agir en faveur de l’égalité raciale, mais aucune mesure concrète ne suit. La colère monte parmi les leaders noirs, dont certains quittent le parti démocrate pour rejoindre le nouveau parti progressiste. En 1948 est signé un décret sur l’égalité des chances dans l’emploi et l’administration fédérale ; les démocrates du Sud font alors scission avec le parti, et de plus en plus d’électeurs noirs choisissent la branche plus « libérale » du Parti démocrate.

En 1949 est imposée la déségrégation des forces armées. Le gouvernement encourage également la déségrégation des associations ouvrières, mais les travailleurs du Sud demeurent isolés et impuissants. En 1955, l’AFL et le CIO fusionnent, et les deux vices-présidents sont des Noirs (dont Philip Randolph). Le gouvernement et l’administration semblent aller progresser vers une intégration raciale encore loin d’être garantie.


LA PERSISTANCE D’UNE SÉGRÉGATION DE FAIT MALGRÉ QUELQUES « PROGRÈS »


La ségrégation demeure ; certes, petit à petit, lieux publics, hôtels, restaurants ou encore cinémas sont déségrégués au cours des années 50, notamment à Washington, ville peuplée d’une grande proportion de Noirs. En 1949, 18 Etats ont même interdit la discrimination dans les lieux publics ; mais ces mesures ne touchent en réalité qu’un nombre très limité d’institutions. Par ailleurs, de plus en plus de représentants noirs sont élus ou désignés, aux différentes échelles, la question étant de savoir si cela traduit une véritable mutation sociale ou la volonté d’étouffer les revendications et de cacher les véritables problèmes par des mesures symboliques. De la même manière, et même si la grande industrie demeure hors de portée des entrepreneurs noirs, de petites sociétés de services sont tenues par des Noirs, et une bourgeoisie noire semble se former : on trouve quelques médecins, des avocats, banquiers, assureurs, etc.

L’écrivain noir E. Franklin Frazier, dans son ouvrage Black Bourgeoisie paru en 1955, critique ouvertement ces Noirs qu’il accuse de singer les Blancs et de rejeter leurs origines populaires en devenant des petits bourgeois, exclus de fait d’une bourgeoisie blanche. Cet ouvrage relativise les progrès accomplis en matière de droits civiques et économiques et signale que les Noirs sont très majoritairement maintenus à l’écart de la prospérité, miséreux dans le Sud ou confinés dans les ghettos du Nord.


L’EXODE CONTINU VERS LE NORD ET L’OUEST ET LA FLORAISON DES GHETTOS


Entre 1940 et 1970, cinq millions de Noirs déménagent vers le Nord et l’Ouest. La mécanisation dans les plantations de coton est en partie responsable de cet exode qui n’est pas pour déplaire à certains Sudistes, soulagés de voir partir les Noirs qui réussissaient parfois malgré tout à s’inscrire sur les listes électorales. Des offres d’emplois non-qualifiés abondent après guerre, et la grande ville industrielle de Chicago devient alors la capitale de l’Amérique noire : le Chicago Defender est le journal noir le plus diffusé ; on y trouve également le plus grande église baptiste ainsi que des forces militantes diverses.

Entassés dans des immeubles surpeuplés, interdits de fait d’exercer un grand nombre d’emplois, les Noirs des ghettos du Nord sont gagnés par le jeu, la prostitution, la délinquance. Bien-sûr, la police n’intervient pas dans les affaires entre Noirs. Les familles se décomposent et de nombreuses femmes se retrouvent seules à la tête du foyer. La coutume et la loi interdisent l’achat d’un logement dans une rue blanche. La condamnation des « contrats restrictifs » par la Cour suprême n’a servi à rien : les banques refusent d’accorder des prêts aux Noirs. Les ghettos font naître une psychose au sein de la population blanche qui fuit vers les banlieues en emportant avec elle les emplois : la ségrégation spatiale est encore accentuée. Ainsi, avec ou sans l’appui de la loi, la ségrégation s’impose dans la réalité quotidienne.


LE DÉBUT DU « MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES » : LE LANCEMENT DE LA LUTTE CONTRE LA SÉGRÉGATION SCOLAIRE ET L’« ARRÊT BROWN » DE 1954


Pendant les années 50, les avocats activistes de la NAACP, dont Thurgood Marshall, cherchent à obtenir gain de cause devant la Cour suprême dans des affaires de discrimination dans l’éducation : ils veulent demander le renversement de l’arrêt « Plessy versus Ferguson ». Entre 1950 et 1952, ils plaident cinq cas concernant la ségrégation scolaire devant la Cour suprême. Ils contestent la constitutionnalité de l’arrêt de 1896 au regard du XIVème amendement garantissant à tous les citoyens une « égale protection des lois » ; ils font appel à des facteurs psychologiques, en particulier le sentiment d’infériorité des Noirs.

Deux décisions de la Cour suprême rendues en juin 1950 amorcent le tournant décisif à venir de la grande institution : en mai 1954, la Cour présidée par Earl Warren rend une décision unanime (connue sous le nom d’ « arrêt Brown ») et déclare que « dans le domaine de l’instruction publique, la doctrine « séparés mais égaux » n’a pas sa place. Des établissements scolaires séparés sont intrinsèquement inégaux ». Thurgood Marshall proclame alors sa foi dans le système légal américain ; mais l’ensemble de la communauté noire se contente d’une satisfaction prudente, tandis que la gouverneur de Géorgie déclare que ce nouvel arrêt de la Cour suprême est un « chiffon de papier ». Plusieurs Etats du Sud le rejoignent : jamais le gouvernement fédéral n’avait subi d’aussi violentes critiques depuis la Guerre de Sécession.


LES MAIGRES CONSÉQUENCES DES TEXTES LÉGISLATIFS


Après 1954, rien ne semble avoir changé pour les Noirs, si ce n’est que la gouvernement américain a signifié qu’il a la responsabilité de faire respecter leurs droits. Le président Eisenhower n’est pas un partisan de la déségrégation, et aucune mesure concrète d’application n’accompagne l’arrêt Brown, même si en mai 1955 la Cour suprême donne ordre aux responsables de l’instruction publique de préparer des plans de déségrégation « avec toute la rapidité appropriée »… autant dire que la majorité des Etats attendent et ne font rien dans le sens de l’intégration scolaire. En 1964, dix ans après l’arrêt Brown, 2 % seulement des écoliers du Sud fréquentent des établissements « intégrés » .

En mai 1956, des représentants et sénateurs sudistes signent un manifeste contre l’ « abus de pouvoir judiciaire » et se déclarent prêts à employer « tous les moyens légaux pour obtenir l’annulation d’une décision contraire à la Constitution » (l’arrêt Brown). Par ailleurs, le Conseil des citoyens blancs, fondamentalement raciste, fait en sorte qu’aucun Noir partisan de l’intégration scolaire ne puisse conserver un emploi ou obtenir un crédit, et les membres de la NAACP sont systématiquement traqués et menacés.

Le Sud ne voulant pas se soumettre, les Noirs voulant conserver ces droits chèrement acquis, la bataille des Droits civiques s’engage : le mouvement des Droits civiques veut affronter face à face le racisme (institutionnalisé ou pas) et la ségrégation, tandis que le Sud est déterminé à « maintenir le Noir à sa place », par la loi ou par la force.



page précédente pages 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 page suivante



© Acontresens 2002-2017