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Le 17 octobre 1961 avait lieu en plein Paris une chasse aux Algériens menée par la police, faisant plusieurs dizaines de morts. L’indépendance algérienne était alors une certitude, dont le FLN (Front de libération nationale algérien) et le gouvernement français ne négociaient plus que les modalités. La police parisienne, sous les ordres du préfet Maurice Papon, massacra pourtant des Algériens manifestant pacifiquement contre les mesures discriminatoires les touchant depuis plusieurs semaines et pour l’indépendance de leur pays.

La parution en 2008 de Paris 1961, ouvrage des historiens anglais Jim House et Neil MacMaster, permet de porter un regard nouveau sur l’événement. D’une part, en l’inscrivant dans un cycle de violences policières débordant largement la seule journée du 17 octobre. D’autre part, en sondant les origines du harcèlement policier et des discriminations subis par les Algériens de Paris – il faut alors mettre l’accent sur le rôle déterminant du préfet de police Maurice Papon et de l’idéologie dont il est le zélé serviteur.

Croisant plusieurs histoires (de la colonisation, de l’immigration, de la police) que l’Etat français ne saurait regarder en face sans perdre son vernis démocratique qui continue de leurrer, l’histoire des crimes policiers d’octobre 1961 demeure fondamentale dans un pays où le racisme d’Etat est une permanence – du Commissariat aux Questions Juives au ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale.


Papon, la police et l’armée : de Vichy aux colonies (1940-1958)


Maurice Papon est le préfet de police de Paris depuis mars 1958. Rouage essentiel dans la déportation des juifs en tant que préfet de Bordeaux sous Vichy, Papon s’est toujours présenté comme un fonctionnaire zélé, obéissant simplement aux ordres de ses supérieurs. Il était en réalité un homme très marqué politiquement et idéologiquement, surenchérissant au service du racisme d’Etat.

Jim House et Neil MacMaster montrent clairement les liens entre les pratiques répressives de Vichy à l’égard des juifs et celles menées à l’égard des mouvements d’émancipation des colonisés – dans les colonies et en métropole. Souvent, les mêmes hommes ont été impliqués dans les deux types de répression de part et d’autre de la Méditerranée – des hommes de terrain mais aussi de hauts fonctionnaires : « il semble ainsi que ceux qui avaient le plus œuvré à la persécution des juifs de Bordeaux (Sabatier, Papon, Garat, Gazagne) aient été rapidement transférés en Algérie, dès 1945, par le ministère de l’Intérieur, pour être mis à l’écart des purges et des procès ».

Ainsi, Papon, colonialiste convaincu, a officié dans le Constantinois en Algérie en 1945, de 1949 à 1951, puis entre 1956 et 1958, après un passage au Maroc en 1954-1955. Les mesures répressives contre les mouvements politiques qu’il met alors en place dans les territoires de l’empire seront standardisés pendant la guerre d’Algérie : recensement et fichages, législations discriminatoires, couvre-feu, rafles, centres et camps de rétention, tortures, jugements expéditifs devant les tribunaux militaires sanctionnés par les plus lourdes peines (peine de mort, emprisonnement à perpétuité) – mais aussi assassinats à grande échelle en toute impunité.

Son expérience constantinoise dans les premières années de la guerre d’Algérie est particulièrement importante : il est alors « superpréfet » contrôlant les autorités civiles comme militaires, et s’inspire explicitement des théories des généraux français sur la « guerre révolutionnaire » pour mener à bien la « contre-insurrection » face au FLN : demandant en 1957 à « tous les civils de se conduire en soldats », il met en place une guerre aux aspects psychologiques importants, du même type que celle mise en œuvre à Alger par les troupes de Massu – quadrillage urbain, barrages, fouilles, etc., avec utilisation systématique de la torture et assassinats banalisés. Cette doctrine de la « guerre révolutionnaire », forgée pendant la guerre d’Indochine par des généraux français, décrit, dans le contexte de la guerre froide, un monde assiégé par le « communisme » (dont les mouvements anticolonialistes seraient une modalité) face auquel il faut défendre les « valeurs occidentales » par l’usage de la « contre-violence », l’abandon du droit, et la guerre psychologique (par laquelle on espère couper les mouvements nationalistes des « masses »).

