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ISLAM ET POLITIQUE



Après avoir vu le contexte des premiers temps de l'islam et le rapport du Coran au politique, il convient de revenir sur la question de la succession politique de Muhammad. En effet, Muhammad disparaît en 632 sans désigner de successeur, et les quelques années qui suivent sa mort sont essentielles pour le devenir de l'islam. D'une part, la question de la succession est à l'origine des grandes divisions entre musulmans qui perdurent aujourd'hui, autour de la question de l'autorité politique et/ou religieuse. D'autre part, les conquêtes commencent à dresser la géographie de l'islam : en 632, la religion n'est pas répandue sur plus des deux-tiers de la Péninsule arabique ; en 732, Charles Martel repousse les arabo-musulmans à Poitiers : l'islam s'est répandu et continuera à se répandre des montagnes pyrénéennes à l'ouest jusqu'en Asie du Sud-Est (Indonésie) en passant par les Balkans ou l'Inde, sous l'action des Arabes puis des Ottomans. Nous nous bornerons cependant ici aux questions des divergences doctrinales, et laissons de côté l'histoire de l'expansion de l'islam.


Le Califat de Médine : inflexions politico-religieuses

Il semble bien que, conformément aux normes tribales, Muhammad n'ait pas désigné de successeur politique à sa mort. Les Compagnons du prophète, installés à Médine, désignent donc, tandis que plusieurs prétendants s'affirment, Abu Bakr comme calife ("successeur"). Or, la notion même de calife, si elle est présente dans le Coran, est imprécise et son contenu va changer au cours des siècles. Très vite, le calife va en effet conjuguer pouvoir politique et pouvoir religieux, avant qu'au XIe siècle, l'autorité politique passe entre les mains du sultan ottoman. Abu Bakr est donc choisi, puis il désigne Omar à sa mort pour le remplacer, qui lui-même fait désigner Othman comme troisième calife, avant qu'Ali (cousin du prophète) ne devienne le quatrième et dernier calife de Médine, jusqu'en 661. Ce Califat est ainsi l'occasion de plusieurs inflexions politico-religieuses, qui se démarquent nettement du message coranique :

      - d'une part, les pratiques de transmission du pouvoir (principe héréditaire, désignation testamentaire), ou le recours à la force pour prendre le pouvoir (les califes meurent assassinés) et s'y maintenir font oublier la notion de consultation présente dans le Coran (avant qu'elle ne réapparaisse dans le monde contemporain comme argument coranique à l'appui des revendications démocratiques).

      - les califes prennent d'autre part le titre de "successeurs du prophète", de "commandeurs des croyants", qui donnent à l'autorité politique le rôle d'une autorité religieuse, ce qui est contraire au Coran et à la Sunna : le livre comme les expériences de la tradition insistent en effet comme on l'a vu sur le rapport direct, sans intermédiaire, entre Dieu et chaque croyant, ce qui ne peut laisser de place à une autorité religieuse sur terre.

      - enfin, les califes convertissent la razzia, que pratiquaient les tribus nomades entre elles, en jihad pour répandre l'islam. Cette pratique est à la fois légitimée par l'expérience médinoise de Muhammad et certains versets du Coran, et contredite par nombre d'autres versets. En réalité, cette conquête apparaît comme un moyen d'orienter vers l'extérieur l'énergie guerrière des tribus nomades au nom de la religion, et ainsi de pacifier une Arabie sous contrôle califal.

L'empire que se bâtit progressivement le Califat de Médine bouleverse les microsociétés tribales d'Arabie, et ces évolutions expliquent en partie les tensions et graves conflits internes à la société et aux factions, notamment sous le califat d'Ali, qui se termine par la bataille de Siffyne, bataille qui oppose les troupes d'Ali à celles du gouverneur de Syrie (un Omeyyade), et qui débouche sur un "arbitrage" en 657 (l'arbitrage de Siffyne).


Prémisses des doctrines théologico-politiques sous les Omeyyades

La dynastie des Omeyyades prend le pouvoir après l'assassinat d'Ali en 661 et s'installe à Damas, où elle hérite des structures de l'administration byzantine. Elle voit une consécration de la prééminence du calife et du principe d'hérédité au détriment de la consultation (shura), ainsi qu'une tendance à la centralisation des pouvoirs. Le calife est avant tout le roi des arabes (chef des tribus), tout en revendiquant le statut de chef de la communauté musulmane ("calife de Dieu"), le passage de "chef de tribu" à celui de "roi" nécessitant en fait une inscription du pouvoir politique dans le religieux.

