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Introduction


La France a du mal à exposer au grand jour les sombres chapitres de son Histoire : si aujourd’hui, par exemple, les manuels scolaires - et donc le gouvernement - ne pratiquent presque plus aucun tabou - au prix de nombreux efforts de militants divers et d’historiens - quant à la période noire du pétainisme et à la participation du gouvernement de Vichy à la Shoah, le colonialisme est par contre un sujet qui est loin d’être aussi clair qu’il devrait l’être, dans un pays où vivent aujourd’hui des hommes et femmes dont la présence s’explique par ce passé, et par la période de "décolonisation", dans les années 1950 et 1960. Le plus sombre et obscur de ces chapitres est sans doute le conflit algérien, qui s’est déroulé de 1954 à 1962, et qui aboutira à l’indépendance de l’Algérie après 130 années de domination française : sombre, car cette guerre d’Algérie évoque la mort, les atrocités, la torture, dans le camp français comme chez les Algériens ; obscur, car si aujourd’hui les grandes lignes sont traitées dans les manuels d’Histoire du secondaire, de soi-disant « détails » sont omis volontairement, couvrant cette période d’un épais brouillard bien difficile à dissiper pour un historien comme pour un citoyen quelconque, à cause de salles d’archives perdues et de manuels scolaires oublieux. Il y aurait beaucoup à écrire sur la guerre d’Algérie… Mais c’est une de ses répercussions sur la métropole, alors que les accords prévoyant l’indépendance pointaient à l’horizon, qui doit ici attirer notre attention, puisqu’elle n’attire ni celle des hommes politiques, ni celle de l’Education Nationale… Cette répercussion, c’est le mardi 17 octobre 1961, la date d’une ratonnade en plein cœur de Paris, supervisée par le prêfet de police Maurice Papon, et exécutée par la police parisienne : arrestations sommaires, passages à tabac, exécutions, noyades dans la Seine, répression, touchant la population française d’origine algérienne, qui manifestait pacifiquement ce jour-là pour prostester contre un arrêté scandaleux de la préfecture de police, instaurant un couvre-feu pour ces "Français musulmans"… Parce que ce jour là, "la Seine était rouge", il est de notre devoir à tous de s’en souvenir, d’en rappeller le contexte, d’en exposer les faits, d’en dévoiler la vérité, pour que la mise en lumière de chapitres comme celui-ci contribue à l’élaboration d’une vraie histoire coloniale, histoire qui structure encore notre société d’aujourd’hui.

Ce dossier a été réalisée avec l’aide des documents disponibles sur le site de l’association "17 octobre 1961 : contre l’oubli", et en particulier d’après l’article de Charlotte Nordman ("Ce qui s’est passé le 17 octobre 61"). Je vous invite à consulter le site internet de cette association française, dont le comité d’honneur se compose de nombreuses personnalités, afin d’y lire des récits de victimes, de témoins, et de trouver tous les liens nécessaires pour se documenter et réfléchir sur le sujet. -"La Seine était rouge", "Nuit d’automne et Paris", et "Le silence du fleuve" sont respectivement les titres des ouvrages de la romancière Leïla Sebbar, du romancier Gilles Ranouillet, et du film de Mehdi Lallaoui et Agnès Denis, tous consacrés au 17 octobre 61.


Le contexte : un "second front s'ouvre en métropole"