Pendant toute cette période et malgré les changements politiques, Papon est recherché pour ses services et sa « connaissance » des mouvements nationalistes.


Les Algériens et le FLN à Paris (1954-1958)


Sur 350 000 Algériens résidant en France au début des années 1960, 180 000 vivent en région parisienne, y travaillent en majorité comme ouvriers manuels non qualifiés et habitent dans les bidonvilles des banlieues industrielles et dans les arrondissements pauvres de Paris. A partir de 1958, le FLN (Front de libération nationale algérien), constitué le 1er novembre 1954, contrôle d’une main de fer les immigrés algériens en métropole, auparavant majoritairement acquis à Messali Hadj (leader nationaliste algérien contre lequel lutte le FLN).

Pour le FLN, la France est en effet un espace stratégique, les travailleurs immigrés fournissant par leurs cotisations 80% du budget total du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Le FLN est organisé en une Fédération de France, dont le siège est situé à Cologne (République fédérale allemande), qui connaît des luttes de pouvoir avec des militants parisiens et avec le GPRA (situé à Tunis). En août 1958, le FLN décide d’ouvrir un « second front » en métropole : des attentats sont commis, et des policiers sont assassinés.


De Gaulle, Papon et la police parisienne : la mise en place de la terreur d’Etat (1958-1961)


Lorsqu’il devient préfet de police en mars 1958, Papon connaît déjà la préfecture de police de Paris, dont il a été le secrétaire général entre 1951 et 1954, sous les ordres du préfet Jean Baylot, colonialiste anticommuniste qui réhabilita un certain nombre de policiers collaborateurs sous Vichy. Dès avant le début de l’insurrection algérienne du 1er novembre 1954, les Algériens de Paris ont une expérience collective de la répression policière, comme lors d’un meeting de 1951 où 15 000 d’entre eux sont raflés et fichés ou lors du 14 juillet 1953 où six manifestants algériens sont tués. Une brigade spéciale, constituée de policiers français originaires d’Algérie et parlant l’arabe et le berbère, est par ailleurs constituée à cette période pour réprimer le nationalisme à Paris.

Le 13 mars 1958, une grande manifestation de la police envahit le Palais Bourbon, réclament des primes de risque face aux attentats du FLN. Face à cette crise de la police parisienne, Maurice Papon apparaît comme l’homme de la situation, et il est nommé préfet de police dans le but de briser le FLN à Paris. L’arrivée de Charles de Gaulle au pouvoir en mai 1958 et la naissance de la Ve République ne remettent pas en cause la place de Papon, qui se réinvente un passé gaulliste.

Comme le montrent Jim House et Neil MacMaster, il convient de réévaluer la politique algérienne du président de Gaulle, habituellement analysée comme une marche prudente vers l’indépendance de l’Algérie. Certes, de Gaulle a organisé en janvier 1961 un référendum approuvant le droit des Algériens à l’autodétermination, et depuis mai 1961, les négociations d’Evian concernent les modalités de l’indépendance algérienne qui est un horizon certain. Cependant, sous la présidence gaullienne, la violence militaire se prolonge et s’aggrave même en Algérie, et la guerre se poursuit jusqu’en septembre 1961. D’autre part, une politique d’investissements est lancée par le plan de Constantine, témoignant de la volonté gaullienne de conserver de forts intérêts dans la colonie – notamment pétroliers et nucléaires (la France projette d’effectuer des essais nucléaires dans le sud algérien). Ceci explique que de Gaulle tolère à de hauts postes des individus comme Michel Debré et Maurice Papon qui sabotent a priori sa politique.

Dès son arrivée à la préfecture de police en mars 1958, Papon enclenche un processus de militarisation de la police parisienne. Malgré quelques réticences, les méthodes militaires de la contre-insurrection sont importées dans la police, notamment par un Comité de coordination d’action psychologique et divers services proposant par exemple de l’assistance à la population algérienne pour mieux la contrôler et l’éloigner du FLN.

