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La « Yougoslavie » dans les guerres mondiales



La vie éphémère du « royaume des Yougoslaves » (1921-1941)


A l’issue de la Première guerre mondiale et de l’explosion des vieux Empires, la Serbie (vainqueur aux côtés de la « Triple Entente » française, britannique et russe), est l’un des grands privilégiés du Traité de Versailles : le royaume serbe s’agrandit et devient « Royaume des Serbes, Croates et Slovènes », rebaptisé « royaume des Yougoslaves » en 1929. L’Etat regroupe les régions peuplées de Slaves du sud (sauf la Bulgarie, et malgré l’annexion italienne d’une partie de la Slovénie et de la côte adriatique croate).



    - un royaume centraliste sous hégémonie serbe

L’essence même de cet Etat fait se heurter tendance à l’association pluraliste et à l’exclusivisme serbe, beaucoup de Serbes pensant que leur domination est une évidence en raison du lourd tribut payé pendant la guerre. De fait, le roi Alexandre est serbe, et les dirigeants serbes tiennent toutes les commandes d’un Etat à tendance centralisatrice (la solution fédérale, défendue notamment par le principal parti croate, n’ayant pas été retenue).

Des mesures discriminatoires sont prises, par exemple contre des écoles catholiques, et le royaume opprime certaines de ses minorités :

  • Au Kosovo, largement reconquis par les Serbes sur les Turcs en 1912, aucun droit n’est reconnu aux Albanais : des massacres sont commis, et des villages sont détruits face aux revendications et aux soulèvements populaires albanais.

  • Les Macédoniens ne sont pas reconnus comme peuple, et sont considérés comme Serbes ; leurs révoltes sont également durement réprimées.


Le Parti communiste yougoslave, clandestin mais très actif, dénonce ainsi la monarchie comme une « prison des peuples » dominée par la « bourgeoisie grand-serbe » et un parlement corrompu. Il est d’ailleurs significatif qu’en 1920, alors que le PCY n’est pas encore interdit, le vote communiste est beaucoup plus massif au Monténégro, en Macédoine et au Kosovo – régions opprimées et sans mouvement nationaliste – que chez les ouvriers serbes ou croates.

De nombreux articles de presse étrangère dénoncent à cette époque la violence du régime et le laisser-faire des Européens. Ainsi, en 1919, un journaliste français interpelle l’Etat français et lui reproche d’avoir soutenu son allié serbe dans sa constitution d’une Yougoslavie qui ressemble plutôt à une « Grande Serbie ».



    - les différentes formes de l’opposition croate : Parti paysan et naissance du mouvement des Oustachis

Les Slovènes et les Musulmans de Bosnie semblent mieux accepter le régime que les Croates. Ces derniers, premiers initiateurs des idées « yougoslavistes » au 19e siècle, ne se reconnaissent pour la plupart pas dans cet Etat « yougoslave » qui consacre en réalité la domination des Serbes, et où il ne reste aucune trace des institutions du royaume de Croatie. De fait, cet Etat ressemble à cette « Grande Serbie » imaginée dans la seconde moitié du 19e siècle.

Une opposition croate légale se met en place, notamment autour du fort Parti paysan de Radic, opposé au centralisme. Mais en juin 1928, Radic et deux autres députés du Parti paysan croate (pacifique et démocrate) sont abattus en plein parlement par un député radical monténégrin.

En janvier 1929, le roi suspend la Constitution, proclame sa dictature personnelle et renforce le centralisme. En 1934, l’homme politique français Robert Schuman de retour de Yougoslavie dénonce publiquement l’hégémonie serbe, et ce qui s’apparente à un régime dictatorial. Certains Croates du Parti paysan continuent à agir dans la légalité, mais Ante Pavelic du Parti du droit émigre et organise le mouvement des Oustachis (« insurgés ») avec l'appui de pays voisins (Italie fasciste, Hongrie, Bulgarie), et en lien avec des groupes terroristes macédoniens. Des tueurs macédoniens agissant pour le compte des Oustachis assassinent le roi Alexandre à Marseille en 1934.

