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La Yougoslavie de Tito (1945 - 1980)



Pendant trente-cinq ans et jusqu’à sa mort, le maréchal Tito gouverne la Yougoslavie communiste.


La construction de la Yougoslavie communiste : autoritarisme et fédéralisme


    - les bases d’un régime autoritaire

De 1945 à 1948, le régime fait preuve d’une grande violence, avec de nombreuses exécutions d’anciens collaborateurs et d’ennemis politiques ; les partis « bourgeois » sont éliminés ; le régime persécute toutes les religions ; il opère une étatisation complète des entreprises, ainsi que des grands domaines agricoles (même si l’expérience de zadruga, communautés agricoles, s’effacera rapidement au profit de la propriété privée). La plupart des libertés sont immédiatement supprimées.



    - l’organisation fédérale : un nouveau traitement de la complexe « question des nationalités »

Dans le cadre d’une politique dite de « fraternité et unité », la diversité des peuples yougoslaves est officiellement reconnue, et le centralisme de la monarchie dénoncé. Le modèle choisi est celui de l’Etat multinational, avec une reconnaissance officielle de la distinction – que nous avons déjà croisée dans l’Empire autrichien – entre citoyenneté et nationalité.

Des droits égaux sont reconnus aux nationalités, et les plus importantes sont dotées de territoires. Ainsi, la Yougoslavie fédère :

  • Six « républiques », correspondant aux six nationalités slaves du sud présentes dans l’Etat : Slovénie, Croatie, Serbie, Monténégro, Macédoine, et Bosnie (Croatie et Bosnie étant reconnues officiellement multinationales).

  • Deux « provinces autonomes » pour les minorités principales : le Kosovo (Albanais) et la Voïvodine (nombreuses minorités, dont une importante minorité hongroise), toutes deux rattachées par un lien assez lâche à la République de Serbie.


Les diverses langues sont officiellement reconnues, et un enseignement à chacun dans sa langue maternelle est garanti. Le journal du PC est publié chaque jour dans les deux alphabets, mais il ne peut en être autant de toutes les publications – et les débats sont âpres, notamment en raison de l’attachement puriste des Croates aux quelques spécificités de leur langue.

Le progrès accompli est donc énorme, cependant biaisé par le dogmatisme et l’absence de liberté d'expression. Ainsi, à titre d’exemple, l’unité de la langue serbo-croate est reconnue comme un dogme, et il est interdit de dire « langue serbe » ou « langue croate ». De la même manière, les allusions aux confessions religieuses doivent être « mesurées ».



    - les paradoxes du régime face aux identités nationales et aux nationalismes

Dans cette nouvelle organisation réside un paradoxe de la Yougoslavie communiste, qui reconnaît et s’appuie sur les particularités tout en semblant vouloir les gommer : l’un des buts proclamés de la Yougoslavie communiste est en effet de conduire à terme à la disparition des particularismes nationaux…

L’exemple de la Bosnie est en ce sens éclairant : si le Parti communiste s’attaque aux structures religieuses et communautaires traditionnelles, il s’inscrit pour le contrôle social dans la continuité des mécanismes constitutifs du communautarisme (hérités des dominations ottomane puis autrichienne). De même, si Tito prétend tenir à distance les nationalismes extrêmes, il s’attaque de fait surtout au nationalisme croate, désigné dans la propagande officielle comme un héritage du régime oustachi ; il tolère par contre le nationalisme serbe.