Il est important de rappeler pour commencer qu’en 1961 le gouvernement de Charles de Gaulle et le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA, formé en 1958 et présidé par Ferhat Abbas) négocient officiellement : les négociations d’Evian se sout ouvertes le 20 mai 1961, et il y est question non pas de l’indépendance ou non de l’Algérie, mais des conditions et modalités exactes de cette indépendance : en effet, depuis janvier et le référendum approuvant le droit des Algériens à l’autodétermination, il est certain que ces négociations aboutiront à l’indépendance de l’Algérie. Depuis 1958, le FLN (Front de Libération Nationale algérien) a ouvert un "second front" en métropole en lançant une campagne d’attentats sur le sol français ; ces actions terroristes interpellent Maurice Papon, nommé préfêt de police à Paris cette même année, qui prend de nombreuses mesures, sur lesquelles nous n’insisterons pas (ce n’est pas notre sujet), mais qui s’inscrivent dans une large politique de répression et de terreur à l’égard des "Français musulmans d’Algérie" : rafles, textes légalisants les "interrogatoires poussées", ouverture d’un Centre d’Identification à Vincennes où peuvent être internés sans jugement (par simple décision administrative) les Nord-Africains "suspects", ou encore création d’une force de police auxiliaire, composée de harkis ("les harkis de la préfecture"), pratiquant la torture et qui organisèrent les 2 et 3 avril 1961 la "ratonnade de la Goutte d'Or", faisant 127 blessés graves, et saccageant et pillant 32 établissements, ce qui amena Papon à faire saisir l’édition du 5 avril du journal "Libération" pour éviter la parution d'une enquête sur les exactions. Des plaintes (pour torture, meutre, sévices) sont déjà déposées, mais aucune n’aboutira. Papon va jusqu'à instaurer, le 1er septembre 1958, un couvre-feu pour les Nord-Africains, mais qui tombe rapidement en désuétude, en raison d’un boycott mené par le FLN. Le FLN, justement, encadre strictement ces immigrés algériens (en leur imposant par exemple sous peine de mort des cotisations), souvent célibataires et logés misérablement dans des bidonvilles comme celui de Nanterre, et qui représentent une main d’œuvre bon marchée pour les grandes firmes industrielles françaises.

L’été 1961 voit une intensification de cette répression, de ce contrôle, et de ces violences arbitraires à l’égard des Nord-Africains : des rafles massives vers le Centre de Vincennes sont organisées, entraînant plusieurs centaines de personnes. Cette période correspond à une trêve des actions violentes et terroristes du FLN à Paris qui dure depuis quelques semaines ; c’est au contraire l’OAS (Organisation de l’Armée Secrète, créée en 1961) qui fait le plus parler d’elle, par des attentats visant parfois les lieux de rassemblement des Algériens de France.

Mais la trêve du FLN est bien brève, et fin août, la campagne d’attentats reprend en métropole : en l’espace de deux mois, jusqu’au début octobre 1961, onze policiers français sont tués et dix-sept autres blessés. Ces assassinats provoquent chez plusieurs organisation syndicales de policiers la colère et l’exigence de nouvelles mesures répressives à l’égard des Nord-Africains, notamment l’instauration d’un couvre-feu.

A partir de septembre, les rafles s’intensifient et on entend parler de cadavres de Nord-Africains retrouvés dans la Seine… Les policiers parlent de "se faire justice par soi-même", ce à quoi Maurice Papon répond, aux obsèques d’un policier, le 2 octobre : "pour un coup reçu, nous en porterons dix". De plus, le préfêt assure aux policiers qu’ils seronts "couverts" s’ils tirent les premiers… Le 5 octobre, il instaure pour la seconde fois un couvre-feu pour les "Français musulmans d'Algérie" ; voici l’arrêté préfectoral annonçant cette nouvelle mesure :

"Dans le but de mettre un terme sans délai aux agissements criminels des terroristes, des mesures nouvelles viennent d'être décidées par la préfecture de police. En vue d'en faciliter l'exécution, il est conseillé de la façon la plus pressante aux travailleurs algériens de s'abstenir de circuler la nuit dans les rues de Paris et de la banlieue parisienne, et plus particulièrement de 20h30 à 5h30 du matin. Ceux qui, par leur travail, seraient dans la nécessite de circuler pendant ces heures, pourront demander au secteur d'assistance technique de leur quartier ou de leur circonscription une attestation qui leur sera accordée après justification de leur requête. D'autre part, il a été constaté que les attentats sont la plupart du temps le fait de groupes de trois ou quatre hommes. En conséquence, il est très vivement recommandé aux Français musulmans de circuler isolément, les petits groupes risquant de paraître suspects aux rondes et patrouilles de police. Enfin, le préfet de police a décidé que les débits de boissons tenus et fréquentés par les Français musulmans d'Algérie doivent fermer chaque jour à 19 heures."



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