Le Prince Paul, cousin d'Alexandre, remplace le roi pour une régence qui durera sept ans, jusqu’en 1941. Il apparaît relativement plus conciliant qu'Alexandre, notamment en préparant un projet de concordat avec le Vatican signé en 1935. Mais ce texte est dénoncé par de nombreux Serbes et l’Eglise orthodoxe comme une trahison, et le gouvernement est finalement obligé de retirer le projet en 1937. De même, en 1939, un compromis devant redonner vie aux institutions historiques croates est signé. Mais la guerre empêche son application.


L’invasion et le partage de la Yougoslavie par Hitler


La Serbie, alliée historique de la France, s’en écarte après la conférence de Munich de 1938 (Tchécoslovaquie abandonnée à Hitler). Le Prince Paul prend alors contact avec l’Allemagne et l’Italie, proclamant cependant sa neutralité en 1939. Mais après la défaite française, l’Allemagne fait fortement pression sur le royaume pour qu’il adhère à son alliance, Hitler voulant dominer les Balkans avant d’attaquer l’Union soviétique. Le régent signe un pacte avec Hitler en mars 1941, pacte considéré comme une trahison notamment par l'armée mais aussi par la masse populaire serbe qui manifeste contre le pacte (tandis que les autres nationalités ne se soulèvent pas).

Deux jours après la signature du pacte a lieu un putsch militaire à Belgrade, qui met en place le jeune roi Pierre II (fils d’Alexandre) et un nouveau gouvernement. Hitler réplique le 6 avril 1941 par le bombardement de Belgrade et l’invasion de la Yougoslavie. L’armée royale ne résiste que onze jours avant de capituler. Le roi et le gouvernement yougoslaves s'enfuient à Athènes puis à Londres.

Le royaume de Yougoslavie est partagé de la manière suivante :

  • L’Italie contrôle le sud de la Slovénie, une partie de la Dalmatie, le Monténégro, le Kosovo et l’ouest de la Macédoine

  • La Bulgarie occupe le reste de la Macédoine et certaines régions frontalières de la Serbie

  • La Hongrie récupère des régions de Voïvodine, de Croatie et de Slovénie

  • L’Allemagne prend le nord de la Slovénie et administre le Banat en Voïvodine

  • La Croatie, amputée de la Dalmatie, forme un « Etat indépendant », qui annexe la Bosnie et une partie de la Voïvodine (« indépendant » mais occupé par l’Allemagne au nord et l’Italie au sud)

  • La Serbie est occupée par l’Allemagne nazie, et ramenée approximativement à ses frontières d’avant 1912


« L'Etat indépendant de Croatie », les Oustachis au pouvoir : fascisme et massacres


Avant de s'adresser aux Oustachis (à l’influence limitée dans le pays), Hitler offre le pouvoir au chef du Parti paysan, représentatif du peuple croate, qui le refuse et se retire, tout en appelant à la loyauté envers l’Etat indépendant. Le parti oustachi, soutenu par une minorité de Croates, est finalement mis au pouvoir par les Italiens.

La politique d’Ante Pavelic, nationaliste et cléricale, s'inspire du fascisme et instaure un régime de terreur (arbitraire policier et judiciaire, peine de mort contre les séditieux, etc.). Toute opposition est interdite, et le Parti paysan est notamment désintégré.

L’Etat met en œuvre une alliance active avec l’Allemagne nazie, participant à la Shoah, mais oeuvrant également de sa propre initiative contre les Serbes, systématiquement discriminés et massivement massacrés. En effet, si catholiques et musulmans de Bosnie sont reconnus comme « Croates » (respectivement « Croates » et « Croates de confession islamique »), les orthodoxes et les Juifs ne le sont pas. Les Serbes (environ 2 millions en Croatie et en Bosnie) se voient interdire d'accès à l'armée, à la vie politique, et à de nombreuses professions. L’emploi de l’alphabet cyrillique est interdit, l’égalité des cultes et la liberté de conscience abolies. Des groupes armés oustachis s’organisent autour de leur propre commandement et forment un Etat dans l’Etat ; ils perpétuent des massacres très importants, en plus de viols et de tortures systématiques :

  • Juifs et Tziganes sont massacrés en masse selon le projet nazi, mais dans des camps croates. On estime à 26 000 le nombre de Juifs, et à 16 000 le nombre de Tziganes tués dans toute la « Yougoslavie » (Croatie, Serbie, Bosnie).