Malgré la réussite d'importantes conquêtes, une opposition croissante au pouvoir omeyyade se constitue. Or, les différents mouvements contestataires trouvent dans la religion des arguments à l'appui de leur mécontentement. Ces conflits politiques entraînent la naissance de doctrines théologico-politiques au sujet du Califat, de l'Imamat, des questions relatives à la guerre, à l'attitude à avoir par rapport à l'autorité, aux critères de légitimité, etc. Ce sont ces doctrines qui seront proclamées plus tard par les différentes obédiences comme étant les "doctrines politiques de l'islam", en occultant leurs origines historiques profanes. Ainsi, les titres d'imam ou encore de "commandeur des croyants" étaient destinés au départ à légitimer par la religion un système monarchique ; ce n'est que par la suite que les théologiens leur ont donné une cohérence doctrinale.

De même, c'est à cette époque qu'apparaissent les notions de dâr al-harb ("domaine de la guerre") par opposition au dâr al-islam ("domaine de l'islam") - notions inexistantes dans le Coran comme dans la tradition du prophète. La notion de dâr al-harb est créée pour légitimer la guerre menée par les révoltés dans les territoires dominés par les Omeyyades, et non pour faire la guerre dans un territoire où l'islam n'a aucune présence. En réponse, le pouvoir invente la notion de dâr al-islam, affirmant que toute guerre menée sans l'aval de l'autorité est illicite d'un point de vue religieux. Les islamistes contemporains ont donc, comme souvent, fait subir une dérive à ces notions pour en faire des concepts pseudo-islamiques de distinction entre pays d'islam et pays "mécréants".


La question de l'autorité au cœur des divisions doctrinales

Les théories politiques des principales obédiences de l'islam sont liées à des conflits politiques, émergeant notamment au cours de l'arbitrage de Siffyne, contesté par exemple par une partie des partisans d'Ali (les muhakkima), qui ne reconnaissent plus la légitimité d'Ali et finissent par l'assassiner en 661. Les muhakkima (dont sont issus les ibâdhites, communauté toujours existante dans le monde musulman et majoritaire à Oman) défendent l'idée que les croyants peuvent vivre sans se soumettre à une autorité - sauf en cas de besoin d'un arbitrage. La question - profondément politique - qui est au point de départ des divergences est donc la suivante : les musulmans sont-ils obligés de faire allégeance à une autorité politico-religieuse après le prophète ? Si oui, quels sont les critères d'une autorité légitime, et quelle attitude avoir face à une autorité illégitime ? A ces questions, les chi'ites et les sunnites (obédiences au sein desquelles de multiples subdivisions existent) donnent des réponses différentes :

      - le chi'isme (10% des musulmans aujourd'hui)

Les chi'ites (désignés comme tel depuis le VIIIe siècle), qui se distinguent notamment par l'existence d'un clergé religieux, sont, étymologiquement, les "partisans d'Ali" :

      - pour eux , Muhammad avait désigné Ali, son cousin et mari de sa fille Fatima, comme successeur. Les Compagnons du prophète lui auraient désobéi en désignant Abu Bakr, beau-père du prophète, considéré comme illégitime, comme premier calife.
      - suite à la mort d'Ali, ils appuient ses fils Hassan et Hussein ; ce dernier combat la dynastie omeyyade et est tué avec l'ensemble de sa famille et de ses partisans en 680, à Kerbela. Le martyre devient alors pour les chi'ites un symbole de la lutte contre l'injustice ; d'où un culte des martyrs, très présent dans le terrorisme contemporain.
      - un des points essentiels de la doctrine chi'ite réside dans la place accordée à l'imam (au sens de commandeur suprême des croyants), qui ne peut être qu'un descendant d'Ali et de Fatima. Après le califat d'Ali, les chi'ites accordent la dignité d'imam à onze descendants du prophète. Le douzième meurt à l'âge de 8 ans. Selon la tradition, il s'est "occulté", caché au regard des hommes et il reviendra à la fin des temps (mythe de "l'imam caché") : ce sera le mahdi, qui libérera le monde.
      - or, cette idée que seul l'imam caché serait une autorité légitime peut entraîner un non-respect systématique de l'autorité (ce sera un des arguments clés du chi'isme révolutionnaire contemporain).
      - enfin, dans cette doctrine, l'imam est vénéré comme le représentant infaillible de Dieu sur terre et le gardien du sens caché de la révélation. C'est cette vénération qui a pu permettre l'utilisation par Khomeyni en Iran dans les années 1980 de la thèse du "pouvoir du théologien", lors de la Révolution islamique. Selon cette thèse, le théologien est au même rang que le prophète et au-dessus des gouvernants, ce qui a débouché sur un système totalitaire visant à imposer le "règne de Dieu".

