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Le « réveil des nationalités » (19e siècle – 1914)



Tout au long du 19e siècle, les deux grands Empires dominant l’Europe centrale sont travaillés de l’intérieur par des mouvements « nationalistes », qui aboutissent à leur explosion simultanée pendant la Première Guerre mondiale.

Les facteurs et modalités de ce « réveil des nationalités » sont cependant différents dans les deux Empires et pour chacun des peuples. Nous nous intéresserons ici au développement des nationalismes croate, serbe, slovène, mais aussi à la genèse d’une idée « yougoslave », c’est-à-dire d’une volonté d’un regroupement politique de tous les Slaves du Sud.


Les concepts de nationalité et de citoyenneté en Europe centrale au 19e siècle


Pour commencer, il est indispensable de rappeler les distinctions, fondamentales dans l’Europe centrale du 19e siècle, entre citoyenneté et nationalité.

Le critère le plus simple que l’on peut donner pour définir la très complexe notion de nation est la « volonté de vivre ensemble » ; s’y ajoutent selon les cas des critères historiques, « ethniques », linguistiques, religieux, etc. Ainsi, la nation n’est pas qu’une ou des idées, mais aussi un « mode de vie » (avec toute la diversité que cette expression recouvre).

Or, en Europe centrale et orientale au 19e siècle, la nationalité (c’est-à-dire l’appartenance à une nation) est conçue comme indépendante de la citoyenneté (qui est l’appartenance à un Etat, en l’occurrence l’Empire autrichien). La nationalité est donc une propriété personnelle de chaque individu, et elle n’est ni liée à un Etat, ni à un territoire. Ce modèle va à l’encontre du modèle occidental et notamment français, qui associe nation, Etat et territoire : un citoyen français est en même temps un membre de la nation française.

Mais tout au long du 19e siècle, les peuples sujets des grands Empires luttent progressivement pour se donner des Etats nationaux, sur le modèle occidental et notamment français. En Autriche puis en Autriche-Hongrie (les deux monarchies signant un « compromis » en 1867), le développement d’une bourgeoisie urbaine et l’essor de l’instruction fournissent des cadres intellectuels permettant l’éclosion de ces idées nationales, qui répondent cependant à des facteurs divers et complexes. Ce mouvement peut être globalement qualifié de nationalisme (terme qui n’est cependant pas toujours synonyme de volonté d’indépendance étatique, mais peut englober des revendications identitaires d’ordre culturel, linguistique, etc.).

Or, ce modèle occidental peut s’avérer très peu « exportable » dans certains territoires de l’Europe centrale, tant certaines des régions qui nous intéressent apparaissent comme des conglomérats de « peuples » ou « groupes ethnolinguistiques » intriqués : quel que soit le tracé des frontières, il y aura toujours des nations minoritaires dans les Etats créés.


La « question des nationalités » dans l’Empire austro-hongrois : le nationalisme croate


    - un nationalisme culturel (première moitié du 19e siècle)


De 1809 à 1814, les « Provinces illyriennes » peuplées de Slovènes et de Croates, sont sous la domination de Napoléon qui reconnaît et encourage les langues locales. Après la restitution à l’Autriche, naît dans ces régions un « mouvement illyrien », ancêtre du « yougoslavisme ».

Ce « nationalisme » croate et slovène, inspiré du romantisme et encouragé par le clergé catholique, est à l’origine essentiellement culturel. En lien avec un bouillonnement intellectuel fort dans la seconde moitié du 19e siècle, ces premiers nationalistes s’organisent autour d’écrivains, de savants, d’historiens réhabilitant (et réinventant souvent) le passé « national » (à la recherche de « cultes », de mythes fédérateurs) ou de linguistes codifiant les langues. Des écrivains serbes et croates s’entendent même à Vienne en 1850 et signent un accord pour utiliser la même langue écrite (avec cependant toujours deux alphabets distincts).



    - la domination hongroise et le partage de la Croatie, facteurs d’un nationalisme politique


En 1848, des révolutionnaires magyars (c’est-à-dire hongrois), cherchent à créer un Etat hongrois indépendant de l’Autriche. Parmi leurs projets, apparaît celui d’une magyarisation, c’est-à-dire d’une politique ne reconnaissant aucune autonomie aux nations sous leur domination, et forçant une assimilation. Les Croates, qui disposent théoriquement de leurs propres institutions au sein du royaume croate (uni à celui de Hongrie depuis le 11e siècle), s’opposent à ce projet, s'allient aux Autrichiens et aux Russes, et les révolutionnaires hongrois sont écrasés en 1849. Cette révolte, menée également par des Serbes de Croatie (qui constituent ¼ de la population), favorise un rapprochement entre les différents groupes sociaux croates, qui sont gagnés peu à peu par le même idéal national.

