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Écrire une nouvelle constitution à la façon des Panthères

Avant de discuter les documents spécifiquement produits par la CCPR, quelques mots sur le contexte sont nécessaires. Une semaine avant la réunion à Philadelphie, la police mena un assaut sanglant sur les trois bureaux des Panthères de la ville, arrêtant tous les membres du parti qu'ils ont pu trouver. Les Panthères n'avaient pas accepté leur mort certaine sans se défendre l'arme à la main - c'était leur pratique dans tout le pays - et trois policiers furent blessés dans la fusillade. Peu après, la police força les Panthères hommes à marcher nus dans une rue pendant qu'ils étaient photographiés par la presse. Le Chef de la police Rizzo jubilait d'avoir attrapé les " grands, mauvais Black Panthers le pantalon baissé [19]". Rendu largement publique, l'atmosphère créée par ces événements était pour beaucoup dans l'aura de la CCPR. Russel Shoats, membre des Black Panthers de Philadelphie, raconte que quelques semaines avant la CCPR, le bureau central des Panthères à Okland a clairement fait comprendre aux membres de Philadelphie que même Huey Newton avait " peur de venir à Philadelphie ". Shoats se souvient qu'ils " exprimèrent l'opinion selon laquelle la police raciste de Philadelphie serait prête à essayer de l'assassiner pendant la séance de préparation de la convention constitutionnelle du peuple révolutionnaire [20]".

La tension et l'anxiété étaient les compagnons de route de tous ceux qui entreprenaient le voyage à Philadelphie, particulièrement pour Newton. Depuis 1967, la campagne " Free Huey " avait mobilisé et rassemblé des groupes divers à travers tout le pays (et le monde). Peu d'années après sa fondation en 1966 (durant lesquelles Newton resta en prison), le BPP devint " l'organisation révolutionnaire la plus influente aux États-Unis [21]". Plus inquiétant, John Edgar Hoover les étiqueta comme la plus grande menace à la sécurité intérieure du pays. Le FBI et les départements de police locaux ont mené des assauts dans les bureaux des Panthères à travers tout le pays. Comme la police assassinait les Panthères, détruisait leurs bureaux, et arrêtait des centaines d'entre eux, une réaction contre le FBI s'organisa non seulement dans la communauté noire mais aussi parmi tous les groupes minoritaires, des millions d'étudiants, et la contre-culture radicalisée - tous ceux qui sont descendus à Philadelphie pour soutenir les Panthères. Comme la planète fut secouée par un soulèvement global en 1968, les Panthères étaient les mieux positionnés (comme les plus opprimés dans ce que Che Guevara appelait " le cœur de la bête ") pour incarner les aspirations globales pour transformer le système-monde en entier. Les délégués des groupes noirs locaux et d'une variété d'organisations - le American Indian Movement, les Brown Berets, les Young Lords, I Wor Keun (un groupe Asiatique-Américain), Students for a Democratic Society (une organisation national d'étudiants d'au moins 30000 membres), le nouvellement créé Gay Liberation Movement, et beaucoup de groupes féministes - tous considéraient le BPP comme une source d'inspiration et une avant-garde. Cette alliance extraordinaire était constitutive de la CCPR, et ils furent capables d'unifier et de développer leur future orientation. Ce qui est le plus remarquable, c'est que cette assemblée diverse ait été capable de mettre par écrit leur vision d'une société libre.

