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Comparer la plate-forme et la Constitution

Le fait de comparer un texte écrit par deux hommes et celui écrit par des milliers de personnes quatre ans plus tard peut être considéré comme inéquitable pour tous. Je dois admettre que Newton et Seale sont des héros pour moi et le seront toujours. Cependant, je voudrais souligner (et je pense que Bobby Seale serait d'accord) le fait que la capacité des gens " ordinaires " à s'organiser et parler pour eux-mêmes, à construire leurs propres institutions et gérer leurs propres affaires, peut être étonnante. Compte tenu des contraintes du système existant, il faut des moments de confrontation exaltante avec les pouvoirs établis pour lever le voile sur les capacités du peuple. Pendant ces moments d'" eros effect ", il se préfigurait la vie quotidienne dans la société du futur tant espérée. Détachées des maîtres institutionnels et des patrons politiques, les actions spontanées de millions de personnes devinrent une force de poids dans le monde politique local et national. Même si elles échouent dans l'accomplissement de leurs objectifs immédiats, elles peuvent aussi avoir des effets étendus au niveau international [50].

Pour être juste avec Seale et Newton, ainsi que pour évaluer leur véritable rôle historique, il faut placer leur programme et leur plate-forme au commencement d'une époque historique turbulente où les changements s'opérèrent rapidement. Entre le lancement du parti à Oakland et la CCPR, de grands changements eurent lieu en quatre ans, transformant la nation et le BPP. Dans les mois qui suivirent Philadelphie, Huey changea d'opinion sur la direction du parti, et il indiqua une nouvelle orientation qu'il appelait intercommunaliste [51].

Comparé aux documents de la CCPR, le programme de 1966 est timide, sa vision limitée. Le programme et la plate-forme ne font aucune mention de la solidarité internationale. Cependant, il montre leur compréhension des " peuples de couleur du monde qui, comme le peuple noir, sont victimes du gouvernement blanc raciste d'Amérique". Les peuples du Tiers-monde étaient également objet de la répression; mais ils étaient déjà devenus des sujets de leur révolution. Par exemple, on ne retrouve nulle part dans la plate-forme une allusion de l'offre faite par Huey Newton d'envoyer des troupes au Front de libération nationale du Sud-Vietnam pour l'aider à défaire les États-Unis. Aucune allusion non plus dans les documents de 1966 sur les droits des gays, la libération des femmes, et la représentation proportionnelle des minorités et des femmes. Non seulement la libération des femmes était manifestement absente, mais l'idée même que les femmes Panthères puissent se battre comme soldats aux côtés du Front de libération nationale, idée sur laquelle Newton avait insisté, était inconcevable en 1966.

Au lieu d'exiger l'exemption du service militaire pour les hommes noirs, la CCPR appelle à la fin de l'armée de métier. Au lieu que les prisonniers noirs passent à nouveau en procès au sein du système actuel, les prisonniers devaient être rejugés par des tribunaux révolutionnaires décentralisés. La modeste revendication de réparation des Africains-Américains par " quarante acres et deux mules " est remplacée par celle de réparations internationales et la redistribution des richesses de la planète. Le tableau 1 résume les positions adoptées par les documents historiques.

Comme on peut le voir, la comparaison du programme politique du BPP avec la vision du mouvement populaire de la CCPR alerte notre attention sur la manière dont le mouvement en lui-même a surpassé la dimension visionnaire de ses leaders et organisations historiques les plus héroïques (qui restent, malgré leur centralité dans le mouvement, partiels et fragmentaires). Cependant, je veux souligner le fait qu'alors que le rassemblement amorphe de la CCPR n'a pas produit d'organisation concrète pour appliquer le programme, Newton et Seale étaient prêts à agir et ils ont agi immédiatement après l'élaboration du programme. Même si on fait la comparaison avec les conférences contre la répression que les Panthères avaient impulsé les années précédentes, on n'a jamais demandé aux participants de la CCPR de s'engager dans le long-terme.



Tableau : Ce que voulait le Black Panther Party, 1966-1970

Plate-forme du BPP d'octobre 1966 (phase nationaliste noir du BPP) CCPR de septembre 1970 (phase révolutionnaire internationaliste du mouvement populaire)
Droits du peuple noir Déclaration internationale des droits
Référendum d'autodétermination de la communauté noire supervisé par l'ONU Les États-Unis ne sont pas une nation
Interdiction des armes génocidaires
Fin de l'OTAN et de l'ASEAN
Exemption du service militaire pour les hommes noirs Fin de l'armée de métier et de la conscription
Création de milices populaires
Retour de toutes les troupes étasuniennes stationnées dans le monde
Mettre fin au vol de la communauté noire Abolition du capitalisme
Libération des prisonniers noirs
Nouveaux procès jugés par des pairs
Libération de tous les prisonniers
Tribunaux révolutionnaires décentralisés
Quinze occurrences d'homme en dix points Remplacement d'homme par être humain ("people")
Incitation des alternatives à la famille nucléaire
Soutien à la libération des femmes et des gays
Quarante acres et deux mules Réparations internationales
Éducation enseignant la "véritable nature de la société américaine décadente"
Pouvoir aux étudiants
Contrôle communautaire de l'éducation
Représentation proportionnelle
Référendums nationaux


