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« Le génocide des Tutsis, qu’on nous présente comme un combat préhistorique entre ethnies sauvages, est en fait un instrument de guerre totale extrêmement sophistiqué : c’est l’invention de la quatrième arme de destruction massive au vingtième siècle, après les armes chimiques pendant la Première Guerre mondiale, l’arme nucléaire pendant la Seconde Guerre mondiale, puis les essais d’armes bactériologiques notamment en Afrique du Sud. Et la France est non seulement complice de ce crime abominable, mais on peut maintenant penser sérieusement qu’elle en est co-actrice, co-initiatrice. » (François-Xavier Verschave, lors d’une conférence à Marseille en avril 2004)

La politique africaine de la France depuis l’indépendance des colonies est recouverte d’une épaisse brume voilant des intérêts troubles, des réseaux politico-mafieux, ou encore le soutien à des régimes dictatoriaux, d’abord dans un cadre plutôt centralisé autour de l’Elysée, puis par le biais de réseaux plus ou moins concurrents de politiciens, militaires et hommes d’affaires. Baptisée « Françafrique » par des militants – notamment l’association Survie aujourd’hui présidée par François-Xavier Verschave, dont le travail est considérable –, cette politique a sans doute accompli son plus obscur forfait pendant l’année 1994, en apportant un soutien à plusieurs niveaux et véritablement inconditionnel aux génocidaires rwandais. Sans entrer dans les détails du génocide et de l’histoire du Rwanda, cet article se propose d’identifier les responsabilités françaises dans le génocide des Tutsis, qui, en quelques semaines, a entraîné la mort de presque un million de personnes. Ces responsabilités ont été analysées entre autres en 2004 au sein de la Commission d'enquête citoyenne sur le rôle de la France durant le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994, essentielle pour tenter de comprendre et de connaître enfin toute la vérité.


Brève histoire du Rwanda au 20ème siècle, jusqu’à la veille du génocide


D’abord colonie allemande, le Rwanda est occupé à partir de 1916 par la Belgique qui, aidée des missionnaires de l’Eglise catholique, déploie un appareil administratif appuyé sur la population indigène, mais délimitée selon un critère ethnique. Représentant environ trois-quarts de la population, les Hutus sont en majorité cultivateurs, tandis que les Tutsis forment une population d’éleveurs plus aisés et dans laquelle se dessine une aristocratie, favorisée par l’Etat belge, tant officieusement qu’officiellement (en effet, les Belges créent en 1932 une « carte d’identité ethnique » où est mentionnée l’appartenance à l’un des deux « peuples »).

Cependant, dans les années 1950, cette élite tutsie, jalousée par une partie de la population rwandaise et désormais considérée moins fiable par le colon, se voit détrônée. Des intellectuels hutus suggèrent aux autorités belges, dans un manifeste, de favoriser les Hutus au détriment des Tutsis. Des partis politiques se créent et le climat raciste s’affirme, avec notamment l’émergence du Parti de l’émancipation du peuple hutu (Parmehutu), suppôt des colons qui préparent l’indépendance. Dans ce climat de tension et de violence se déclenche ce qu’on a appelé « la Toussaint rwandaise » en 1959, à savoir le massacre par le parti nationaliste hutu appuyé de l’armée belge de milliers de Tutsis, membres de l’élite ou non. Des réfugiés tutsis quittent massivement le Rwanda vers l’Ouganda ou la Tanzanie, pays anglophones. Pendant ce temps, le Parmehutu se déclare anticolonialiste à l’ONU sans cacher sa haine des Tutsis. En 1962, l’Etat belge accorde son indépendance au Rwanda, où Grégoire Kayibanda est élu président. Loin de la pensée panafricaine, anti-colonialiste voire internationaliste présente dans de nombreux pays africains à cette époque, les Belges et les missionnaires ont favorisé en quittant le Rwanda l’émergence d’un régime racial.

Dès lors, les pogroms ne cessent pendant des dizaines d’années, tandis qu’une véritable ségrégation est institutionnalisée au détriment des Tutsis, l’appartenance ethnique continuant d’être inscrite sur les papiers officiels et permettant aux dirigeants d’exclure les Tutsis de certains emplois et de les priver de certains droits. En 1973, Juvénal Habyarimana, lui aussi membre du parti unique Parmehutu, remplace par un coup d’Etat le président Kayibanda. Chaque citoyen est dès lors fait membre du parti unique. Habyarimana, toujours lié à l’Etat belge, se rapproche dès cette époque de la France : en 1975, le président Valéry Giscard D’Estaing signe avec son homologue rwandais un accord d’assistance militaire lors d’une visite ponctuée d’un safari.