Malgré les actions de la police visant à faire peur aux gens de l'extérieur de Philadelphie, des millions de personnes sont venues. Plusieurs estimations existent, aucune ne prétend être définitive. Hilliard dit qu'il y en avait 15000 [22] ; le journal des Panthères utilisait des nombres entre 12000 et 15000 [23] ; le chercheur en sciences sociales G. Louis Heath affirme que les séances plénières des 5 et 6 septembre ont attiré de 5000 à 6000 personnes (dont 25 à 40% étaient blanches) mais il ne compte pas les milliers d'autres qui étaient à l'extérieur et ne pouvaient pas entrer [24]. Le New York Times déclara qu'il y avait 6000 personnes à l'intérieur et 2000 à l'extérieur (dont environ la moitié étaient blanches) [25] ; et le Washington Post, suivant probablement le Times, parlait plus tard de 8000 [26]. Les gens venaient de tout le pays, et des groupes assemblés spontanément louèrent des bus. Certains ont signalé que, dans au moins deux villes, ces bus avaient été soudainement annulés sans explication, obligeant les personnes à improviser du covoiturage. Une file de trois voitures contenant vingt-deux personnes de l'Est de Saint-Louis fut arrêtée et elles furent inculpées pour port d'arme illégal, et au moins une Panthère de New York fut arrêtée sur la route de Philadelphie [27]. Des organisations et des délégués de Floride et de Caroline du Nord firent grande impression, comme les représentants des mouvements de libération d'Afrique, de Palestine, d'Allemagne, de Colombie, et du Brésil [28].

Quand nous sommes arrivés, au lieu d'affronter la répression policière comme nous nous y attendions, nous avons trouvé des maisons d'Africains-Américains grandes ouvertes, leurs églises d'accueillants refuges, et les rues vivantes avec une solidarité hautement " érotique ". On pouvait lire sur les vitrines " WELCOME PANTHERS ", et cinq drapeaux flottaient à l'extérieur du bâtiment qui abritait la convention : il y avait, en ordre descendant, le drapeau des Panthères ; le drapeau du Front de libération national du Sud Vietnam ; le drapeau vert, noir et rouge du nationalisme noir ; le drapeau Yippie (une feuille de marijuana sur fond noir) ; et le drapeau du Che Guevara. Évidemment, les Panthères ont abattu énormément de travail d'organisation pour l'événement, la nourriture étant fournie pour de nombreuses personnes. Contrairement à ce que disent certains écrits, l'expropriation armée était une tactique que le BPP employait pour nourrir tout le monde. Russel Shoats raconte comment un camion frigorifique de quinze tonnes contenant des tonnes de viande congelée avaient été réquisitionné et déchargé le jour même que des équipes de Panthères braquaient une banque [29].

Certains membres du parti préparaient et menaient la lutte armée, pendant que d'autres organisaient la séance de préparation de la CCPR. Les 8 et 9 août, le groupe organisateur se rencontra à Howard University. Étaient présents des représentants des mères bénéficiant de l'aide sociale, des docteurs, des avocats, des journalistes, des étudiants, des ouvriers agricoles, des greasers [30] de Chicago, des Latino-Américains, des lycéens, des gays, et des individus concernés [31]. Simultanément, la communauté noire de Philadelphie s'est unifiée pour soutenir la convention. Après les assauts de la police, les bureaux des Panthères ont été scellés, mais les gens leur ont ouvert leurs portes de leur propre initiative. Le journal des Panthères rapportait : " Au Nord de Philadelphie, deux gangs rivaux ont conclu une trêve. (…) Ils étaient 200-300 hommes forts, et quand quinze voitures de police remplies de porcs s'en allèrent vers eux et leur demandèrent qui leur avait donné la permission d'ouvrir les bureaux, leur réponse était ''le peuple'', et la police devait baisser la tête plutôt que subir les foudres de personnes en colère et armées [32]".

Les inscriptions du vendredi et du samedi matin eurent lieu sans accroc avec la police, et plus tard le samedi, les gens se rassemblèrent pour la séance plénière. Au sein du McGonigle Hall de la Temple University, où les séances plénières avaient lieu, prévalait une atmosphère vivante et festive. Nous avions gagné. La police avait été incapable de nous arrêter. Des vagues de personnes arrivaient rapidement, le hall atteint le maximum de ses capacités, et il fallait anticiper. Le service de sécurité des Panthères indiqua aux orateurs qu'ils pouvaient commencer. Soudainement, des centaines de gays entrèrent dans le balcon supérieur, chantant et tapant des mains en rythme : " Gay, gay power to the gay, gay people ! Power to the People ! Black, black power to the black, black people ! Gay, gay power to the gay, gay people ! Power to the People ! " Tout le monde se leva et se joigna à eux, répétant le refrain et utilisant leurs adjectifs respectifs : Red, Brown, Women, Youth et Student. (Bien que le BPP soutenait officiellement le slogan " white power for white people " comme les autres " pouvoirs ", la foule du gymnase n'alla pas jusque-là).

