Les contradictions des Etats indépendants face à l'islam
A l'indépendance, les groupes s'étant fixés des objectifs communs contre les puissances coloniales éclatent. Que ce soit les Frères musulmans ou des groupes d'influence communiste, il s'agit souvent d'unir nationalisme, justice sociale et religion, mais cela ne peut masquer des orientations divergentes. Ces dernières sont illustrées notamment par le conflit entre le président Nasser et les Frères musulmans en Egypte dans les années 1950. Les Frères musulmans, exilés en Arabie saoudite depuis 1954, accusent le gouvernement égyptien d'utiliser le langage de l'islam pour couvrir une politique fondamentalement laïque. Le pouvoir nassérien riposte durement, et Hasan al-Banna est assassiné et Sayyid Qutb exécuté en 1966.
Les pouvoirs en place dans les nouveaux pays indépendants doivent structurer l'Etat et lui donner les bases d'un développement économique et social. L'influence de Mustafa Kémal (mort en 1938) est forte dans le monde arabe d'après-guerre, et notamment sur les partis socialistes (tels le ba'th en Syrie). Ces partis relèguent souvent l'islam au second plan et entendent préparer l'entrée des pays arabes dans la "modernité". A cet égard, le socialisme est un moyen de lutter contre le conservatisme social et religieux tout en faisant référence à l'islam "primitif" désigné comme égalitaire et social. A contrario, la nécessité pour ces Etats de définir une identité nationale peut entraîner une certaine étatisation de l'islam : ainsi en Algérie, où un islam d'Etat est instauré, et où des religieux jouent un rôle important - par exemple dans l'enseignement de l'arabe. Dans cette utilisation politique de l'islam germent les contradictions des gouvernements nationalistes : d'une part, ils affirment le contrôle de l'Etat sur le religieux ; d'autre part, leur quête de pouvoir ou d'influence les amène souvent à prendre appui sur l'islam pour renforcer leur écoute populaire.
L'utilisation de l'islam à des fins de politique internationale : les limites du panarabisme
Développé par Nasser depuis la crise de Suez et sa victoire contre le trio France-Angleterre-Israël en 1956 et jusqu'à la fin des années 1960, le panarabisme use de la religion de manière ambiguë. Ce mouvement s'évertue notamment à affirmer l'unité du monde arabe dans sa politique internationale neutraliste et anti-impérialiste, à un moment où le monde arabo-musulman est l'objet d'une lutte d'influences : outre la présence française au Maghreb et la question palestinienne, les pays arabes détenteurs de pétrole doivent faire face à une domination économique occidentale. Face aux deux blocs (américain et soviétique), la neutralité apparaît comme un gage d'indépendance.
Or, en vertu de son autorité, Nasser parle au nom de l'islam, moyen pour fédérer les différents pays, faisant s'apparenter le panarabisme à un panislamisme. Par de puissants appels de soutien à la cause palestinienne, par une utilisation du langage de l'islam, Nasser se présente comme le chantre légitime de l'identité arabo-musulmane au point de stigmatiser les souverains saoudiens wahhabites qu'il qualifie d'"ennemis de Dieu".
Mais cette pseudo-résurrection de l'umma connaît certaines limites. En effet, le panarabisme, doctrine selon laquelle "l'unité arabe doit se réaliser par le bas", est confronté à des obstacles qui dévoilent l'instrumentalisation de la religion. Le neutralisme et le nationalisme développés par Nasser comportaient une dimension socialiste : or, les appels à des révolutions socialistes ont engendré une certaine méfiance des gouvernements monarchiques (Maroc, Libye, Jordanie, Arabie Saoudite) et des pays du pacte de Bagdad (Turquie, Iran, Irak). D'autre part, l'échec de la République Arabe Unie en 1961 (regroupant Syrie et Egypte) discrédite l'entreprise nassérienne, et l'existence d'une communauté d'intérêts arabes est douteuse, comme en témoigne la guerre civile au Yémen en 1962 : d'un côté, les intellectuels libéraux ayant pris le pouvoir à la mort de l'imam Zaydite sont appuyés par l'Egypte ; de l'autre, l'Arabie Saoudite soutient les provinces rurales fidèles au pouvoir de l'imam.
Or, cette intégration et cette utilisation de l'islam au sein du nationalisme arabe et panarabe ont conduit les groupes islamistes à radicaliser leurs thèses, et à les enrichir de nouveaux éléments visant à conquérir les masses, comme la revendication d'un équilibre social et moral basé sur la protection des "valeurs anciennes" face aux déséquilibres importés par des Etats qui "singent" l'Occident.
