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« Ne pas comprendre : c’est une honte. » (Velibor Colic, Chronique des oubliés, 1994)


De 1991 à 1995, les « guerres de Yougoslavie » embrasent la Croatie puis la Bosnie-Herzégovine. Réveil des nationalismes, guerre interethnique, guerre civile, nettoyage ethnique… Autant de termes plus ou moins pertinents qui collent à ces conflits et tendent à les résumer à une somme de clichés et d’images chocs ; et, plus grave, par le flou qui enrobe l’emploi de telles expressions, à rendre les évènements inintelligibles.

Une connaissance de l’épaisseur historique et un affranchissement des discours officiels ont de fait cruellement manqué et manquent toujours pour comprendre et analyser l’éclatement de la Yougoslavie et les guerres qui en ont découlé. Cette ignorance ou ces simplifications à gros traits ont par exemple conduit, en France pendant les guerres, à ce que les autorités politiques et les principaux médias relaient parfois en toute naïveté la propagande des belligérants serbes et refusent sciemment d’établir des faits jugés à tort « incompréhensibles », « opaques » car « dénués de toute logique ». Cette attitude révoltante de la France ne fut pourtant que rarement dénoncée, alors que l’Etat français joua, par son action internationale, un rôle non négligeable dans l’évolution des conflits.

Face à un révisionnisme latent, à des erreurs conscientes ou à des maladresses involontaires maintes fois entendues quand la Yougoslavie est évoquée, il nous est apparu primordial de fournir des bases historiques indispensables à une « intelligibilité », en balayant dans un premier article quatorze siècles d’histoire, afin de mieux se focaliser dans un second temps sur le conflit de la fin du 20e siècle, et certaines de ses « suites ».

Car cette histoire ne s’est pas arrêtée en décembre 1995 avec la signature des accords de Dayton à Paris : quelques années plus tard, la question du Kosovo, récurrente depuis le 14e siècle, a resurgi violemment et mis une nouvelle fois en cause le gouvernement de Miloševic. Ce dernier, avant sa mort, comparaissait devant le tribunal pénal international pour la Yougoslavie (TPY) de La Haye, qui tente de juger les responsables et coupables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité – qui pour certains courent toujours. Enfin, les pays issus de l’ex-Yougoslavie sont encore dans une phase de reconstruction, tant matérielle que mémorielle, comme en témoignent les commémorations en 2005 des dix ans du massacre de Srebrenica, ou la découverte régulière de charniers sur le territoire de la Bosnie-Herzégovine.

Dans ce premier contrepoint, l’accent est mis notamment sur le nationalisme des peuples « yougoslaves » au 19e siècle et sur le fédéralisme multinational de la Yougoslavie communiste, ces deux réalités étant souvent difficiles à penser dans les cadres conceptuels et les schémas mentaux de l’Europe occidentale. Il nous a également semblé indispensable d’insister sur l’histoire méconnue de la région pendant la Seconde Guerre mondiale – histoire qui fut l’enjeu de discours concurrents et de propagandes au rôle considérable dans les années 1980 et 1990, en ex-Yougoslavie comme à l’étranger.


Mise en place et organisation des Empires autrichien et ottoman sur l’espace « yougoslave »


Histoire sommaire des Slaves du sud avant l’invasion turque : différences religieuses, culturelles et politiques


Au début du 6e siècle commencent les grandes invasions slaves dans le sud de l’Europe centrale. A partir du 9e siècle, ces nouveaux arrivants adoptent les religions locales, en fonction des divisions territoriales du christianisme : à l’ouest de la Drina, les chrétiens sont sous l’autorité du Pape (Rome) ; à l’est, sous celle du Patriarche de Constantinople. A cette division s’ajoute une triple division linguistique dialectale entre ce qu’on peut qualifier avant l’heure de langues « slovène », « serbo-croate » et « macédonienne ».

Les Slaves du sud (ou « yougoslaves ») sont ainsi dès cette époque « divisés » en quatre ensembles, d’ouest en est :

  • les Slovènes, catholiques, dans les Alpes
  • les Croates, catholiques, des Alpes à la Drina
  • les Serbes, orthodoxes, de la Drina au Timok
  • les « Bulgaro macédoniens », orthodoxes, à l’est du Timok
Culturellement, des différences importantes existent entre l’ouest et l’est :
  • A l’ouest, les Catholiques utilisent l’alphabet latin et adoptent progressivement le latin comme langue liturgique, comme tous les pays catholiques ; le latin ne sert cependant pas de langue écrite unique, et on voit apparaître des textes écrits en langue locale (croate, slovène).

  • A l’est, les peuples orthodoxes utilisent l’alphabet cyrillique, et utilisent le slavon comme langue liturgique et comme langue écrite commune.

Telle est enfin la configuration politique de la région avant l’invasion turque :
  • Le royaume de Serbie, dont le centre politique et religieux est le Kosovo, connaît son apogée au début du 14e siècle.

  • Le royaume des Croates est uni par une union personnelle au royaume de Hongrie à partir du 11e siècle (et jusqu’en 1918).

  • Les Slovènes sont sous domination des Habsbourg autrichiens dès le 13e siècle.

  • La Bosnie échappe à la domination de ses voisins et forme un Etat séparé.


L’invasion turque et la mise en place des deux Empires : ottoman et autrichien


Au 14e siècle débute l’invasion des Turcs : les régions correspondant actuellement à la Grèce, l’Albanie, la Bulgarie, la Serbie, la Bosnie et la Roumanie tombent une à une en l’espace de deux siècles. La conquête de la Serbie est fondamentale dans la mémoire collective serbe, notamment la défaite subie face au Sultan à la bataille de Kosovo Polje (« le champ des merles »), en 1389.

