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Les crimes policiers de septembre-octobre 1961 : cycle et auteurs


Si l’habitude a été prise de désigner les assassinats d’Algériens par la police comme « le massacre du 17 octobre 1961 », il convient en réalité de replacer cette journée dans un contexte plus large de crimes policiers. Comme l’écrivent Jim House et Neil MacMaster, le 17 octobre est le « point culminant d’un long cycle de répression coloniale » courant sur plusieurs mois, résultat de l’ « introduction, au sein même de la capitale métropolitaine, de formes de terreur d’Etat qui auraient normalement dû rester confinées au théâtre d’opération nord-africain ».

Les crimes de 1961 s’inscrivent d’une part dans une longue série d’actes de violence d’Etat contre les colonisés depuis l’après-Seconde Guerre mondiale (Algérie 1945, Madagascar 1947, guerres d’Indochine et d’Algérie…), d’autre part dans un contexte plus court de violences touchant le sol métropolitain (attentats des colonialistes de l’OAS, violences policières à l’encontre des Algériens…).

En effet, la plupart des Algériens ont été tués dans les semaines précédant le 17 octobre, surtout à partir du 1er septembre. Selon les archives judiciaires, 246 Algériens sont décédés de mort violente en 1961, dont 105 en octobre. Généralement, la préfecture présente ces assassinats comme des règlements de compte entre Algériens (l’étranglement étant alors pratiqué par des policiers pour attester cette version) ou comme le fait d’extrémistes français. Cependant, il existe 67 cas où l’implication de la police est prouvée et l’identité de la victime connue ; de nombreux témoignages attestent par ailleurs des menaces de mort quotidiennes de policiers sur des militants. Dès septembre, on entend parler de cadavres retrouvés dans la Seine, dans des canaux et rivières, ou dans des bois.

Qui sont les assassins ? L’essentiel n’est sans doute pas de déterminer des noms, mais de montrer à quel point la culture même de la violence et du racisme au sein de la police parisienne était un facteur évident du déclenchement de tels crimes. Les crimes de 1961 sont ainsi l’ « expression d’une culture raciste profondément enracinée dans la police, et non pas une anomalie » (Jim House et Neil MacMaster). Un racisme d’autant plus présent que nombre de policiers parisiens étaient des pieds-noirs ou anciennement policiers dans les colonies, proches voire membres de l’OAS, tandis que des CRS et gendarmes avaient été envoyés en formation en Algérie.

Au sein de la police parisienne, il est cependant possible d’isoler un certain nombre de composantes – jouissant d’une forme d’autonomie – ayant sans doute eu un rôle fondamental. D’une part, la Force de police auxiliaire (FPA) composée de harkis. D’autre part, les Equipes spéciales patrouillant en voiture, mi-civil mi-uniforme, arabophones et berbérophones, suffisamment différenciées de la chaîne officielle du commandement pour que le gouvernement puisse dénier toute implication. Enfin, les Compagnies d’intervention, composées de volontaires jeunes aimant le combat, parfois d’anciens parachutistes, menant des opérations de rue contre les Algériens. Ces dernières seront également les auteurs du massacre du métro Charonne, quatre mois plus tard.


Le FLN et l’organisation de la manifestation du 17 octobre 1961


Comme on l’a noté plus haut, le FLN connaît une crise à l’été 1961 : des militants parisiens outrepassent les ordres de quasi-cessez-le-feu de la Fédération de France, et les assassinats de policiers reprennent. Finalement, la Fédération de France prend le dessus, et décide depuis Cologne d’une manifestation extraordinaire le 17 octobre 1961 en plein cœur de Paris, contre l’avis de plusieurs militants parisiens qui craignent la répression policière. La Fédération prévoit également des manifestations de femmes, des manifestations en province, ainsi qu’une grève générale de 24 heures et une grève de la faim des détenus algériens dans les prisons françaises. Il s’agit toujours de réclamer l’indépendance de l’Algérie, mais aussi de s’opposer à la terreur d’Etat et notamment au couvre-feu imposé le 5 octobre, non plus par la violence clandestine mais par l’action pacifique de masse (le FLN, qui cesse le feu, espère ainsi renverser l’opinion française).

La Fédération souhaite montrer la cohésion de la population algérienne, le caractère hégémonique du FLN, mais aussi prouver au GPRA de Tunis sa force dans le cadre de la lutte pour le pouvoir qui les oppose au sein du FLN. La Fédération de France impose ainsi une discipline stricte pour la manifestation du 17 octobre : on oblige tous les Algériens à y participer, mais on interdit le port d’arme et la réponse aux violences policières (les participants sont fouillés). Les manifestants se trouveront de fait dans une situation de grande vulnérabilité.

Cependant, on ne peut affirmer que les manifestants du 17 octobre ont été les victimes passives d’ordres suicidaires du FLN : ces Algériens et Algériennes subissaient depuis plusieurs mois un contrôle policier strict, des brutalités policières régulières, et une législation discriminatoire, ce qui constituait un motif évident de révolte, qui s’exprima dans une manifestation pacifique dont tous les observateurs notèrent le caractère extrêmement digne (vêtements portés par les manifestants, slogans, etc.).


Le 17 octobre 1961, point culminant de la répression policière


Dans la nuit du 16 au 17 octobre, la préfecture de police est informée de la mobilisation clandestine et sait que la manifestation sera pacifique et rassemblera hommes, femmes et enfants. Le 17, des cars de police quadrillent la ville dans la matinée.