Les facteurs de l'essor de l'islam politique : la modernité en question
Pour les partisans de l'islam politique en effet, l'indépendance acquise ne doit pas seulement être territoriale et économique : il faut qu'elle soit sociale et morale. Cette idée se fonde sur un rejet essentiel : celui de la modernisation d'influence occidentale, liée ou entraînant notamment l'exode rural et des difficultés économiques diverses (crise du logement, etc.), et créatrice de frustrations et de contestations. Mais le rapport de l'islamisme contemporain à la "modernité" et aux "traditions" n'est pas aussi simple qu'il y paraît.
- une génération de ruptures
C'est une logique du repli que prône l'islamisme en tentant d'allier nationalisme et préservation des "valeurs traditionnelles", en réaction à une évolution rapide qui introduit une certaines instabilité au sein des sociétés arabes. Il s'agit, pour les courants de l'islam politique contemporain, de rompre avec l'occidentalisation : c'est contre la modernisation initiée par leurs Etats que se regroupent les forces religieuses radicales. Les problèmes engendrés par les évolutions dans des pays pas toujours prêts à les intégrer (réforme agraire en Iran en 1962) et les mécontentements qu'ils font naître sont récupérés par des religieux déjà froissés par les mesures laïques. Les forces religieuses participent de plus en plus massivement à l'opposition politique - et l'ayatollah Khomeiny est par exemple expulsé d'Iran dans les années 1960. Le progressisme des Etat arabes est de plus en plus stigmatisé, ses concepts laïcs sont considérés comme des preuves de la corruption occidentale qui apparaît aussi comme la cause des troubles sociaux, économiques et éthiques qui naissent dans la société.
Mais de quelles "valeurs traditionnelles" s'agit-il ? En effet, les courants d'islam politique, qui se prétendent l'incarnation d'une "authenticité islamique" face aux importations occidentales (nationalisme, libéralisme, socialisme), sont également en rupture avec la tradition de la civilisation de l'islam classique dont ils condamnent bien des aspects. De plus, l'islamisme - qui s'organise autour d'hommes instruits - apparaît paradoxalement comme le produit même de la modernisation. Il est en effet en partie le résultat de politiques d'éducation menées par les différents régimes depuis les indépendances. L'alphabétisation de masse crée donc une autre rupture - générationnelle celle-ci, avec les générations précédentes généralement illettrées et pratiquant un islam populaire souvent superstitieux (largement réprimé par exemple par le régime saoudien).
Cette ambiguïté des islamistes face à la "modernité" se manifeste jusque dans leurs doctrines : leur vision totalitaire et autoritaire, leur constitution en idéologie ne procède pas de la souplesse et de la diversité de l'islam ancien. Les différents islamismes (sauf celui d'inspiration saoudienne) proviennent en fait directement d'emprunts aux idéologies occidentales - ils en ont adopté les formes et ont ajouté des contenus islamiques, ce qui fait dire à Mohamed-Chérif Ferjani que "l'Etat ou le gouvernement islamiques revendiqués ont tous les traits des systèmes totalitaires modernes".
- affaiblissement de l'arabisme et montée en puissance de l'islamisme (fin des années 1960 - début des années 1970)
La réaction à l'Occident et notamment à l'impérialisme américain permet à une nouvelle utopie mobilisatrice de surgir : l'action culturelle menée par les mouvements islamistes dans les années 1960 investit peu à peu la politique et la société dans les années 1970. L'importance de la question israélo-palestinienne est ici centrale. En effet, la défaite des pays arabes lors de la guerre des Six jours contre Israël en 1967 a laissé un profond traumatisme dans le monde arabe, et semble marquer le double échec du nationalisme incarné par Nasser. D'abord un échec dans sa lutte contre l'impérialisme et l'Etat d'Israël ; d'autre part un échec dans sa volonté de réunir les différents Etats arabo-musulmans.
Cet échec amorce le basculement de toute une nouvelle génération d'intellectuels, d'étudiants, de jeunes urbains pauvres que la modernisation des Etats indépendants a laissé de côté. Le renouveau de l'islamisme et son attraction tient aussi pour une large part à la crise pétrolière de 1973 : devant les difficultés éprouvées par les Etats progressistes égyptien et syrien, l'initiative de la mise en place d'un embargo contre les alliés occidentaux d'Israël par les pétro-monarchies et notamment par le régime wahhabite saoudien permet à celui-ci de se présenter comme le défenseur de la cause arabe. La signature des accords de Camp David en 1978, tout comme la guerre civile au Liban, contribuent également à discréditer les Etats progressistes. Le message arabiste est profondément affaibli. Peu à peu, ce sont donc les forces qui prétendent incarner l'islam et rester solidaires de la cause palestinienne qui s'emparent de la lutte anti-impérialiste.