Les Panthères avaient une volonté de fer, s'opposant fermement à la barbarie policière, et le mouvement populaire avait un caractère moins trempé, plus liquide, qui fluctuait rapidement selon les aléas de la conscience et des actions populaires. Le BPP fit avancer le processus révolutionnaire plus que toute autre organisation étasunienne de la seconde moitié du XXe siècle, et la synchronisation dialectique du mouvement populaire et du parti révolutionnaire, l'interaction entre eux, leur interdépendance et leur mutuelle montée en puissance, accélérèrent et atteignirent leur point culminant à la CCPR. Même l'acier le plus pur explose quand l'eau qu'il contient se transforme en vapeur. Comme le mouvement se dispersa spontanément dans des actions militantes et des directions imprévues, les Panthères, incapables de contenir les forces disparates, implosèrent de l'intérieur sous la pression de l'impulsion dont elles avaient été à l'origine - et dont elles ont accéléré le développement. Dans de nombreuses villes, les Panthères et d'autres répondaient à la répression policière par les armes et le contact avec l'ennemi le pistolet à la main. En 1970, l'impulsion populaire venue d'en bas impliquaient des millions de personnes, mais puisque les événements historiques ont tourné en une guerre contre la police, l'espace pour les mobilisations populaires et l'engagement politique se disloqua. Simultanément, la tension dynamique parmi les différentes tendances du BPP s'exacerba, et l'organisation implosa de l'intérieur. Au sein de ce parti d'avant-garde, il y eut de nombreux conflits pour définir l'orientation politique : formation de groupes armés ou consolidation d'un parti politique légal ; autonomie des Africains-Américains ou leadership d'un émergent mouvement " arc-en-ciel " ; plébiscite pour une nation noire ou déclaration internationale des droits. Aussi longtemps que le parti était lié à la dynamique du mouvement populaire, plusieurs tendances du parti pouvaient encore coexister.

Tous les mouvements connaissent des hauts et des bas. La Convention de Philadelphie correspond au paroxysme de l'insurrection populaire que nous appelons mouvement des années 1960. Pour les milliers de personnes qui y ont participé, elle devint le tournant à partir duquel les notions de convergence mutuelle, de célébration de la différence et, plus particulièrement, d'unité dans la lutte laissèrent la place à des notions opposées : autodestruction mutuelle, luttes intestines et uniformisation de la base. Quand Newton et Hilliard quittèrent la plénière après le discours de Huey, personne ne savait que le point culminant du mouvement venait de passer. La tribune exposa au public la substantielle scission qui déchira le BBP (et le mouvement). Bien que Huey ait décliné toute responsabilité pour ce qui s'est passé lors de la " folle convention constitutionnelle " et l'ait perçue comme une preuve de la direction défaillante du parti par Eldridge Cleaver, le programme des Panthères écrit par Huey devait nous amener à la CCPR. Bien que Newton ne pouvait pas le comprendre, lorsque Cleaver appliquait le programme des Panthères, il exprimait son désir de suivre le leadership de Newton [52] - et non pas, comme il l'a prétendu ultérieurement, une tentative pour le renverser. Dans ses mémoires, Hilliard nous dit que Huey pensait que sa vision originale allait complètement à l'encontre du " plan d'Eldridge pour créer un front populaire et national avec cette folle convention constitutionnelle" [53]. Cette divergence d'opinion relative à la CCPR était utilisée par le FBI comme un moyen de provoquer une scission entre Huey et Eldridge. Le bureau de Los Angeles écrivit un mémo recommandant que pour " chaque divergence entre les individus ayant assisté [à la CCPR], [il fallait] écrire de nombreuses lettres à Cleaver critiquant Newton pour son manque de leadership (…) [afin de] créer une dissension qui pourrait être complètement exploitée plus tard" [54].