Le dictateur rwandais refuse catégoriquement tout retour des exilés tutsis. Ces derniers, en Ouganda, s’organisent en 1987 en rébellion armée autour d’un parti, le Front patriotique rwandais (FPR), prêt à combattre pour renverser la dictature d’Habyarimana. Ces Tutsis désormais anglophones apparaissent aux Français comme membres de la sphère anglo-saxonne, traditionnellement ennemie de la sphère francophone, les indépendances n’ayant rien changé aux schémas coloniaux européens archaïques de domaine réservé et de sphère d’influence. Parallèlement à cette opposition tutsie naît une opposition hutue notamment dans le Sud du Rwanda, exaspérée par la domination du clan Akazu du nord-ouest organisé autour de la famille Habyarimana (et notamment d’Agathe, femme du dictateur). Cette opposition est soutenue par le FPR. A la fin des années 80, le régime dictatorial est déstabilisé tant la révolte gronde ou se fait menaçante. Le 1er octobre 1990, le FPR engage la lutte armée depuis l’Ouganda.


Le soutien français avant, pendant et après le génocide


En France, le président François Mitterrand a placé son fils Jean-Christophe au sein de la cellule africaine de l’Elysée, et tous deux entretiennent des relations étroites avec la famille Habyarimana. Dès le 4 octobre 1990, Mitterrand envoie en toute logique des centaines de parachutistes pour protéger la dictature contre le FPR, ainsi que des agents secrets et instructeurs militaires. Comme le signale François-Xavier Verschave, ces régiments français d’intervention « outre-mer », à savoir la Légion et l’Infanterie de Marine, sont passés « sans transition des guerres coloniales au maintien de l’ordre post-colonial ». L’armée française est ainsi présente au Rwanda de 1990 à 1994 pour soutenir la dictature, qui affirme toujours une idéologie profondément raciste et meurtrière à l’égard des Tutsis. Cependant, devant la contestation grandissante au Rwanda et dans d’autres pays africains, la France encourage Habyarimana à adoucir (très relativement) sa politique : le multipartisme est instauré en 1991, et un nouveau gouvernement est formé, intégrant des éléments de l’opposition. Ce nouveau gouvernement entame en juillet 1992 des pourparlers avec le FPR. Des membres du clan Akazu s’indignent de telles négociations, et préparent une offensive raciste pour monter le peuple rwandais contre les Tutsis, sous la direction du colonel Théoneste Bagosora, ancien élève de l’Ecole de guerre de Paris et futur organisateur du génocide. Peu avant 1994, ces extrémistes jouissent d’un organe de presse, Kangura, et d’un appareil médiatique, la tristement célèbre Radio Télévision Libre des Mille Collines. L’Akazu constitue également des milices dites Interhamwe, qui massacrent des civils tutsis dès 1992. En février 1993, le FPR relance une offensive, et c’est l’armée française qui stoppe les combattants devant la capitale rwandaise, Kigali. Face à cette rébellion, des extrémistes hutus se rassemblent autour d’un slogan, « Hutu Power ! », qui devient le nom du parti raciste futur acteur du génocide : constituée avec l’appui d’Habyarimana, cette mouvance rassemble plusieurs partis et fractions de partis racistes. Début 1994, l’armée française n’est officiellement plus présente au Rwanda.

Le 6 avril 1994, le président Habyarimana est assassiné à son retour en avion d’Arusha où il venait tout juste de signer un accord devant théoriquement mettre fin à la guerre et intégrer des membres du FPR au gouvernement rwandais. Le 7 avril, le Hutu Power prend le pouvoir, avec l’appui de la garde présidentielle formée par la France, des miliciens eux-mêmes formés par la garde présidentielle, et de la gendarmerie formée par les Français ; l’Etat français reconnaît immédiatement ce Gouvernement intérimaire rwandais (GIR), mis en place en connivence avec l’ambassade de France. La machine génocidaire peut se mettre en route. En un peu plus de sept semaines, plus de 800 000 Tutsis sont tués. Et le soutien français dure durant toute cette période : avant, pendant et après ; militairement, financièrement, diplomatiquement, médiatiquement et idéologiquement.