Quoiqu’il en soit, l’attachement fort des citoyens yougoslaves à leur nationalité peut être mesuré par les recensements communistes, qui demandent aux citoyens de se déclarer d’une nationalité, d’une région, ou simplement « yougoslave ». Le nombre à se déclarer « yougoslave » ne fut jamais supérieur à 10% (il était de 5,4% en 1981). Notons que les « Musulmans » (de Bosnie) ne sont reconnus comme « nationalité » qu’en 1968 – nouveau paradoxe d’un régime athée qui désigne l’une de ses composantes nationales par un terme renvoyant à une confession…



    - les premières sources de mécontentement

Si les Serbes représentent un peu plus d’1/3 de la population yougoslave, la République fédérée de Serbie n’a qu’1/8 des pouvoirs à l’échelle de l’Etat yougoslave (même si Belgrade est le centre politique de la fédération). Les Serbes, présents dans chacune des huit entités (sauf la Slovénie), voient une fois de plus leur unité nationale brisée (mais peut-il en être autrement ?). D’autre part, les Croates, souvent attachés à une spécificité de leur langue, peuvent également exprimer des rancoeurs contre le régime. Enfin, les Albanais ne sont pas reconnus comme « nation » mais comme « minorité », alors qu’ils sont très majoritaires au Kosovo et beaucoup plus nombreux numériquement par exemple que les Macédoniens (qui forment une « nationalité »). De plus, le Kosovo n’est qu’une « province autonome » relativement soumise à la Serbie, et non une « république ».

Ces divers mécontentements ne s’expriment cependant que très peu en raison de l’oppression liberticide du régime. Ils rejailliront quand le régime s’ « adoucira ».


Une voie différente pour le socialisme


    - la rupture avec l’URSS de Staline

Dans les premières années du régime, l’URSS manœuvre contre Tito pour tenter de subordonner la Yougoslavie. De son côté, Tito tisse des liens avec l’Albanie et la Bulgarie et projette de créer une « confédération balkanique ». Furieux, Staline fait condamner le Parti communiste yougoslave en juin 1948 et l’invite à éliminer Tito. Mais la volonté d'indépendance et l’élimination des opposants l’emportent, et Tito rompt avec Staline. Par conséquent, la Yougoslavie s’éloigne du modèle stalinien, abandonnant la terreur pour une forme de « libéralisation », sans toutefois cesser purges fréquentes et autres procès pour délits d’opinion.



    - une politique internationale originale : le « non-alignement »

Face aux deux blocs, la Yougoslavie soutient et se lie à des pays extra-européens en lutte de libération nationale, pour ouvrir une « troisième voie ». En 1955 a ainsi lieu la célèbre conférence de Bandung, regroupant pays africains et asiatiques « non-alignés » autour de Tito, l’Indien Nehru et l’Egyptien Nasser. Le prestige de la Yougoslavie dans ces pays émergents est très important dans les années 1950 et 1960.



    - un système socio-économique original : « l’autogestion »

Le régime se distingue également du système d'étatisation soviétique. Selon le principe dit d’ « autogestion », les entreprises ne sont pas gérées par l'Etat ou un propriétaire privée, mais « par ceux qui y travaillent ». Cela rapproche paradoxalement le système économique titiste de celui d’une économie de marché : les entreprises ne sont pas soumises à un plan et le plein emploi n'est pas garanti. De plus, demeurent des entreprises privées familiales ou à un salarié. Cela permet de fait d'éviter les pénuries propres aux autres pays communistes. Les résultats économiques sont excellents, et la Yougoslavie est dans les années 1970 plus prospère et mieux organisée que les autres pays de l’Est. Cependant, cette idée de gestion « à la base » reste largement fictionnelle, le pouvoir étant toujours entre les mains de dirigeants d'entreprise désignés par le Parti.

Le chômage développe par ailleurs un fort courant d'émigration – notamment croate – vers l’Allemagne et la Suède pour l’essentiel.


L’opposition Nord-Sud : régions développées et sous-développées


Une opposition très nette demeure dans la Yougoslavie fédérale entre régions ex-autrichiennes et régions ex-turques :

  • La Slovénie, la Croatie et la Voïvodine sont des régions riches, à l’agriculture productive, aux voies de communication meilleures, connaissant un développement industriel et urbain important, ainsi qu’une ouverture touristique (côtes dalmates)

  • Serbie, Bosnie, Monténégro, Macédoine et Kosovo sont moins prospères, connaissent une natalité et un taux de chômage plus importants, un plus fort taux d’illettrisme, etc.