Le sort réservé à la Constitution de Philadelphie

L'idée de la CCPR était qu'il pouvait y avoir un processus en deux temps, d'abord l'élaboration et ensuite la ratification de la nouvelle constitution. Après avoir été chaleureusement acceptés par les 5000 à 6000 participants de la plénière du dimanche, un " comité de suivi " formé le lundi devait faire circuler les documents produits à Philadelphie. Des discussions au niveau local (ainsi qu'au sein des instances du parti) devaient avoir lieu avant une seconde réunion, prévue au départ pour le 4 novembre à Washington. Cette seconde convention devait discuter de la ratification et de la mise en application du document final. La date de la seconde convention fut repoussée au week-end de Thanksgiving (27 novembre 1970). Quand des milliers de personnes (7500 selon une estimation [55]) arrivèrent à Washington, elles furent considérablement déçues que la convention n'ait pu avoir lieu. Apparemment les Panthères refusèrent de payer la location plein tarif de plusieurs bâtiments de Howard University, où la plénière devait avoir lieu [56]. Aucune réunion n'eut lieu la première nuit, et Newton dit à tous ceux qui écoutaient son discours la nuit suivante que " ce sera pour une autre fois ", la prochaine convention aura lieu après la révolution. Ultérieurement , il affirma clairement qu'il avait changé d'avis sur l'opportunité de continuer avec la nouvelle constitution, ainsi que sur l'idée même de construire une large alliance et un " bloc hégémonique " capable de changer la société en entier.

Au lieu de permettre que l'impulsion révolutionnaire continue, Newton sapa brutalement et systématiquement l'initiative révolutionnaire et fit avorter l'alliance multiculturelle que les Panthères avait construit dans le cadre de la campagne " Free Huey". A la manière dont Staline traitait Trotsky, toute forme de déviation politique vis-à-vis de la nouvelle ligne de Huey était attribuée à Cleaver. Huey fit fermer presque toutes les sections du BPP et rassembla tous les cadres à Oakland, où il pouvait les surveiller personnellement. Il revendiqua la propriété du parti, obtint le copyright sur le journal, et Bobby Seale était chargé de faire respecter son contrôle autocratique [57]. Insistant sur la nécessité de " retourner dans la communauté noire ", il réduisit aussi les actions publiques du parti à la continuation des programmes de survie à Oakland et à la politique électorale. Grâce à tous ces changements, Newton essayait secrètement de contrôler le trafic de drogue d'Oakland et tomba lui-même sous la dépendance de la drogue. Tout ceci sapait les bases du parti et les Panthères, en tant que force organisée, n'étaient plus que du passé.

Il y a plusieurs raisons qui expliquent pourquoi le leadership des Panthères changea les objectifs et et prit ses distances vis-à-vis des aspirations du mouvement, formulées publiquement lors de la CCPR. Réprimé dans le sang à travers tout le pays, le parti était sur la défensive, ses leaders étaient disséminés dans plusieurs prisons ou en exil. De leur position isolée, les leaders importants étaient très loin des mouvements populaires de transformation qui accomplirent plus de choses en quelques semaines que ce que l'histoire accomplit habituellement en plusieurs décennies (libération des chaînes du sexisme et de l'homophobie, du racisme et de l'autoritarisme, formation d'un nouvel espace populaire pour l'action). Le caractère centralisé de l'organisation léniniste des Panthères rendit le leadership du parti plus vulnérable aux interventions de la police. L'emprisonnement, le meurtre et l'exil d'une douzaine d'individus porta lourdement préjudice au comité central et au parti. Quand la structure centralisée du BPP tomba entre les mains de David Hilliard, le seul membre de la direction resté à Oakland, les tendances autoritaires s'amplifièrent. Même si le mouvement populaire et la plupart des cadres le soutenaient, beaucoup au sein du parti ressentirent amèrement sa main mise autoritaire. En compagnie de son frère June, il força la mise en œuvre de directives qui n'était jamais discutées, et la primauté d'Oakland sur le parti affaiblit le leadership qui émergeait ailleurs dans le pays. Quand Huey sortit de prison, le Commandant Suprême intensifia le contrôle central et imposa lui-même la discipline.

La fluidité amorphe de la CCPR entrait en contradiction avec la structure rigide des Panthères. Ses composantes étaient diverses et dispersées, néanmoins, tandis que les Panthères étaient capables de les unifier et de les inspirer, leur forme organisationnelle était insuffisante pour les unir - même si elles avaient été capables de formuler une volonté collective. Peu après le fiasco de Washington, les Panthères se divisèrent dans le sang dans la même ligne que les SDS (Students for democratic society) et la plupart des autres mouvements de cette période (appel véhément à l'insurrection contre politique plus posée orientée vers la communauté). Comme le mouvement se scinda, le système détruisit simultanément les adeptes les plus radicaux de la révolution (George Jackson, les prisonniers d'Attica, l'Armée de libération noire) tout en se réformant lui-même pour prévenir à l'avance les conditions de possibilité d'une nouvelle mobilisation populaire. Bien que les individus de toutes les composantes de la CCPR continuèrent à travailler avec les Panthères, le mouvement populaire ne retrouva jamais son étonnante unité et sa synergie.