Le premier discours était prononcé par Michael Tabor, un jeune membre du parti qui avait écrit un pamphlet intitulé " Capitalisme + Drogue = Génocide " et était un des vingt-et-un accusés de conspiration à New York. Comme Newton, Tabor avait été libéré sous caution peu de temps avant. Quelquefois brillant et toujours charismatique, Tabor parla plus de deux heures. Il souligna à quel point la constitution actuelle était insuffisante et avait fonctionné historiquement pour exclure et opprimer " 240000 domestiques, 800000 esclaves noirs, 300000 Indiens, et toutes les femmes, sans parler des minorités sexuelles [33]". L'esprit vif et analytique de Tabor s'en prit aussi à d'autres illusions. A un moment, il lista les politiques et les actions du gouvernement étasunien et nous rappela que le président d'alors Richard Nixon, qui venait d'envahir le Cambodge et bombardait quotidiennement le peuple du Vietnam, " faisait passer Adolf Hitler pour un homme de paix ". Son éloquence oratoire s'interrompit soudainement quand il leva une main en l'air et montra comment le poing - symbole du mouvement radical - devait être remplacé par le pouce et l'index formant une arme. A la suite de Tabor, il y avait d'autres orateurs dont Audrea Jones, leader des Panthères de Boston, et l'avocat Charles Garry, le conseiller juridique de Newton et Seale (alors en prison). D'une certaine façon, la pause entre les séances était suivie sans dépassement et euphorique en même temps. Dans les rues entourant le McGonigle Hall, Muhammad Ali, un participant " ordinaire ", serrait des mains, signait des autographes, et disait des mots d'encouragement pendant que d'autres parlaient avec de vieux amis, s'en faisaient de nouveaux ou cherchaient une place. Pendant ce temps, des centaines de personnes discutaient de la prochaine tâche à faire : écrire une nouvelle constitution des États-Unis. La jubilation allait de pair avec l'esprit critique, mais on retrouvait nulle part de la peur ou de la résignation.

Cette nuit, Huey Newton est finalement apparu. Sorti de prison seulement le 5 août (exactement un mois avant la CCPR), il était un étranger pour pratiquement tout le monde. Ils avaient manifesté pour sa libération, lu ses écrits, et suivi son procès, mais peu d'entre eux l'avaient entendu parler. Nous avions mis tellement d'énergie pour organiser sa libération que le fait qu'il puisse venir était en lui-même vu comme le fruit de notre travail, comme une victoire du mouvement. Même pour " beaucoup de membres du [Black Panther] Party de la côté Est, il s'agissait d'une opportunité d'entendre et de voir l'homme qu'ils ont inlassablement cherché à libérer. Pour beaucoup des militants de base, assister à la séance plénière était une sorte de célébration de leur victoire [34]". Transportés par notre tout nouveau pouvoir dans une atmosphère politique chargée, nos attentes vis-à-vis de l'éloquence du discours de Newton étaient stratosphériques. Durant son mois de liberté, il avait été très occupé, proposant aux troupes du Front de libération national et du gouvernement révolutionnaire provisoire du Sud-Vietnam de les "assister" dans leur "lutte contre l'impérialisme américain" [35] et écrivant un article dans le journal des Panthères qui soutenait complètement la libération des gays [36]. Il avertissait les hommes que s'ils avaient un problème pour considérer les homosexuels comme des égaux, c'était un signe de leur propre insécurité masculine. Dans une autre déclaration publique, il insistait sur l'importance d'une alliance avec le mouvement de libération des femmes. Il était le Commandant suprême des Panthères, un titre modifié plus tard par Serviteur suprême du peuple, et ses ordres à respecter les gays et les féministes étaient essentiels pour notre unité. La présence de Newton électrisa la foule débordante. Même si le hall était complètement plein, des milliers de personnes à l'extérieur cherchaient à entrer. La situation resta sous contrôle seulement grâce à l'action du service d'ordre et à la promesse que Newton allait parler deux fois [37]. (Le lieu de son second discours, la Church of the Advocate, contenait 2500 personnes et plus à l'extérieur). Quand Newton arriva finalement au McGonigle Hall, il avança à grands pas sur la tribune entouré d'une équipe chargée de sa sécurité, et le silence s'imposa sur la foule sans qu'on l'ait demandé.