De véritables désaccords naissent sur le partage des ressources et des investissements, et les déséquilibres régionaux s'accroissent, malgré la création en 1965 d’un fonds d'aide aux républiques et provinces moins favorisées.


Evolution vers un « véritable » fédéralisme


Le principe d’autogestion s’applique également en quelque sorte à un niveau politique, puisqu’on assiste progressivement à une autonomie croissante des entités territoriales. Un Parti communiste (appelé localement « Ligue communiste ») existe ainsi dans chaque république, le PC fédéral étant une fédération des partis et ligues locales. Les compétences de chacune des huit entités deviennent de plus en plus importantes, tant politiquement qu’en matière économique, Tito ne jouant de plus en plus qu’un rôle d’arbitre.

Pour les Serbes cependant, le centralisme demeure le gage d'une égalité entre les régions. Mais l’éviction en 1966 du bras droit de Tito, le Serbe Aleksandar Rankovic, qui mettait en œuvre une politique centraliste très dure pour les non Serbes (notamment pour les Albanais du Kosovo), est interprétée comme la victoire de la tendance décentralisatrice, principalement animée par des Croates. Ainsi, en 1968, les provinces n’ont plus des statuts mais chacune une Constitution.

En 1968, de violentes émeutes éclatent au Kosovo, les Albanais réclamant le statut de république. La répression est dure, mais les revendications sont en partie satisfaites, puisque les provinces autonomes voient leurs compétences s’accroître. Surtout, en 1970, les Croates obtiennent que les décisions du Parti communiste fédéral et du gouvernement soient prises à l'unanimité des huit entités, ce qui revient de fait à doter chaque entité d’un droit de veto.


Le « printemps croate » (1971)


    - les revendications décentralisatrices et « nationalistes » croates

C’est donc la République de Croatie qui est porteuse des revendications décentralisatrices les plus fortes, notamment face à la Serbie centraliste. De nombreux Croates accusent les banques belgradoises de monopoliser les crédits destinés au tourisme en Dalmatie ; de plus, des Croates accusent les Serbes de Croatie de leur « prendre leur travail » – la population serbe, minoritaire (11%), a en effet une place démesurée dans le Parti, la police et les cadres dirigeants de Croatie ; enfin, la question de la spécificité de la langue croate est avancée, par crainte d’une « serbisation ». Ainsi, en 1967, de nombreux intellectuels croates signent une pétition, demandant le droit d'appeler leur langue maternelle « croate » ; ils sont exclus du Parti communiste croate et voient leur publication d’une Orthographe croate interdite.



    - mouvements et répression du « printemps croate »

Les communistes croates sont ainsi divisés en deux camps, les uns qualifiant les autres de « nationalistes » ou à l’inverse d’ « unitaristes ». Or, le comité central du parti croate élit en janvier 1970 des « nationalistes », appuyés avec enthousiasme par la population croate.

La mémoire des grands hommes croates est exaltée, de nombreuses revendications sont formulées et l’Union des étudiants de Zagreb décide d’une grève massive en novembre 1971 : 30 000 étudiants se mobilisent en faveur d’une libéralisation de la société et d’une souveraineté économique, culturelle et politique de la Croatie.

En décembre 1971, Tito met en accusation les dirigeants communistes croates pour « nationalisme », et les oblige à démissionner. L’armée et la police dispersent violemment les étudiants protestant contre cette décision à Zagreb. De nombreuses arrestations ont lieu.

Des dirigeants communistes évincés du pouvoir forment un mouvement nationaliste modéré, la « Coalition pour l’entente nationale » ; d’autres, comme l’historien et futur président croate Franjo Tudjman pour l’heure emprisonné, seront à l’origine du HDZ (Union démocratique croate), parti nationaliste plus radical qui accèdera au pouvoir en 1990.


La poursuite de la décentralisation : la Constitution de 1974


Cependant, plusieurs mesures favorables à la Croatie sont prises, et la décentralisation est relancée dans toutes les républiques. En 1974, une nouvelle Constitution renforce le caractère autogestionnaire et fédéral de la Yougoslavie :

  • Au niveau fédéral, une présidence collégiale est chargée du pouvoir exécutif ; elle est composée de Tito (président de la présidence collégiale à vie) et d’un membre de chacune des huit entités. Le pouvoir législatif est exercé par deux chambres.