Comme le mouvement se désintégra, la Constitution de Philadelphie fut apparemment jetée dans les poubelles de l'histoire - mais l'était-elle vraiment ? Unie à Philadelphie, la vision du mouvement populaire continue d'inspirer des actions. Trois décennies après la CCPR, des millions de personnes se sont mobilisés pour réaliser les nombreuses propositions de la Constitution de Philadelphie. Dans les années 1970, le mouvement féministe fut à l'initiative d'une campagne portant sur l'une d'entre elles : l'égalité des droits entre femmes et hommes. Mais les actions les plus impressionnantes en lien avec Philadelphie furent entreprises par le mouvement des prisonniers, qui secoua les États-Unis des mois après la Convention. De la Californie à New York, les prisonniers étaient inspirés par l'appel du mouvement pour la justice. Comme les détenus exigeaient un traitement décent et humain, une vague de rébellions balaya les prisons de tout le pays, culminant avec l'émeute de la prison d'État d'Attica, à New York, durant laquelle quarante-trois personnes furent tuées presque un an après la CCPR.

De nombreuses idées de la CCPR ont par ailleurs stimulé les mouvements sociaux ultérieurs, et elles vont probablement continuer à le faire dans le futur. Si seulement deux revendications de la CCPR étaient appliquées - représentation proportionnelle et référendum national - la structure politique actuelle serait beaucoup plus représentative de toute la population. Comme la " rationalité " du système-monde existant devient de plus en plus déraisonnable, on devrait prêter attention au caractère raisonnable des formes de gouvernement décentralisées et autogérées prônées par la CCPR.

Si le parti ne s'était pas divisé et si le mouvement ne s'était pas désintégré, qui peut savoir dans quelle direction ce bloc hégémonique aurait pu aller ? Qui peut être totalement sûr que le soulèvement des années 1960 allait se terminer ainsi ? Comme un bébé qui apprend à parler, le mouvement révolutionnaire de 1970 n'était pas mûr - non préparé à fournir un leadership responsable et capable sur le long-terme de mener la société vers le changement. Incapable d'atteindre la seconde étape de la lutte - consolidation de l'impulsion révolutionnaire - il se divisa en des milliers de groupes.

Trente ans après, la CCPR reste inexplorée, alors qu'il s'agit d'un événement qui inspira des milliers de participants, qui représentaient en 1970 des millions d'autres. Au début du XXIe siècle, le phénoménal mouvement du changement s'accélère. La transformation des identités des groupes, le changement des formes d'affiliation, l'atomisation, et le détachement caractérisent la vie quotidienne de nombreuses nations. Parce qu'avec ces caractéristiques de l'époque postmoderne, il est problématique de se focaliser sur les groupes pour penser une vision universaliste, nous devrions en conclure que la CCPR représentait la dernière des manifestations publiques de la modernité - au lieu d'y voir le précurseur de notre futur multiculturel. Elle était les deux à la fois, et devint l'événement charnière autour de laquelle s'articule toute la période historique.



Ici s'achève le texte de Georges Katsiaficas. Les deux pages suivantes contiennent les rapports des ateliers de la Convention constitutionnelle.






[50] En effet, si la presse continuait à rendre compte des actes spontanés de rébellion comme elle le faisait dans les années 1960 - et tout prouve à croire que les médias ne le font pas - il est tout à fait probable qu'avec la multiplication des télévisions et des satellites, l'impact international des émeutes, des grèves générales, des insurrections, des occupations massives de l'espace public - autant d'armes à la disposition des mouvements populaires - aurait eu un effet encore plus important.
[51] Floyd W. Hayes III et Francis A. Kiene III, " ''All Power to the People'': The Political Thought of Huey P. Newton and the Black Panther Party ", in Jones, op. cit., p. 157-173.
[52] Voir Black Panther, 13 juin 1970, p. 14. Cleaver insiste sur le fait que la CCPR était " en fait la mise en oeuvre du point 10 de la plate-forme et du programme du Black Panther Party".
[53] Hilliard et Cole, op. cit., p. 308.
[54] Ibid., p. 317.
[55] Ivan C. Brandon, " Panthers Seek Site for Talks: Negotiations with Howard Broken Off ", Washington Post, 27 novembre 1970, p. C1.
[56] Ibid.
[57] Elaine Brown, A Taste of Power: A Black Woman's Story, New York, Anchor, 1992, p. 351.



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