Huey était le héros de tous, mais une fois qu'il prit le micro, nous étions stupéfaits de découvrir qu'il n'était pas un orateur charismatique. Avec une voix au ton élevé, presque plaintive, il s'étendit sur l'histoire des États-Unis, utilisant des arguments analytiques abstraits :

" L'histoire des États-Unis, distinguée de la promesse des États-Unis, nous amène à la conclusion que notre souffrance est fondamentale pour le fonctionnement du gouvernement des États-Unis. Nous voyons cela quand nous mettons en lumière les contradictions fondamentales de l'histoire de cette nation. Le gouvernement, les conditions sociales et les documents légaux qui assurent la liberté contre l'oppression, qui permettent la dignité humaine et les droits humains à une partie de la population de cette nation, ont des conséquences complètement opposées pour une autre partie de la population" [38].

Une fois qu'il eut terminé, notre déception était palpable et, en retour, il dit que nous n'étions pas prêts pour la pensée analytique. " Ils ont accroché aux slogans et au parler révolutionnaire d'Eldridge Cleaver " dit Huey à Hilliard immédiatement après son discours [39]. A l'insu des milliers de participants, Newton et Hilliard étaient complètement détachés de ce qu'ils appelaient la " fausse convention constitutionnelle ". Après le discours, incapables de s'entendre avec l'équipe de sécurité, les deux leaders des Panthères les plus importants quittèrent les réunions et allèrent faire la fête dans la maison d'un inconnu [40]. Newton n'apparut jamais à la Church of the Advocate.



Le jour suivant, les gens se séparèrent en groupes de travail en vue de formuler et de discuter les propositions de nouvelle constitution. En seulement quelques heures, les représentants de toutes les composantes majeures du mouvement révolutionnaire se réunirent en petits comités pour un brainstorming et discuter des pistes de réflexion pour atteindre l'objectif d'une société plus libre. La forme des réunions était légèrement différente de celle de 1787. Chaque atelier était mené par des membres des Panthères. Ils coordonnaient aussi le personnel de sécurité qui assurait un environnement de travail sans troubles. Les Panthères avaient empêché la présence des médias, de peur qu'elle ne perturbe le bon déroulement des réunions. Tandis que de nombreux journalistes se plaignaient d'être exclus de la plénière et des ateliers, l'espace créé par l'absence des médias était trop précieux pour le sacrifier à la publicité. C'était le moment pour le mouvement de parler à lui-même. Les groupes avaient rarement communiqué entre eux avec une telle combinaison de passion et de raison. Les uns après les autres, les participants se levaient et parlaient avec émotion de leurs attentes et de leur désir, de la souffrance et de l'oppression. Comme si le toit s'était détaché du plafond, les imaginations l'élevèrent à mesure que nous nous envolions vers notre nouvelle société. L'effet synergique obligeait chacun d'entre nous à articuler nos pensées avec éloquence et simplicité, et le refrain du " Right on ! ", qui concluait la contribution de chacun, signalait aussi qu'il était temps de laisser la parole à un autre. Une Panthère non identifiée décrit plus tard comment même les enfants n'avaient pas été turbulents : " Les enfants se comportaient pendant trois jours comme des adultes, infectés par une sorte de mauvaise sobriété ". Le même auteur promettait : " Il va y avoir une révolution en Amérique. Sérieusement, elle va bientôt commencer. (…) Le fait d'avoir cru en une seconde révolution américaine avant Philadelphie était la preuve d'une foi historique et essentielle : ne pas croire en un monde nouveau après Philadelphie, c'est abandonner l'esprit humain" [41]. En décrivant les ateliers, elle/il continuait :