Les principaux courants de l'islamisme contemporain
Après s'être construit sur le plan culturel dans les années 1960, l'islamisme tend donc à revendiquer la gestion des affaires publiques et à récupérer les oppositions au régime. A partir de centres de réflexion se construisent et se diffusent les grands courants de l'islam politique contemporain : le mawdudisme depuis le Pakistan ; le chi'isme révolutionnaire depuis Nadjaf en Irak ; et le wahhabisme depuis l'Arabie Saoudite.
- l'évolution des Frères musulmans vers le terrorisme
L'association renaît en Egypte grâce aux mesures de libéralisation politique du président Sadate. Suivant les orientations de Sayyid Qutb, pendu en 1964, le mouvement élimine toute référence à l'arabisme et s'oriente vers une contestation violente du régime égyptien. L'organisation est en rupture avec l'islam officiel, ses membres sont formés hors des institutions religieuses. Des incidents éclatent entre les Frères musulmans et les Coptes, population chrétienne d'Egypte qui s'oppose à la politique de "conciliation" de Sadate avec les islamistes et que les islamistes désignent comme "agents de l'Occident". Finalement, suite à la répression menée par Sadate sur les deux communautés, le président est assassiné par les Frères musulmans en 1981. Les Frères musulmans agissent également en Syrie, où ils s'opposent au parti au pouvoir (le ba'th), qui écarte les sunnites du pouvoir alors qu'ils forment 70% de la population syrienne. Les Frères musulmans perpétuent des attentats ; la répression du régime syrien est sanglante et fait environ 15 000 morts. Quelques années plus tard, le mouvement égyptien contribue très largement à la création du Hamas en Palestine.
- le wahhabisme et l'Arabie Saoudite
Le wahhabisme est un mouvement puritaniste, religion officielle de l'Arabie Saoudite. Avec l'accroissement considérable de ses revenus dans les années 1970 dû à la rente pétrolière, l'Arabie Saoudite lance la prédication wahhabite dans le monde musulman pour combattre l'arabisme. Le roi Faysal fait des villes saintes de l'islam des centres de formation religieuse, et il entreprend une politique de subvention des oeuvres religieuses (construction de mosquées dans le monde entier). Depuis les années 1960, les Etats-Unis soutiennent cette politique de prédication qui leur apparaît comme un excellent moyen de combattre l'arabisme révolutionnaire et le communisme. Le wahhabisme n'ayant pas pour ambition de bouleverser l'ordre social, il est considéré par les Américains comme un facteur de stabilité politique au Moyen-Orient, ce qui légitime aux yeux des Etats-Unis le soutien inconditionnel à l'un des pires régimes liberticides au monde.
- le mawdudisme
L'affirmation politique de l'islam pakistanais a surtout à l'origine une vocation identitaire nationale face à l'hindouisme. Mais le problème des rapports de cette religion avec l'Etat se pose dans le Pakistan contemporain. Certains penseurs religieux ont envisagé la constitution d'un Etat islamique : c'est le cas de Mawdudi, mort en 1979 : il prône un islam totalitaire et l'application exclusive de la "loi religieuse", et rejette l'islam institutionnel (à la manière des Frères musulmans). Il a notamment influencé la résistance afghane à l'occupation soviétique dans les années 1980 ainsi que des mouvements islamistes dans les pays occidentaux - voir le cas d'immigrés maghrébins formés par des confréries mawdudistes en France ou en Angleterre partis ensuite prêcher dans leurs pays d'origine, ou que l'on retrouve dans les brigades de volontaires à travers le monde musulman, notamment pour mener le jihad en Afghanistan occupé au début des années 1980 (jihad financé par l'Arabie saoudite et aidé par les Etats-Unis).
- le chi'isme révolutionnaire et la révolution iranienne
En raison de la croyance mystique en un imam caché, certains chi'ites ne reconnaissent aucune légitimité aux autorités en place. Deux attitudes sont alors possibles : le refus de la vie politique, ou le combat contre les pouvoirs jugés illégitimes. En Irak, où les chi'ites représentent 60% de la population, des religieux, établis autour de la ville sainte chi'ite de Nadjaf (où l'iranien Khomeyni est exilé), élaborent une doctrine politique qui repose sur l'instauration d'une "République islamique", et Khomeyni affirme que seuls les religieux sont compétents pour la mettre en oeuvre.
La Révolution islamique iranienne de 1979 consacre le triomphe du chi'isme révolutionnaire : la contestation du régime du Shâh d'Iran et de ses réformes de modernisation est commune aux milieux bourgeois, étudiants, paysans, et est peu à peu fédérée par le clergé chi'ite. C'est lui qui récupère et oriente le dynamisme contestataire créé par les réformes agraires, libérales ou relatives à l'éducation et au travail des femmes. La régénérescence de l'identité culturelle musulmane est revendiquée pour lutter contre l'immoralisme introduit par la perversion occidentale et contre les inégalités. La shari'a est présentée comme le remède aux maux des sociétés. Cette opposition triomphe en février 1979, et Khomeiny proclame la République islamique. Le premier vendredi du mois de Ramadan, il choisit comme lieu de prêche et de prière l'université de Téhéran, seule susceptible d'accueillir un million de fidèles. Par ce geste d'islamisation d'un lieu profane - et pas n'importe quel lieu, il met en évidence l'absorption de la société par le religieux.