Face à l’Empire ottoman, qui connaît son apogée territoriale et politique au 16e siècle, menaçant la Hongrie (occupée) et l’Autriche, les régions non conquises s’unissent : Ferdinand de Habsbourg (d’Autriche) devient roi de Hongrie en 1526 et de Croatie en 1527.

A partir du 16e siècle, ce sont donc deux grands Empires, de culture allemande (autrichienne) et turque, qui dominent l’espace « yougoslave », même si le Monténégro demeure insoumis. A partir de la fin du 17e siècle, les Autrichiens gagnent d’importants territoires sur les Turcs et fixent finalement une « frontière austro turque », qui sera jusqu’en 1878 la limite occidentale de la présence ottomane.


L’Empire ottoman : organisation communautaire, conversions et déplacements de population


    - une organisation communautaire (religieuse)

Les Turcs, une fois les territoires conquis, ne cherchent habituellement pas à convertir leurs sujets à l'islam. Ils laissent relativement libres les cultes, et organisent le territoire par des juxtapositions de millets chrétiens et juifs. Les millets sont des communautés religieuses, placées sous l'autorité d'un patriarche et soumises pour leurs affaires internes à leur propre juridiction. Cette organisation renforce de fait le rôle des institutions et des autorités religieuses, ainsi qu’un sentiment d’identité particulier à chacun des peuples – identifié à une appartenance religieuse et non à un territoire ou encore à une « nationalité » (catégorie étrangère à l’Empire ottoman).

Mais le non musulman sous domination ottomane, s’il peut exercer librement son culte, n’a aucun droit face à l’administration turque, à des soldats de l’Empire ou encore face à un particulier musulman lors d’un procès (ce qui entraîne de fait des exactions de toutes sortes commises contre les non musulmans). Il est donc évidemment « avantageux » d’être musulman, et des Slaves se convertissent à l’islam dès les premiers siècles de la présence ottomane – pour bénéficier d’un meilleur statut ou entreprendre une carrière administrative (signalons au 16e siècle le célèbre cas du grand vizir Mehmed Paša, musulman converti issu d’une famille serbe de Bosnie).


    - les conversions à l’islam : la naissance d’un nouveau « peuple » slave

A partir de la fin du 17e siècle, tandis que l’Empire commence à perdre des territoires, le Sultan impose une importante augmentation de la pression fiscale et militaire, ce qui entraîne une nouvelle organisation dans différentes parties de l’Empire :

  • A l’est, des Turcs s’installent dans de nombreuses régions et forment une classe dominante (propriétaires, administrateurs, artisans, soldats) : cela concerne la Bulgarie, la Thrace, la Macédoine, le Kosovo, la Grèce, et la Serbie.

  • A l’ouest, où la menace des Etats chrétiens est pesante, l’Empire a besoin d'un encadrement musulman plus nombreux : il encourage ainsi la conversion de populations locales à l'islam. C’est à cette époque que les Albanais deviennent majoritairement musulmans, tandis qu’en Bosnie et dans la région du Sandjak, des Slaves catholiques ou orthodoxes de langue serbo-croate se convertissent en grand nombre à l'islam.


Ces musulmans convertis occupent localement une position dominante. Les membres de ce « peuple » nouveau se désignent longtemps (du moins ses élites, dans les archives écrites) par le nom de « Turcs » (le peuple ne sera finalement reconnu qu’en 1968 comme une entité à part entière par le terme de « Musulmans » – avec une majuscule). Les élites musulmanes slaves introduisent un troisième alphabet – arabe – pour écrire le serbo-croate, même si cet usage demeure peu étendu (mais il perdure jusqu’au 20e siècle).


    - les mouvements de population : aux origines de la présence serbe en Croatie et en Bosnie, et de la présence albanaise au Kosovo

La domination turque entraîne de très importants mouvements de population, concernant probablement plus de la moitié des populations parlant le serbo-croate. Au 17e siècle, les Serbes fuyant les armées ou les exactions musulmanes (turques et albanaises), sont particulièrement concernés par un mouvement du sud vers le nord, des montagnes vers les plaines. Ainsi, fait une nouvelle fois fondamental dans la mémoire collective serbe, le Kosovo, berceau de l'ancien royaume serbe, se vide de ses Serbes au profit d'Albanais musulmans. Le sud de la Serbie et l’Herzégovine se vident également de leurs Serbes.

Les Serbes partent massivement vers la Bosnie, où ils deviennent aussi nombreux que les Croates et les Musulmans ; nombre d’entre eux sont également installés par les Autrichiens dans les « Confins militaires » de la Croatie, pour défendre l’Empire habsbourgeois contre les Ottomans.

Ces immenses transferts entraînent un important mélange de populations dans de nombreuses régions (notamment en Bosnie-Herzégovine, comme en témoigne entre autres les romans de l’écrivain bosniaque Ivo Andric), mais toute « fusion » transcommunautaire est rendue impossible par les guerres à répétition, les difficultés des communications, et les différences religieuses et culturelles.


L’Empire autrichien : organisation territoriale et menace d’assimilation


L’Empire habsbourgeois (qui domine pour l’heure Slovénie et Croatie) s’agrandit par annexions de divers territoires, souvent par des mariages. Contrairement à son voisin ottoman, l’Empire autrichien est une association librement consentie. Ainsi, les sujets de l’Empire ont théoriquement les mêmes droits, certes selon leur statut social, mais indépendamment de leur nationalité. Les unités sont donc territoriales et non communautaires (ou religieuses). Cependant, la domination culturelle allemande et hongroise est particulièrement puissante, et les peuples sont menacés par un processus d’assimilation, l’adoption de la langue et des coutumes des peuples dominants étant indispensables à toute promotion sociale et considération politique. Seuls les Serbes de Croatie, à part, sont en partie protégés de l’assimilation.



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