" Les masses noires analphabètes et quelques étudiants instruits étaient en train d'écrire finalement la nouvelle constitution. (…) Les étudiants aristocrates menées par les femmes, et les petits frères des rues, étaient en train de l'écrire. Ainsi il y avait les réunions des premières propositions, animées brillamment par des " intellectuels armés " des Panthères. (…) Dans les écoles et les églises - les structures rationnelles du passé - les ateliers subversifs du futur se réunissaient pour mettre en discussion les obsessions personnelles des intellectuels aristocrates et les espérances enthousiastes des damnés" [42].

Comme le temps consacré aux ateliers de travail arriva à sa fin, chaque groupe désigna des porte-paroles chargés de mettre par écrit ce qui avait été dit et de présenter nos idées à la seconde séance plénière.

Comme le montrent clairement les documents, les différences de points de vue étaient parfois tout simplement laissées intactes plutôt qu'aplanies pour essayer d'imposer la ligne du parti. Dans des conditions " normales ", une telle diversité d'individus, qui formaient des groupes allant jusqu'à 500 personnes, aurait provoqué des batailles oratoires (voire pire), alors que les documents produits par les ateliers offraient la vision enthousiasmante d'une société plus juste et plus libre qui n'avait jamais existé. En plus d'une déclaration internationale des droits pour la redistribution des richesses du monde, il y avait des appels à interdire la fabrication et l'usage des armes génocidaires, ainsi qu'à mettre un terme à l'armée de métier et la remplacer par " un système de milices du peuple, entraînées aux techniques de guérilla, sur la base du volontariat et constituées d'hommes et de femmes ". La police doit consister en " un corps volontaire, non-professionnel et fonctionnant en roulement, coordonné par le Conseil de surveillance de la police, composé de volontaires de chaque communauté qui sont remplacés toutes les semaines. Le Conseil de surveillance de la police, sa politique, ainsi que la direction de la police, doivent être choisis par un vote populaire majoritaire de la communauté ". Les délégués exigeaient la fin de la conscription, l'interdiction de dépenser plus de 10% du budget national pour l'armée et la police - ce financement pouvant être annulé ou modifié par un vote majoritaire lors d'un référendum national - et la représentation proportionnelle des minorités et des femmes (deux réformes démocratiques absentes de la Constitution des États-Unis). Les ressources des universités devaient être orientées vers les besoins des peuples du monde, et non ceux des militaires et des entreprises ; les milliards de dollars des organisations criminelles devaient être confisqués ; on devait instituer un système de santé gratuit et décentralisé, le partage du travail domestique entre hommes et femmes, l'incitation à des alternatives à la famille nucléaire, " le droit d'être gay, n'importe quand, n'importe où ", des droits accrus et le respect des enfants, le contrôle communautaire des écoles, et le pouvoir des étudiants, incluant la liberté de s'habiller comme on le souhaite, la liberté d'opinion et d'assemblée. Bien qu'il y ait un paragraphe dans lequel homme et il étaient utilisés, le tout premier rapport des ateliers contenaient l'obligation de toujours remplacer le mot homme par être humain (people) afin d'" exprimer notre solidarité avec l'auto-détermination des femmes et nous défaire une fois pour toutes des rémanences de la suprématie masculine ". Comme le BPP résumait une semaine plus tard :