Mais l’empereur autrichien François-Joseph ne récompense pas les Croates : ceux-ci sont livrés aux Hongrois, qui mènent leur politique de magyarisation à outrance. De plus, l’unité historique du royaume croate n’est pas respectée par le compromis austro-hongrois de 1867, qui place la Dalmatie sous domination autrichienne, tandis que la Croatie et la Slavonie reviennent à la Hongrie. Et même si un compromis spécial est signé entre Croates et Hongrois en 1868, définissant une autonomie très imprécise (création d’une diète de Zagreb détenant le pouvoir législatif pour les affaires intérieures), il est régulièrement violé par les Hongrois.


    - la politisation du nationalisme croate : « yougoslavisme » et « croatisme »


Après la révolution de 1848 et sous la domination hégémonique hongroise, le nationalisme croate, à l’origine culturel, prend une coloration de plus en plus politique. Deux principaux mouvements dominent :

  • Un mouvement que l’on peut qualifier de « yougoslavisme » à tendance croate, autour de Parti national de l’évêque croate Jossip Strossmayer, qui prend pour principe que la nationalité est fondée d'abord sur la langue commune, et que les autres différences sont appelées à s'effacer. Il souhaite donc une union entre tous les Slaves du sud de la double monarchie pour former un « Etat yougoslave », éventuellement indépendant (mais le mouvement est globalement loyal envers l’Empire). Certains membres du mouvement pensent même à une union avec la Serbie indépendante (idée cependant illusoire face au nationalisme « grand serbe »).



  • Un mouvement dit de « croatisme », autour du Parti du droit, qui réclame un Etat national croate, continuateur de l’ancien royaume, voire une « Grande Croatie » englobant la Bosnie. Ses militants reprochent à certains Serbes de collaborer avec les autorités de la monarchie, et des violences éclatent ponctuellement entre Serbes et Croates (ce mouvement est minoritaire).

Quand ils adhèrent à l’idée d’une union de tous les Slaves du Sud, les Croates politisés se sentent leaders de la cause yougoslave (au détriment des Serbes). Cependant, au début du 20e siècle, la diète de Zagreb est dominée par une coalition serbo-croate, majoritaire jusqu’en 1918.


Le recul de l’Empire ottoman : naissance de la Serbie et perte de la Bosnie-Herzégovine


    - la naissance du « royaume de Serbie » (1830)


Avec les Grecs, les Serbes sont les premiers à se dresser massivement contre la domination turque (des paysans en armes, les haïdouks, se révoltent régulièrement contre l'oppresseur).

  • en 1804 éclate une révolte générale, menée par le paysan serbe Karadjordje qui libère le nord de la Serbie, avant une sanglante répression turque.

  • en 1815, une autre insurrection est menée par un notable serbe, Miloš Obrenovic.


Ces soulèvements aboutissent en 1830 à la reconnaissance par le pouvoir turc de l'indépendance de la principauté serbe. Le trône serbe est dès lors occupé alternativement par des descendants des deux anciens chefs insurgés (familles Obrenovic et Karadjordjevic, rivales). Le royaume serbe (proclamé comme tel en 1881), au début limité au nord de la Serbie, s’agrandit petit à petit vers le Sud ; les conquêtes progressives, tout au long du 19e siècle, s’accompagnent de massacres et d’expulsions de musulmans (turcs, albanais ou slaves) et de ce que des historiens nomment un « mémoricide systématique » de la civilisation islamique. L’étude de la littérature et des chansons populaires serbes de cette période donne une idée de la violence de ce nationalisme libérateur et conquérant, tandis que se développe dans des cercles politiques et intellectuels serbes l’idée d’une « homogénéisation » des populations « libérées ».


    - la Bosnie-Herzégovine : de l’occupation autrichienne à l’annexion (1878-1908)


Sous administration ottomane, la Bosnie-Herzégovine est soumise à un régime féodal très strict, où une masse paysanne chrétienne et musulmane est écrasée par des beys, seigneurs musulmans. Des tensions graves parcourent la province tout au long du 19e siècle. En 1875 éclate un grand soulèvement paysan, mené surtout au départ par des Serbes de Bosnie, avant que des musulmans (y compris ceux des villes bosniaques) se soulèvent contre l’empereur turc. A une révolte économique s’ajoute donc une révolte politique. Le royaume de Serbie et le Monténégro soutiennent les insurgés.

  • En 1878, une conjonction de tensions et d’évènements aboutit à une grave crise internationale, mettant en jeu les puissances européennes. Finalement, le traité de Berlin de juin 1878 consacre l’expansion autrichienne, qui occupe militairement et administre la Bosnie (qui demeure cependant une possession ottomane).


  • La Bosnie occupée est dans une situation de dépendance économique totale, et de graves troubles surgissent, liés à des problèmes agraires (abolition de la féodalité, absence de partage des terres, etc.) et à l’utilisation par les Autrichiens des divisions entre nationalités favorisant une structuration communautaire de la vie sociale et politique, déjà importante sous la domination ottomane. La Bosnie menace d’éclater, et Vienne voit d’un mauvais œil la Révolution jeune-turque qui secoue Istanbul, et la probabilité d’élections organisées en Bosnie.