Papon réclame par ailleurs un système répressif discriminatoire à l’égard des Algériens de France, comparable à celui mis en place en Algérie depuis 1956 (vote des pouvoirs spéciaux, entraînant le transfert à l’armée des fonctions civiles et policières de l’Etat en Algérie) : il obtient notamment le droit de garder les Algériens en garde à vue pendant deux semaines, de les interner sans jugement mais aussi de les expulser en Algérie où ils seront remis aux mains de l’armée française ; par ailleurs, fouilles nocturnes, expulsions du domicile et enfermement dans des camps d’internement (notamment à Vincennes et dans le Larzac) sur simple décision administrative sont autorisés et réguliers. Ainsi, en 1958, plus de 120 000 contrôles de police sont effectués dans la rue à l’encontre d’Algériens, dont plus de la moitié sont envoyés au centre d’identification de Vincennes où ils sont fichés et souvent victimes de violences policières. Cela entraîne des licenciements pour manque d’assiduité ou invalidité, pesant dans les fonds du FLN.

En 1959 est créée la Force de police auxiliaire (FPA), composée de 400 Algériens harkis ayant souvent fait leur preuve dans la bataille d’Alger, pour infiltrer le FLN et se charger des violences les plus extrêmes – notamment des tortures, systématisées sur le sol métropolitain. Issue de l’armée, cette force de police agit hors de tout contrôle : ainsi, suite à une attaque du FLN contre la FPA du 18e arrondissement en avril 1961, plus de 150 Algériens passés à tabac sont hospitalisés en chirurgie (« ratonnade de la Goutte d’Or » des 2 et 3 avril 1961).

C’est au vu de tout ce dispositif que Jim House et Neil MacMaster parlent de terreur d’Etat : la violence n’est pas le résultat contingent d’opérations policières ou militaires, mais elle est systématisée et planifiée au plus haut niveau, s’appuyant sur la confusion entre police et armée et le refus de reconnaître le FLN comme des combattants d’une guerre – ce qui exclut ses militants des protections prévues par la convention de Genève de 1949.


La crise de la police parisienne face aux attentats du FLN et l’accroissement de la terreur (août-octobre 1961)


De juin à août 1961, la Fédération de France du FLN décide d’une trêve, cependant rompue unilatéralement le 15 août par le FLN parisien, qui assassine une dizaine de policiers en deux mois. Cette recrudescence s’explique par la volonté de riposter à la répression policière accrue – même si la répression qui s’ensuit est encore plus forte, notamment dans les treize bidonvilles de Nanterre et d’Aubervilliers où vivent 8 000 Algériens désormais soumis à des fouilles nocturnes, des destructions et un couvre-feu. Par ailleurs, pour le FLN parisien, riposter est le meilleur moyen de garder ses militants mobilisés.

Face à ces assassinats, les syndicats policiers réclament plus d’armes et de gilets pare-balles, et obtiennent satisfaction. Certains syndicalistes font part à Papon de leur crainte de voir un « débordement de la base » et notamment la constitution de commandos illégaux de policiers se faisant « justice » seuls. Mais Papon affirme qu’il couvrira ces représailles expéditives et qu’elles peuvent se dérouler dans un cadre légal. Il affirme ainsi, aux obsèques d’un policier, le 2 octobre 1961 : « pour un coup reçu, nous en porterons dix ». Ces déclarations sont interprétées sans équivoque comme des appels au meurtre.

Début octobre, le Comité interministériel décide d’un couvre-feu discriminatoire à l’encontre des Algériens de France (« Français musulmans d’Algérie »), effectif à partir du 5 octobre par cet arrêté préfectoral :

« Dans le but de mettre un terme sans délai aux agissements criminels des terroristes, des mesures nouvelles viennent d'être décidées par la préfecture de police. En vue d'en faciliter l'exécution, il est conseillé de la façon la plus pressante aux travailleurs algériens de s'abstenir de circuler la nuit dans les rues de Paris et de la banlieue parisienne, et plus particulièrement de 20h30 à 5h30 du matin. Ceux qui, par leur travail, seraient dans la nécessité de circuler pendant ces heures, pourront demander au secteur d'assistance technique de leur quartier ou de leur circonscription une attestation qui leur sera accordée après justification de leur requête. D'autre part, il a été constaté que les attentats sont la plupart du temps le fait de groupes de trois ou quatre hommes. En conséquence, il est très vivement recommandé aux Français musulmans de circuler isolément, les petits groupes risquant de paraître suspects aux rondes et patrouilles de police. Enfin, le préfet de police a décidé que les débits de boissons tenus et fréquentés par les Français musulmans d'Algérie doivent fermer chaque jour à 19 heures ».



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