" Pris dans son ensemble, ces rapports fournissent la base pour la Constitution la plus progressive de l'histoire du genre humain. Tout le peuple contrôlerait les moyens de production et les institutions sociales. La représentation proportionnelle est garantie aux peuples noirs et du Tiers-monde ainsi qu'aux femmes. Le droit à l'auto-détermination nationale est garanti à toutes les minorités opprimées. Est affirmé le droit à l'auto-détermination sexuelle des femmes et des homosexuels. L'armée de métier doit être remplacée par des milices populaires, et la Constitution doit inclure une déclaration internationale des droits interdisant l'agression et l'intervention des États-Unis dans les affaires internes des autres nations. (…) L'actuel système judiciaire raciste doit être remplacé par un système de tribunaux populaires où chacun doit être jugé par un jury de pairs. Les prisons doivent être remplacées par des programmes de réhabilitation communautaire. Le logement approprié et un système de santé doivent être considérés comme des Droits Constitutionnels. Les drogues libérant l'esprit (" mind expanding drugs ") doivent être légalisées. Ce ne sont que quelques éléments de la nouvelle Constitution" [43].

Dans la société dans son ensemble : racisme, patriarcat, et homophobie. A la CCPR : solidarité, libération, et célébration de la différence. A partir de cette position avantageuse, la CCPR fournit un aperçu d'une rupture avec la vie " normale ". Elle préfigurait la forme de système international qui était conçue comme la mieux à même de remplacer le système actuel fondé sur des États-nations militarisés et des entreprises transnationales avides de profit. L'universitaire Nikhil Pal Singh avait noté que la CCPR " était une tentative étonnante d'imaginer des formes alternatives de liens de parenté et de communauté. Autrement dit, la politique de libération, telle que les Panthères l'ont inaugurée et exemplifiée, était moins fondée sur la défense d'une identité réifiée que sur le désir de fracturer un espace singulier, hégémonique, en imaginant la libération des nombreux espaces symboliques au sein du territoire (national), du corps aux rues, en passant par une partie de la ville et l'esprit lui-même" [44].

La déclaration internationale des droits de la Constitution de Philadelphie était une indication à quel point la légitimité du patriotisme était remise en cause. Structurellement située au centre du système-monde, l'imagination du mouvement populaire dessinait les contours d'un monde nouveau - pas seulement d'une nation. La double aspiration du mouvement global de 1968 - internationalisme et autogestion - était incarnée dans ces documents. Le terme autogestion (" self-management ") n'est peut-être pas utilisé dans ces documents, mais sa version étasunienne, contrôle communautaire (" community control ") était utilisé en référence aux écoles, à la police, au contrôle des femmes sur leur corps, à plus d'autonomie pour les enfants, les étudiants et la jeunesse. Nous ne voulions pas créer un paradis, mais plutôt atténuer la force des structures de domination (police, racisme, autoritarisme patriarcal, armée) qui étaient la source de notre servitude. Nous cherchions à aller au moins à mi-chemin du paradis, pleinement conscient que nous ne serons jamais absolument libre. Si nous continuons à viser le mi-chemin du paradis, sans jamais l'atteindre, nous l'avons néanmoins approché.

Trente ans plus tard, la CCPR peut être considérée comme le premier rassemblement national de la coalition arc-en-ciel (" Rainbow Coalition "), lancée par Fred Hampton à Chicago et popularisée par les campagnes présidentielles de Jesse Jackson. Mais elle ne doit pas être confondue avec la politique électorale, bien qu'au sein de cette sphère limitée, l'idée de la représentation proportionnelle, introduite par la Convention de Philadelphie, est depuis devenue une partie intégrante des réflexions des groupes qui cherchent à mieux organiser les États-Unis [45]. De plus, le concept de référendum national, élément de la constitution produite spontanément, semble être une excellente innovation dont la présence dans la constitution aurait signifié la fin rapide de la guerre du Vietnam.

Quelques propositions apparaissent aujourd'hui farfelues, en particulier celles relatives aux drogues. Après avoir appelé à l'" éradication " des drogues dures " par tous les moyens nécessaires " et l'aide aux personnes dépendantes de la drogue, l'atelier sur l'autodétermination du peuple des rues arriva à la conclusion suivante : " Nous reconnaissons que les drogues psychédéliques (acide, mescaline, herbe) sont importantes pour développer la conscience révolutionnaire du peuple. Cependant, après que la conscience révolutionnaire ait été obtenue, ces drogues peuvent devenir des fardeaux. Aucune action révolutionnaire ne devrait être menée sous l'influence de n'importe quelle drogue. Nous recommandons la légalisation de ces drogues. Et si elles ne devaient pas être légalisées, il ne devrait pas y avoir de loi contre elles ".