  • En 1908, l’Autriche décide alors d’annexer la Bosnie-Herzégovine. Malgré l’appel et l’indignation des Serbes (de Bosnie et de Serbie), les Russes (qui se présentent comme défenseurs des orthodoxes) finissent par reconnaître l’annexion en 1909.


L’exacerbation du nationalisme serbe, des guerres balkaniques à l’attentat de Sarajevo (28 juin 1914)


    - réactions serbes à l’annexion de la Bosnie-Herzégovine, et victoires dans les « guerres balkaniques »

En 1910, suite à l’annexion, il y a autant de Serbes en Autriche-Hongrie qu’en Serbie indépendante. L’annexion est ressentie comme un coup dur par les Serbes. Mais le royaume de Serbie, qui cherche à s’agrandir au sud, s’entend avec le Monténégro, la Bulgarie (nouvellement indépendante) et la Grèce et mène en 1912 la « Première Guerre Balkanique » contre les Turcs, vaincus. La Serbie récupère notamment une grande partie du Kosovo et de la Macédoine. Or, cette annexion de la Macédoine est contestée par les Bulgares, qui lancent une « Seconde Guerre Balkanique » contre les Serbes, qui l’emportent à nouveau.

A l’issue des guerres balkaniques, les frontières de la Serbie sont fixées. Cet Etat serbe est homogène sur le plan ethnique et religieux jusqu'en 1912, car il a expulsé ou massacré les musulmans (turcs, albanais et slaves) des régions successivement « libérées », pratiquant ainsi une forme de « nettoyage ethnique ». Il revendique, point essentiel, une fraternité voire une union avec les Serbes de Bosnie.


    - l’idée d’une « Grande Serbie », et ses soutiens en Serbie et en Bosnie

Les victoires de l’Etat serbe en 1912-1913 exacerbent le sentiment national serbe, en Serbie indépendante comme en Bosnie. Comme pour les Croates ou les Slovènes, ce nationalisme s’accompagne d’un mouvement intellectuel : des « historiens » fixent et la poésie populaire vulgarise une histoire « nationale », dans laquelle le Kosovo jouit dès cette période d’une survalorisation idéologique l’apparentant à une sorte de « Jérusalem serbe ». Le nationalisme serbe s’appuie sur l’idée que les Serbes devraient se rassembler en une « Grande Serbie », qui engloberait de fait la Bosnie. En Bosnie, cette revendication est relayée par un certain nombre d’organisations serbes. Certaines d’entre elles, comme « La main noire », pratiquent le terrorisme contre l’administration et les fonctionnaires autrichiens en Bosnie ; elles ne sont pas contrôlées par l’Etat serbe, mais entretiennent des liens avec certains de ses agents.


    - état des lieux des mouvements « yougoslavistes » en 1914


On peut dès lors distinguer trois fortes tendances dans les mouvements « yougoslavistes » au sein de l’Empire austro-hongrois :

  • Un mouvement à tendance croate, défendant l’idée d’une « Grande Croatie » regroupant la Croatie et la Bosnie ; ce mouvement est pour l’essentiel loyaliste envers les Autrichiens mais opposés aux Hongrois.

  • Un mouvement à tendance serbe, ou « panserbe », en lien avec la Serbie indépendante qui souhaite rassembler tous les Slaves autour d’elle, et qui prend de l’ampleur après les guerres balkaniques.

  • Un courant fédéraliste, notamment animé par des sociaux-démocrates.


    - l’attentat de Sarajevo (28 juin 1914)

Le prince héritier de la couronne impériale, François-Ferdinand, apparaît comme hostile à tout excès de pouvoir hongrois et favorable à la reconnaissance d'une entité yougoslave dans l'Empire. Il rejoint ainsi potentiellement les revendications de nombreux Croates loyalistes, mais soulève l’hostilité de nombreux Serbes, dont tous les espoirs d'agrandissement vers l'ouest et de constitution d’une « Grande Serbie » se trouveraient bloqués.

Le 28 juin 1914, François-Ferdinand est en visite à Sarajevo. Gavrilo Prinzip, étudiant nationaliste serbe de Bosnie, membre de « La main noire », abat l’archiduc et sa femme.

Sans preuve, Vienne conclut à la responsabilité du gouvernement de l’Etat serbe dans l’attentat. Un mois après l’assassinat, le 28 juillet 1914, l’Autriche attaque la Serbie, déclenchant ainsi la Première guerre mondiale : la progressive implication de toutes les puissances européennes dans les affaires balkaniques à partir de la fin du 19e siècle a fait de cette région la « poudrière de l’Europe ».



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