  • Chaque république est dotée d’une présidence et d’un Parlement composé de trois chambres.

  • Un droit de sécession est reconnu à chacune des républiques (mais pas aux « provinces autonomes », qui sont cependant moins soumise au pouvoir serbe).

  • La Constitution laisse légiférer chacune des républiques sur la question des langues (la Croatie se reconnaît dès lors officiellement une « langue croate »).


La Yougoslavie communiste passe ainsi progressivement d’un système fédéral relativement centralisé à un système que l’on peut qualifier de confédéral.

Cependant, les revendications croates et albanaises sont loin d’être satisfaites, et la répression contre les activités jugées « nationalistes » continue : Franjo Tudjman (futur président de la Croatie) est de nouveau condamné en 1980, et en 1983, un groupe d’intellectuels musulmans de Bosnie est accusé d’ « association en vue d’une activité hostile », parmi lesquels on trouve Alija Izetbegovic (futur président de la Bosnie-Herzégovine).

Tito meurt en mai 1980. En application de la Constitution de 1974, il n’a pas de successeur à la présidence de la présidence collégiale, mais une rotation annuelle se met en place entre chacun des huit membres pour le poste de président.


La question du Kosovo : nationalisme albanais et répression sanglante des émeutes (1981)


Le Kosovo est la région la plus pauvre de la fédération yougoslave. On estime en 1981 qu’il est peuplé de 77% de musulmans (Albanais). Mais, en raison de l’histoire de leur royaume médiéval, les Serbes le considèrent comme leur « berceau » national. Le nationalisme albanais se développe, s’oppose à la domination serbe et revendique toujours le statut de république (comme lors des émeutes de 1968). L’animosité entre communautés albanaise et serbe est forte, et des exactions sont commises contre les Serbes. En mars et avril 1981, des troubles éclatent à l’université de Priština avant de s’étendre aux ouvriers de tout le Kosovo. Certains émeutiers albanais sont armés. L’Etat envoie l’armée, et la répression fait sans doute un millier de mort.


Les graves problèmes de l’économie yougoslave au début des années 1980


Jusque vers 1970, la croissance économique de la Yougoslavie est brillante, malgré l’augmentation des emprunts extérieurs. Mais dès 1973, le premier choc pétrolier dégrade la situation, augmentant considérablement le chômage et l’endettement à l’étranger. Surtout, suite au second choc pétrolier, une grave crise économique éclate. Les entreprises autogérées sont incitées à accroître leur activité par des investissements massifs sans souci de rentabilité, et s'endettent de plus en plus. De plus, elles ne peuvent réduire leur personnel, alors qu’on estime en 1986 que 27% des emplois sont improductifs. De nombreuses pénuries apparaissent au début des années 1980, et les disparités régionales s’accroissent.

Cependant, et malgré la mort de Tito, le système politique yougoslave tient toujours, avec son gouvernement fédéral aux pouvoirs limités, et ses Ligues communistes largement décentralisées, conservatrices et répressives.



Sources

- Paul Garde, Vie et mort de la Yougoslavie (Fayard, 1992 ; nouvelle édition 2000)
- Jean Bérenger, L’Autriche-Hongrie, 1815-1918 (Armand Colin, 1994)
- Bernard Michel, Nations et nationalisme en Europe centrale, 19e-20e siècle (Aubier, 1995)
- Jean-Arnault Dérens, Balkans : la crise (Folio, 2000)
- Xavier Bougarel, Bosnie, anatomie d’un conflit (La découverte, 1996)
- Mirko Grmek, Marc Gjidara et Neven Šimac, Le nettoyage ethnique, documents historiques sur une idéologie serbe (Fayard, 1993 ; nouvelle édition Seuil, 2002)


PJ
mise en ligne : 15.10.2006




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