- Soutien et complicité militaires


De 1991 à 1993, les troupes spéciales françaises ont formé dans des camps d’entraînement la garde présidentielle et les leaders des milices rwandaises, et en tout des milliers d’hommes, qui pour beaucoup allaient préparer, encadrer ou participer au génocide. Il est évident que les Français présents au Rwanda dans ces camps savaient parfaitement ce qui se passait autour d’eux, en raison de massacres de Tutsis perpétrés dès janvier 1993, tandis que des témoins ont assuré que dès 1991, il est arrivé à des soldats français de livrer des Tutsis aux miliciens après vérification de la carte ethnique. De plus il a été prouvé que, lorsque l’armée du régime était mal en point en 1993, c’est l’armée française qui a mené la guerre du côté du pouvoir dictatorial en plus de conseiller l’armée. Les militaires français ont donc côtoyé les idéologues et les acteurs militaires du génocide, et ont soutenu militairement le régime qui leur a permis d’accomplir ce crime contre l’humanité.

Bien-sûr, le gouvernement français a longtemps caché ce soutien, de 1990 à 1993, avant de le reconnaître en 1994 au moment de la signature des accords d’Arusha. Il refuse par contre de reconnaître l’implication d’éléments de l’armée française dans le déclenchement et le déroulement du génocide, et dément son soutien aux Forces armées rwandaises (FAR) pendant le génocide. Pourtant, un document découvert par la journaliste Colette Braeckman rendant compte de la visite d’un dirigeant des FAR auprès du général Jean-Pierre Huchon, commandant la mission militaire du ministère de la Coopération, fait clairement état de cette connivence, véritable collaboration dans les faits. Les FAR étaient clairement impliquées dans le génocide, puisqu’elles ont prêté main forte aux groupes et institutions engagées dans les massacres : garde présidentielle, milices et autorités locales.

En juin 1994, le gouvernement français met en place l’opération Turquoise, officiellement désignée comme opération humanitaire ; en réalité, comme nous le détaillerons plus loin, durant l’opération Turquoise, de la fin juin au 15 août, la France a permis à des responsables du génocide de s’enfuir. L’armée française a donc soutenu les génocidaires pendant le génocide, tout en faisant passer son intervention comme une nécessité humanitaire et salvatrice.

Selon des témoignages recueillis par l’Human Rights Watch, des entraînements militaires ont continué d’être délivrés à des militaires et miliciens hutus dans une base militaire française en Centrafrique, après la défaite des génocidaires du FAR, en juin, juillet et août 1994. Conjugué aux ventes d’armes, ce soutien direct ou via Mobutu (duquel le gouvernement français se rapprochait alors officiellement) a permis aux ex-FAR réfugiés au Zaïre de se constituer peu de temps après le génocide en guérilla dans le but de déstabiliser le nouveau régime de Kigali en lançant des attaques régulières au Rwanda. Les troupes zaïroises du président Mobutu ont joué aux côtés de la France un rôle moteur dans cette reconstruction militaire des forces responsables du génocide. De fait, les liens militaires franco-zaïrois ont pris une nouvelle ampleur avec l’opération Turquoise, avec notamment la constitution d’une ligue franco-zaïro-soudanaise pour lutter contre la résistance sud-soudanaise aux intégristes religieux du Nord Soudan. L’idée de revanche contre le FPR n’est alors pas absente des rangs de l’armée française humiliée par la victoire des combattants du FPR contre des soldats en partie formés par les Français. La volonté de se venger s’est largement développée dans les rangs hutus réfugiés au Zaïre, et les miliciens ont continué de fréquentes incursions au Rwanda dans les années qui ont suivi le génocide. En 2004, ces groupes Interahamwe semblent cependant devenus très faibles.