En fin d’après-midi, 20 000 à 30 000 Algériens convergent par petits groupes vers Paris par divers moyens de transport. Trois manifestations sont prévues, sur les Champs-Élysées, sur les boulevards Saint-Michel et Saint-Germain, et sur l’avenue de l’Opéra et la place de la République. Les différents convois sont arrêtés, notamment à la hauteur des ponts de Neuilly et Saint-Michel, où les manifestants sont tabassés et jetés dans le fleuve. Des violences ont lieu dans les couloirs souterrains des métros d’où sortent les manifestants (notamment Concorde, Madeleine, Etoile, Opéra). Les armes utilisées sont diverses : crosses d’armes, matraques, « bidules » (longues matraques de bois), mais aussi armes non-conventionnelles comme des manches de pioche et des barres de fer. Les policiers frappent au ventre et à la tête. Dans le quartier latin, de nombreuses balles sont tirées par la police.

Papon suit toutes les opérations et se rend lui-même à l’Etoile pour constater leur « bon déroulement ». Il a aussi connaissance de toutes les liaisons radio de la police, et ne dément pas les faux messages d'information qui circulent, selon lesquels des policiers auraient été tués, ce qui augmente encore plus la violence des policiers contre les manifestants.

Plus de 11 000 Algériens sont interpellés et internés pendant près de quatre jours au Palais des Sports, au Parc des Expositions, au stade de Coubertin, au Centre d'Identification de Vincennes. Dans l’enceinte des lieux d’internement, les violences systématiques continuent et des exécutions sommaires ont lieu. D’autres sont internés dans les commissariats parisiens et même, pour 1 200 d’entre eux, dans l’enceinte de la préfecture, où des policiers dénoncent à France-Observateur l’exécution de 50 Algériens ensuite jetés à la Seine. Les bus de la RATP réquisitionnés par la police pour convoyer les détenus sont rendus couverts de sang.

Les 18, 19 et 20 octobre, les actions prévues par le FLN se déroulent pourtant, et donnent également lieu à une répression policière : grève des commerces brisée par des réouvertures forcées, plus de 2 000 arrêtés lors de manifestations avortées lors desquelles d’autres assassinats sont commis, violences physiques et verbales contre la manifestation des femmes du 20 octobre réclamant l’indépendance de l’Algérie et la libération des hommes – 60% des Algériens de Paris sont alors en détention.


Le mensonge d’Etat et « la construction sociale de l’indifférence »


Plusieurs facteurs font du décompte des morts un exercice particulièrement délicat : disparité de sources souvent mensongères, maquillage des meurtres, le fait que beaucoup d’Algériens ont refusé d’aller à l’hôpital de peur de s’y faire arrêter, etc. Il est cependant incontestable que plusieurs centaines d’assassinats d’Algériens ont été commis par la police en septembre-octobre 1961.

Au lendemain de la manifestation, le bilan officiel est de deux morts algériens. La presse et la préfecture de police parlent de « tirs échangés » entre la police et les manifestants. Des demandes d’enquête sont déposées à l’Assemblée ou au Conseil municipal, mais Papon, secondé par le gouvernement français, contrecarre dès la mi-novembre toutes les demandes d’enquête sur les meurtres tandis qu’il se proclame vainqueur de la « bataille de Paris ». Les plaintes déposées, nombreuses, n’aboutissent pas, et la police saisit en novembre 1961 80 témoignages manuscrits d’Algériens victimes de la répression. L’amnistie prévue par les accords d’Evian du 22 mars 1962 empêche désormais toute plainte. Le mensonge d’Etat, co-construit par le gouvernement, la police, la justice et la presse majoritaire, l’emporte. Maurice Papon demeure préfet de police de Paris jusqu’en 1967.

Pourtant, des protestations ont immédiatement lieu, dès le 18 octobre 1961 : les photos sans appel d’Elie Kagan accompagnent des articles de presse, des médias et des individus indépendants mènent des enquêtes dans les bidonvilles où est fait état de la répression, et deux tracts écrits par des policiers (dont un par le syndicat CFTC) dénoncent la répression menée par leurs collègues sous les ordres de Papon. Mais tout cela demeure bien maigre face à la censure et au mensonge d’Etat.

Bien plus, la gauche française elle-même ne s’approprie pas l’événement, et le Parti communiste français notamment déplace la question de l’indépendance algérienne – revendiquée par tous les manifestants du 17 octobre 1961 – vers la question plus consensuelle de l’antifascisme (lutte contre l’OAS et la fascisation de l’Etat) qui trouve dans le massacre du métro Charonne un événement plus « porteur » (8 manifestants communistes et syndicalistes français anti-OAS y sont tués par la police, le 8 février 1962).

C’est ce que Jim House et Neil MacMaster nomment la « construction sociale de l’indifférence » : « les victimes de la violence d’Etat ne risquaient guère de solliciter la sympathie publique : leur classe sociale tout comme leur origine ethnique les plaçaient en effet au plus bas de l’échelle mouvante de l’outrage moral ».



Sources

Jean-Luc Einaudi, La bataille de Paris, Seuil, 1991
Jim House et Neil MacMaster, Paris 1961, Tallandier, 2008
Charlotte Nordmann, « Ce qui s’est passé le 17 octobre 1961 »


PJ
mise en ligne : 17.10.2008




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