Significativement, la position de la CCPR sur les drogues montre pratiquement que la liberté des individus faisait partie des aspirations du groupe mené par les Panthères ; que cette impulsion, qui apparaît pour certains ne concerner que les minorités, formulait en fait des intérêts universaux. Personne ne devrait ne pas tenir compte ou banaliser la question de la drogue. En tant que véhicule symbolique de l'imposition de la domination de classe et de l'hégémonie culturelle, elle touche des centaines de milliers de personnes quotidiennement. En 1997, un homme sur trois emprisonné à New York était condamné pour une affaire de drogue ; au niveau national, cela touche six femmes sur dix ; et en Californie, un homme sur quatre incarcérés dans les prisons d'État (et quatre femmes sur dix) l'est pour une affaire de drogue [46]. Selon le FBI, il y eut 682885 arrestations liées à la drogue en 1998, dont 88% pour possession et non pour vente ou fabrication, et depuis que Clinton est devenu président, plus de 3,5 millions de personnes ont été arrêtées en lien avec la drogue [47]. Compte tenu de la faillite abyssale du système existant pour mener une " guerre contre les drogues " efficace, de l'enrichissement continuel des organisations criminelles et des opérations menées et couvertes par la CIA, de l'irrationalité du statut juridique de l'alcool et des cigarettes comparé à l'illégalité de la marijuana, et tandis que des milliers d'usagers se morfondent en prison, le jugement de l'Histoire prouve que les politiques préconisées par la CCPR étaient plus sensées et prudentes que celles qui sont en place aujourd'hui [48]. Dans deux lieux européens où apparemment l'on n'avait jamais entendu parler de la CCPR, la position des Panthères sur les drogues est restée essentiellement inchangée : dans les années 1970, parmi la jeunesse italienne connue sous le nom de Metropolitan Indians, et plus de trente ans plus tard à Christiana, une communauté contre-culturelle à Copenhague [49].

Les Panthères continuèrent à attaquer les dealers d'héroïne, confisquant leur argent et nettoyant leur planque après les avoir avertis plusieurs fois publiquement. Dans une des actions les plus audacieuses entreprises par les activistes du mouvement, H. Rap Brown a été capturé par la police, coincé qu'il était sur le toit d'un club fréquenté par de grands dealers - un lieu de prédilection que lui et d'autres cherchaient à fermer. Ron Brazao, en cavale depuis la perquisition en 1970 du Comité de défense des Panthères de Cambridge (Massassuchets), est tué dans une fusillade avec un dealer de Marin (Californie) en 1972. D'autres d'exemples similaires mène à l'inévitable conclusion que la guerre du mouvement contre les drogues dures a coûté beaucoup trop de vies.