  • des massacres massifs de Serbes sont commis par le régime en Croatie et en Bosnie, dans les villages ou dans de véritables camps de la mort (notamment celui de Jasenovac). Même s’il demeure difficile d’établir le nombre de Serbes tués par les Oustachis, plusieurs historiens en sont arrivés au chiffre de 300 000 Serbes morts sur le territoire de « l’Etat indépendant de Croatie » (en comptant les morts au combat). Le terme de « génocide » pour qualifier ces massacres de Serbes sera abondamment utilisé par la propagande de Miloševic pendant la guerre de Croatie à partir de 1991, et repris par de nombreux gouvernements et organes de presse étrangers.


Pavelic déclare la guerre à l’Angleterre et à l’URSS, et une « légion croate » de volontaires combat sur le front russe avec les Allemands. Une division SS de Musulmans de Bosnie (volontaires) est également formée par Himmler avec l’accord et l’encouragement du grand mufti de Jérusalem (et malgré l’opposition de Pavelic).


La Serbie occupée : un régime collaborationniste


Le régime oustachi croate focalise souvent la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, et cela a pu aboutir à l’idée simplificatrice et toujours répandue d’une Croatie (voire de « Croates ») collaborationniste et judéocide s’opposant à une Serbie (voire à des « Serbes ») résistante et judéophile. La réalité est bien plus complexe.

En Serbie occupée, plusieurs gouvernements sont successivement formés, dont celui du général Nedic, qui s'occupe notamment de l'accueil de centaines de milliers de réfugiés serbes venus de Croatie et de Bosnie, fuyant les Oustachis. Nedic accepte de créer ses forces armées sous contrôle allemand, en l’occurrence la gendarmerie et la Garde nationale serbes, qui prennent part au combat contre les résistants communistes (les Partisans). De nombreuses concertations ont cependant lieu à tous les niveaux entre Nedic et les résistants serbes non communistes (les Tchetniks).

Malgré ces liens entretenus avec la résistance, la Serbie est alors un régime collaborationniste brutal. La Serbie participe à la Shoah et au génocide des Tziganes, avec ses mesures antisémites et ses propres camps d’extermination. Dès septembre 1941, les Allemands commettent des massacres de masse de Juifs, et à la fin de cette même année, il n’y a presque plus aucun homme juif en Serbie. Début 1942, femmes et enfants sont exterminés. La Serbie est sans doute ainsi le premier pays « judenfrei » (« libre de Juifs »).

Les Allemands trouvent comme ailleurs de nombreux collaborateurs dans la société serbe, dont l’exemple le plus extrême est fourni par Dimitrije Ljotic, ultranationaliste serbe, fanatique orthodoxe, centraliste, anti-communiste et antisémite prônant un rapprochement avec l’Allemagne ; il met sur pied sa propre armée avec l'aide des Allemands, et appuie directement ceux-ci dans leur lutte contre les Partisans.


La Résistance : Tchetniks et Partisans


La Yougoslavie est la région d’Europe où la résistance à l'occupant est la plus forte et la plus meurtrière, et ce dès le début de l’occupation. La résistance se divise principalement en deux mouvements ennemis et aux actions bien distinctes :



    - les Tchetniks serbes

Le terme de « tchetnik » renvoie à la désignation traditionnelle des combattants anti-Turcs. Les Tchetniks commencent la lutte dès mai 1941, après un mois d’occupation, et sont les premiers à résister. Le mouvement est pro royaliste et anti-communiste, et dirigé par des Serbes officiers de l'armée royale yougoslave. Son chef est Draža Mihailovic, sympathisant des idées grand serbe, qui reconnaît l’autorité du gouvernement royal réfugié à Londres. Ce mouvement est purement serbe et n'agit que dans les régions serbes, où il intervient essentiellement pour défendre les Serbes – et ménage souvent les Allemands par peur des représailles. Des Tchetniks commettent des massacres au sein des populations croates et musulmanes – et ce dès les débuts de l’occupation allemande.