- Soutien financier et ventes d’armes


En 1990, la France transfère 135 millions de francs au Rwanda pour son armement. Mais les Français ont également fourni l’armée rwandaise en armes pendant le génocide. Un sénateur belge a mené une enquête au sein de la Banque centrale du Rwanda qui a attesté qu’entre mai et août, la Banque de France et la BNP ont accepté plusieurs prélèvements de sommes très importantes par le gouvernement rwandais. De plus, la France a fait cause commune avec l'ambassadeur du Gouvernement intérimaire rwandais (GIR), qui tentait de s'opposer au vote d'un embargo sur les armes à destination du Rwanda au Conseil de Sécurité de l'ONU, le 17 mai. Des ventes d’armes en mai et en juin, postérieures donc au vote par l’ONU de l’embargo sur les armes, ont été attestées par un rapport publié par l’Human Rights Watch en mai 1995. Même durant l’opération « humanitaire » Turquoise, à partir de la mi-juin, et même facilitées par cette opération qui permettait aux militaires français de contrôler l’aéroport de Goma au Zaïre, les livraisons d’armes ont continué, avec l’appui de l’armée et du régime zaïrois de Mobutu.

Le gouvernement français a sans cesse démenti ces ventes d’armes, ou leur a attribué des buts autres que leurs objectifs véritables. Pourtant, la France a bien financé le génocide des Tutsis. Et après la défaite des Forces armées rwandaises (FAR), donc après le génocide, les livraisons d’armes ont continué en direction des troupes vaincues réfugiées au Zaïre.


- Soutien diplomatique


Sur le plan diplomatique, la France a reconnu immédiatement comme nous l’avons noté plus haut le Gouvernement intérimaire rwandais, formé au sein de l’ambassade de France avec les éléments les plus radicaux de la classe politique rwandaise. La France, pourtant très influente sur le GIR, n’a pas exercé de pressions sur lui pour lui faire cesser les massacres ; de fait, des propos rapportés qu’auraient tenu Mitterrand et son « monsieur Afrique » Bruno Delaye vont dans le sens d’une complète indifférence à l’égard du génocide. Mais la France a également étouffé sur le plan international l’idée d’un génocide perpétré à l’encontre des Tutsis, en soutenant la thèse d’une simple guerre. Elle a d’ailleurs trouvé un formidable soutien en la personne de l’Egyptien Boutros Boutros-Ghali, secrétaire général des Nations Unies, qui n’a eu de cesse de relayer le point de vue de Paris et de Kigali pendant le génocide. Tout cela a concouru à retarder la reconnaissance du génocide sur le plan international et les éventuelles réactions qui auraient pu en découler.

La France a par ailleurs reçu, hébergé et protégé des responsables du génocide, et notamment des membres du GIR ; on peut noter le sauvetage par les Français de nombreux membres du clan Habyarimana, de responsables divers du génocide, ou encore l’accueil de la femme d’Habyarimana en France, avec l’aide financière du ministère de la Coopération.

Quand, à la mi-juillet 1994, pendant l’opération Turquoise, l’ONU demande à la France de désarmer les soldats rwandais réfugiés dans sa « zone humanitaire sûre », soi-disant « enclave humanitaire », les responsables français invoquent un manque de moyens. Les journalistes de la Radio des Mille Collines sont également réfugiés dans cette zone contrôlée par la France. Finalement, les militaires français décident d’obliger tous ces responsables du génocide à quitter la zone, les laissant s’enfuir alors qu’ils les avaient tous sous la main. Entre juillet et septembre 1994, les militaires français ont emmené par avion depuis l’aéroport de Goma des chefs militaires de premier plan dont Théoneste Bagosora, mais aussi des miliciens. Certains se sont réfugiés dans des pays africains « amis » de la France, comme le Cameroun ou le Gabon.

Jusqu’à la fin novembre 1994, la France a bloqué toute décision d’aide financière, au niveau national et européen, au nouveau gouvernement multiethnique de Kigali (qui n’est certes sans doute pas un modèle démocratique), formé le 17 juillet 1994, tandis qu’elle tentait d’esquiver les procédures d’arrestation, de jugement et de sanction des responsables du génocide. Pourtant, selon le Code pénal français et la Convention de Genève, la France a le devoir de poursuivre les auteurs et complices de génocide se trouvant sur son sol, et cela sans attendre la constitution d’un Tribunal international. Les plaintes déposées par des particuliers ou des organisations n’ont pu aboutir, à cause d’un nombre considérable de verrous mis en place par les gouvernants français, au niveau national et international.



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