      - le sunnisme (90% des musulmans aujourd'hui)

Les théories politiques sunnites se sont constituées plus tard (IXe-Xe siècles), progressivement et en réaction à celles des chi'ites :

      - elles affirment d'abord la légitimité des quatre premiers califes de Médine, accompagnée d'une sacralisation des Compagnons du prophète.
      - elles imposent ensuite l'obligation de faire allégeance à tout imam, qu'il soit juste ou injuste, parallèlement à la condamnation de tout recours aux armes contre leur autorité. La conception sunnite de l'autorité est fondamentalement conservatrice, car elle vise à la défense de l'ordre établi (en s'appuyant notamment sur le "verset des princes" : "obéissez...")
      - cependant, une contestation qui renverse l'autorité et devient à son tour autorité est de la même manière considérée comme devant être respectée. Il n'est ainsi pas difficile de retourner le conservatisme apparent de cette doctrine contre le pouvoir en place, en faisant de la révolte un jihad, et en légitimant le tyrannicide (en s'appuyant sur un hadîth stipulant qu'"aucune obéissance n'est due à une créature en désobéissance par rapport au créateur").


Rapide survol historique, des Abassides aux Ottomans

Après ce regard essentiel sur les premiers temps de l'islam, nous choisissons ici de dresser un très rapide survol historique du monde musulman pendant un millénaire, afin de parvenir aux XIXe et XXe siècles, pendant lesquels se produisent de véritables bouleversements dans les rapports de l'islam au politique, à travers la colonisation et les luttes de libération nationale, et la construction chaotique depuis cinquante ans des Etats peuplés de musulmans.

Au milieu du VIII siècle, les Abbassides, descendants d'un oncle du prophète, renversent les Omeyyades. Ils s'installent dans l'actuelle Irak où ils bâtissent la ville de Bagdad. Mais le pouvoir arabo-musulman est éclaté, entre les souverainetés abasside (Badgad, régnant sur l'Iran et l'Irak), fatimide (Le Caire, régnant sur l'Egypte, la Syrie et l'ouest de l'Arabie) et andalouse (Cordoue, régnant sur l'Espagne et le Maghreb), qui forment des califats indépendants.

A partir du Xe siècle, les divisions s'accroissent et les entités politiques sont fluctuantes. Parmi les faits et les dates essentiels qui marquent le monde musulman, on peut signaler très sommairement :
      - l'entrée en scène des Turcs, avec la prise de pouvoir au détriment des Abassides par des Turcs sunnites, les seljoukides, qui adoptent le titre de sultan ("détenteur du pouvoir").
      - la prise de Bagdad au XIIIe siècle par les tribus mongoles et turques d'Asie (qui se convertissent à l'islam).
      - le renversement du pouvoir du Caire par Saladin (d'origine kurde) qui repousse les Croisés européens (XIIe siècle).
      - la Reconquista espagnole, permise par la division du califat andalous et qui s'achève en 1492, entraînant le repli des arabo-musulmans en Afrique du Nord.
      - la prise de Constantinople en 1453 par les Turcs (Ottomans), qui la rebaptisent Istanbul. L'Empire ottoman se présente alors en protecteur du monde musulman et entraîne la fin des autres dynasties : il annexe le Moyen-Orient puis une partie de l'Afrique du Nord, avant de s'étendre notamment dans les Balkans, et met en place une autorité qui perdurera jusqu'à la Première Guerre mondiale.

L'empire Ottoman à son apogée


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