    - les Partisans communistes de Tito

Les Partisans forment un mouvement de résistance inspiré par le Parti communiste yougoslave, commandé par Josip Broz, surnommé Tito (de père croate et de mère slovène). C’est après l’invasion de l’URSS par l’Allemagne en juin 1941 que le mouvement se déclenche. Il est ouvert à tous les peuples, et opposé au « nationalisme grand-serbe ». Ce mouvement est le seul recours pour tous les non Serbes voulant se battre contre l'occupant, et notamment pour de nombreux Croates opposés au régime oustachi (mais des Serbes le composent bien sûr également). Leur tactique, bien distincte de celle des Tchetniks, vise à commettre des actions contre les occupants partout où ils le peuvent et sans égard pour les représailles. Le sud-ouest montagneux de la Serbie est la première grande zone d’implantation des Partisans, mais ils sont massacrés et chassés de Serbie par les Allemands, tandis que les Tchetniks y restent forts mais gênent peu les Allemands.



    - l’évolution de la résistance et des relations entre Tchetniks et Partisans

Les deux mouvements ont d'abord des contacts à la fin de l’année 1941, puis s'opposent et se battent l'un contre l'autre, pour des raisons idéologiques et en perspective de la prise de pouvoir à la libération.

En 1942 et 1943, l’action des Partisans se concentre notamment dans des régions à population serbe de Croatie et de Bosnie, où les Oustachis massacrent des Serbes. L’occupation allemande et le régime oustachi deviennent vite insupportables à de nombreux Croates et Musulmans, qui grossissent les rangs des Partisans, qui libèrent des zones dans l'ouest de la Yougoslavie et réduisent l’autorité du pouvoir oustachi. Tito installe son quartier général dans plusieurs villes successives, et se dote d'une forme de gouvernement.

Les Tchetniks réagissent aux massacres de Serbes par les Oustachis en massacrant à leur tour massivement Croates et Musulmans – le terme serbe ocistiti (« nettoyer ») est alors utilisé dans les instructions de l’état-major tchetnik. De plus, les Tchetniks se battent progressivement de plus en plus contre les Partisans, notamment en Herzégovine en juin 1943 ; une autre bataille a lieu au Monténégro, lors de laquelle les Tchetniks sont soutenus par les Italiens, tout comme dans l’arrière-pays dalmate. Mihailovic et les Tchetniks, théoriquement liés au gouvernement en exil, en viennent donc à collaborer avec l’Allemagne et l’Italie, et avec le gouvernement collaborationniste du général Nedic.



    - victoire des Partisans et libération de la Yougoslavie

Progressivement, et définitivement en décembre 1943, les Britanniques et les Américains soutiennent Tito et les Partisans au détriment des Tchetniks ; les Partisans comptent environ 300 000 combattants en 1944, et libèrent des zones dans toute la Yougoslavie, y compris en Serbie. Churchill fait pression sur le gouvernement royal réfugié à Londres pour qu'il s'accorde avec les Partisans, et un accord est signé, prévoyant une coopération et dénonçant les collaborateurs (parmi lesquels Mihailovic, qui sera capturé en mars 1945 puis fusillé en 1946 pour trahison, tandis que les Partisans commettront plusieurs massacres de masse à l’encontre de Tchetniks, comme à Bleiburg ou lors des « marches de la mort »). Finalement, en août 1944, le roi Pierre II lance un appel en faveur du ralliement à Tito.

A l’été 1944, l ‘Armée rouge conquiert la Roumanie et la Bulgarie, mais un accord est conclu pour que Belgrade soit libérée par les partisans, ce qui est réalisé le 20 octobre 1944. Tito prend le pouvoir et met à l'écart le roi, avec le soutien des Alliés. Les Allemands résistent encore en Bosnie occidentale, en Croatie et en Slovénie, où la guerre continue jusqu'à la capitulation de mai 1945.

Les troupes de Tito prennent possession des régions slovènes et croates attribuées à l'Italie en 1918, dont le traité de paix de 1947 confirme la réunion à la Yougoslavie. En Albanie, les Partisans ont par ailleurs formé et encadré des groupes de communistes albanais qui libèrent leur pays allié à l’Italie fasciste. L’Albanie devient une sorte d’Etat satellite de la Yougoslavie communiste.

La fin de la guerre s'accompagne par ailleurs de vastes mouvements de population : les Italiens sont chassés d'Istrie et remplacés par des Croates, et les minorités allemandes (présentes depuis le 18e siècle) sont totalement expulsées de toutes les régions (au moins 500 000 personnes déplacées).



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