[19] David Hilliard et Lewis Cole, This Side of Glory: The Autobiography of David Hilliard and the Story of the Black Panther Party, Boston, Little, Brown, 1993, p. 312.
[20] Russel Shoats, mémoire non publié.
[21] Mannig Marable, Race, Reform and Rebellion: The Second Reconstruction in Black America, Jackson, University Press of Mississipi, 1971, p. 110.
[22] Hilliard et Cole, op. cit., p. 313.
[23] Black Panther, 19 septembre et 31 octobre 1970.
[24] G. Louis Heath (ed.), Off the Pigs! The History and Literature of the Black Panther Party, Metuchen, N.J., Scarecrow Press, p. 186-187.
[25] "Newton, at Panther Parley, Urges Socialist System", New York Times, 6 septembre 1970, p. 40; Paul Delaney, " Panthers Weigh New Constitution ", New York Times, 7 septembre 1970, p. 13.
[26] Washington Post, 27 novembre 1970.
[27] New York Times, 6 septembre 1970, p. 40.
[28] Kit Kim Holder, The History of the Black Panther Party, 1966-1972, thèse de doctorat, Université du Massassuchets, 1990, p. 131.
[29] Shoats, mémoire cité. Le fait que la lutte armée était assumée par le BPP - incluant Huey Newton - peut être vérifié par leur réaction à la prise d'otages dans une court de tribunal à Marin, Califormie, le 7 août 1970, une action qui a coûté de nombreuses vies. La relation et l'articulation de ces niveaux de lutte restent une problématique non résolue dans les mouvements radicaux. Pour une discussion de ce point, voir Katsiaficas, Imagination of the New Left, op. cit., p. 182.
[30] Né dans les années 1950, le terme " greaser " désigne la sous-culture de la jeunesse de la classe ouvrière issue des gangs du Nord-Est des États-Unis. " Grease " signifie " graisse ". Ces jeunes avaient une coupe de cheveux distinctives, ils se coiffaient avec du gel et autres cosmétiques (NdT).
[31] Black Panther, 22 et 29 août 1970.
[32] Black Panther, 19 septembre 1970.
[33] " Not to Believe in a New World after Philadelphia Is a Dereliction of the Human Spirit ", article non signé, Black Panther, 26 septembre 1970, p. 17.
[34] Holder, The History..., op. cit., p. 131.
[35] Voir son " Letter to the National Liberation Front of South Vietnam (with Reply) ", in George Katsiaficas (ed.), Vietnam Documents: American and Vietnamese Views of the War, Armonk, N.Y., Sharpe, 1992, p. 133-136.
[36] Black Panther, 21 août 1970, p. 5.
[37] Holder, The History..., op. cit., p. 132.
[38] "Huey's Message to the Revolutionary People's Constitutional Convention Plenary Session", 5 septembre 1970, Philadelphie, archives de l'auteur.
[39] Hilliard et Cole, op. cit. , p. 313.
[40] Ibid. , p. 314.
[41] "Not to Believe in a New World", op. cit. , p. 19.
[42] Ibid. , p. 20.
[43] "The People and the People Alone Were the Motive Power in the Making of the History of the People's Revolutionary Constitutional Convention Plenary Session! ", Black Panther, 12 septembre 1970, p. 3.
[44] Nikhil Pal Singh, "The Black Panthers and the ''Undeveloped Country'' of the Left ", in Jones, op. cit., p. 87.
[45] Voir Douglas Amy, Real Choices/New Voices: The Case for Proportional Representation Elections in the United States, New York, Columbia University Press, 1993.
[46] Laurie Asseo, "Study Ties Drug War, Rise in Jailed Women ", Boston Globe, 18 novembre 1999, p. A18.
[47] Chris Bangert, "Marijuana: The Hemp of the Past and the ''Drug'' of the Present", texte non publié, Brewster, Mass., 1999.
[48] Coûtant des milliards de dollars par an et des dizaines de milliers prisonniers condamnés pour des crimes qui ne font pas de victime, la politique actuelle se poursuit après des décennies de preuves de l'implication de la CIA dans le trafic d'héroïne en Asie du Sud-Est et le trafic de cocaïne en Amérique latine, ainsi que de l'existence d'un " pipe-line " directement connecté entre les Contras et le ghetto de Watts (Sud de Los Angeles), comme l'a révélé le journal San Jose Mercury-News. Comme des profits énormes sont continument générés par le statut illégal de certaines drogues, le contrôle du trafic de drogue par " le gouvernement dans le gouvernement " est une source de financement majeure pour couvrir des opérations secrètes cachées au grand public et au Congrès. Pour comprendre cette dynamique, on peut commencer par lire Leslie Cockburn, Out of Control: the Story of the Reagan Administration's Secret War in Nicaragua, the Illegal Arms Pipeline, and the Contra Drug Connection, New York, Atlantic Monthly Press, 1987. Voir aussi Alfred McCoy, The Politics of Heroin: CIA Complicity in the Global Drug Trade, New York, Lawrence Hill, 1991.
[49] Pour plus d'informations sur ces groupes, voir Katsiaficas, Subversion of Politics, op. cit.



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