La révolution iranienne a contribué au réveil islamiste de la fin du XXe siècle, accompagné d'une nouvelle appréhension des relations entre Etats : le critère religieux s'impose pour ces courants comme élément déterminant les associations ou les rivalités. Le détachement entre arabisme et islamisme se concrétise, et le premier apparaît aux yeux du second comme l'outil illégitime utilisé par des Etats progressistes pour transcender (en vain) leurs clivages. Aussi, au cours des années 1980, les régimes progressistes de Syrie et du Liban font face à cette montée de l'islamisme au sein même de leur territoire. Cette opposition est encore plus significative dans la guerre Iran-Irak (1980-1988), de laquelle le régime iranien sort d'autant plus renforcé par sa victoire face à l'Irak "laïque" de Saddam Hussein.
Une autre conséquence de la Révolution iranienne est l'exacerbation de la rivalité entre sunnisme et chi'isme (doit on voit l'importance aujourd'hui en Irak). En effet, l'Arabie saoudite gardienne du sunnisme et l'Iran chi'ite se livrent une guerre d'influence au sein du monde arabo-musulman. La propagande de Téhéran s'appuie sur les minorités chi'ites notamment hors d'Iran, s'adresse à l'islam du peuple et l'incite à s'en prendre à l'impiété des dirigeants même lorsqu'ils se réclament du Coran. Elle s'oppose ainsi au système de propagation saoudien s'articulant autour de la Ligue islamique mondiale et de l'Organisation de la conférence islamique. Néanmoins, cette lutte d'influence a pu être oubliée au profit d'un but commun : la lutte contre l'impérialisme, et des militants des deux bords s'engagent par exemple dans la lutte contre l'armée soviétique en Afghanistan à partir de 1979.
Nous laissons de côté les vingt dernières années - pour lesquelles il est aisé de se documenter (guerre civile en Algérie, régime taliban et sa chute en Afghanistan, essor du terrorisme international notamment autour d'Al-Qaida, politique américaine, etc.) et qui ne consacrent pas d'évolutions idéologiques fondamentales dans l'instrumentalisation politique de l'islam.
Pour conclure...
Le radicalisme religieux (et plus généralement l'utilisation de la religion à des fins politiques) est une plaie du monde contemporain, plaie qui se nourrit entre autres de bouleversements culturels des sociétés musulmanes, de questions de politique internationale, de frustrations sociales et d'exclusions économiques. Ce point historique permettra sans doute de contester, pour reprendre une distinction de Mohamed-Chérif Ferjani :
- d'une part les essentialistes qui stigmatisent l'islam comme une religion fondamentalement politique et incompatible avec la modernité.
- d'autre part les relativistes qui légitiment le fanatisme religieux, les régimes théocratiques dictatoriaux, et le terrorisme international comme étant exclusivement une réponse proportionnée aux horreurs de la domination occidentale.
Encourager les courants démocratiques dans les pays musulmans, contester la vision binaire américaine, clarifier enfin les relations internationales des pays occidentaux avec les anciennes colonies ou les pays du "Sud" : voilà autant de nécessités et de buts à atteindre qui devraient animer les forces politiques dans le monde entier. Et surtout, sur le plan intérieur, dans les pays européens, mettre fin à la paranoïa ambiante face à l'islam et aux politiques d'exclusion qui lui sont concomitantes, et combattre les maux à leur source en ne se trompant pas de cible.
Sources
- Mohamed-Chérif Ferjani, Le politique et le religieux dans le champ islamique (Fayard, 2005)
- Marc Ferro, Le choc de l'islam, XVIIIe-XXIe siècles (Odile Jacob, 2002)
- Albert Hourani, Histoire des peuples arabes (Seuil, 1993)
- Henry Laurens, Paix et guerre au Moyen-Orient, L'Orient arabe et le monde de 1945 à nos jours (Armand Colin, 1999)
- Vincent Cloarec et Henry Laurens, Le Moyen-Orient au XXe siècle (Armand Colin, 2000)
- Sylvie Thénault, Histoire de la guerre d'indépendance algérienne (Flammarion, 2005)
- Anna Bozzo, "Islam et République, une longue histoire de méfiance", article in Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Sandrine Lemaire (dir.), La Fracture coloniale (La découverte, 2005)
- Le monde arabe, histoire et devenir, dossier disponible sur le site internet de l'Institut du monde arabe