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- Soutien médiatique


Le traitement de la situation au Rwanda par la presse française pendant l’année 1994 a été analysé entièrement par la Commission d’enquête citoyenne en mars 2004, et, bien avant, dans l’ouvrage de Jean-Pierre Chrétien Rwanda : les médias du génocide, paru en 1995. C’est le gouvernement et l’Elysée qui ont diffusé aux médias des versions officielles douteuses tout au long du génocide. Certains journalistes et reporters connaissaient la vérité et l’ont écrite, parlant très vite de génocide ; mais il y a eu par exemple plusieurs cas de titres volontairement changés par les rédactions, et qui inversaient pratiquement le contenu de l’article. Surtout, le rôle du quotidien Le Monde a été considérable pour la désinformation concernant le génocide : d’abord minimisés, les massacres ont été ensuite évoqués sans que les responsables soient désignés. C’est seulement le 8 juin 1994 que le terme « génocide » est apparu dans le journal, car la rédaction rayait le mot des articles rédigés par les envoyés spéciaux. C’est ainsi que Le Monde a délibérément caché la réalité du génocide des Tutsis.

De nombreux journalistes ont été dans le sens des discours diabolisant le FPR, accréditant la thèse d’une guerre classique ou du « double génocide ». Surtout, une grille de lecture tribale ou ethniste, vieil héritage colonial, a été largement reprise dans les médias.


- Soutien idéologique


Les Français (militaires et civils) ont développé ou soutenu au Rwanda plusieurs thèses allant clairement dans le sens idéologique des génocidaires rwandais. Ce sont des Français qui ont inventé le terme de « khmers noirs » pour désigner le FPR et les Tutsis, afin d’assimiler la volonté de retour des réfugiés à un projet d’épuration au sein de la population hutue ; au même moment, Paul Kagamé, le leader des FPR, était dénoncé comme ayant été formé aux Etats-Unis, et comme un anglophone suppôt de l’impérialisme américain… Certains ont également adhéré à la thèse dite du « peuple majoritaire », qui dit tout simplement que les actes de la majorité sont légitimes… Une véritable propagande, souvent relayée par les médias français.

On peut également noter en ce sens la thèse dite du « double-génocide », accréditée par le Président Mitterrand, le Premier Ministre Balladur, ou le Ministre de l’intérieur Pasqua. Cette thèse consiste à affirmer que les massacres de Tutsis se sont effectués de manière préventive face à la possible invasion des troupes du FPR ; de plus, les massacres et la mort de milliers de Hutus (au Rwanda et au Zaïre) après le génocide et les exactions commises par les membres du FPR ont permis à beaucoup de faire passer ces crimes de guerre ou ces vengeances (éparses et non planifiées) pour un génocide, ce qui revient à nier la spécificité du génocide tutsi en l’intégrant en quelque sorte dans le cadre d’une guerre civile, alors qu’une idéologie, un régime politique et une armée en sont à l’origine.

Mais certains militaires français ont montré un soutien idéologique en actes.

Le 9 mai, le général Huchon, qui commande la coopération militaire franco-africaine, reçoit à Paris le numéro 2 des FAR, et lui donne des conseils afin de retourner l’opinion internationale, comme celui de ne laisser filmer aucun cadavre. Cette bataille des médias est gagnée grâce à l’opération Turquoise, qui agit comme un véritable trompe-l’œil, un alibi humanitaire pour entre autres favoriser le repli de tout l’appareil du Hutu Power mais aussi faire passer Mobutu comme jouant un rôle stabilisateur dans la région.

Paul Barril, ex-capitaine de gendarmerie, était au cœur du dispositif militaire franco-rwandais. Son soutien s’avère autant idéologique que militaire. Il était partisan des responsables du génocide et aurait signé avec eux un accord encourageant le génocide, si l’on s’en réfère à Patrick de Saint-Exupéry : « Ancien de la cellule antiterroristes de l’Elysée, Paul Barril dirige alors Secrets (Société d’études, de conception et de réalisation d’équipements techniques), une entreprise à vocation sécuritaire habilitée par le ministère de la Défense spécialisée dans l’espionnage et les coups tordus. Paul Barril va signer un contrat de 1 200 000 dollars avec le gouvernement des tueurs. Il mènera le programme de formation d’une unité d’élite portant sur le tir et les techniques d’infiltration. Le contrat est intitulé opération Insecticide. Avant et pendant l’extermination, les Tutsis sont désignés par les propagandistes de la haine sous le vocable d’inyenzi : les cafards. » (in L’inavouable, la France au Rwanda)

Pendant l’opération Turquoise, plusieurs témoignages, tant des bourreaux que des victimes, ont fait état d’une aide délivrée par des militaires français aux troupes hutues pour massacrer des réfugiés tutsis cachés depuis plusieurs semaines dans les collines de Bisesero : entre le moment de la découverte de cette poche de rescapés et le sauvetage spectaculaire des 800 survivants par l’armée française, les militaires français auraient piégé plus de 3500 de ces rescapés en leur promettant de l’aide pour les livrer finalement aux miliciens. De la même manière, il a été raconté par plusieurs témoins réfugiés dans le camp de Nyarushishi gardé par des soldats français, que les militaires traitaient les réfugiés tutsis en esclaves ou comme des sous-hommes, plusieurs femmes ayant été violés à maintes reprises ; les Français refusaient parfois de donner de la nourriture aux rescapés, et en ont chassé plusieurs du camp, les livrant aux miliciens.

En réalité, il semble que le véritable objectif de l’opération Turquoise, dans l’esprit de François Mitterrand et des plus anti-Tutsis de l’armée française était de partager en quelque sorte le Rwanda en deux : à l’ouest, les Français auraient constitué une zone protégée pour y regrouper tous les responsables du génocide et pour préparer la reconquête du Rwanda. Le Premier Ministre Balladur s’était opposé à ce projet, mais les militaires débarqués ne sont pas arrivés avec les infrastructures d’une opération humanitaire, mais bien avec du matériel de guerre. De fait, la prise de Kigali par le FPR a eu lieu le jour même où la France décrétait l’ouverture de sa zone humanitaire ; le front a évolué très rapidement, et les militaires français ont dû constituer un territoire d’un quart du Rwanda au sud-ouest où les miliciens ont pu continuer leurs massacres : cette « zone humanitaire sûre » (ZHS) a également abrité la Radio des Milles Collines qui n’a cessé d’émettre et d’encourager les massacres. La ZHS a bel et bien servi de couloir de passage pour des membres du GIR et des FAR.





- Soutien idéologique (bis) : la thèse de Patrick de Saint-Exupéry


Patrick de Saint-Exupéry et la Commission d’enquête citoyenne affirment qu’une sorte de « légion présidentielle » hors hiérarchie, le Commandement des opérations spéciales (COS), affranchi de tout contrôle démocratique, a mené une « guerre secrète » au Rwanda, en relation avec les services secrets et les commandos de gendarmerie (GIGN et EPIGN). D’après Patrick de Saint-Exupéry, si les intérêts français au Rwanda demeurent flous, ce sont les « blessures d’Empire » françaises qui ont trouvé au Rwanda de quoi se cicatriser : « Il s’agit de créer, en dehors de tout contrôle, au nez et à la barbe de nos institutions et de notre Parlement, une structure appelée à être le bras armé de notre désir d’empire, de ce souverain désir de puissance. Une légion aux ordres de l’Elysée… A ce vieux rêve, il sera donné un nom. Un arrêté, un simple arrêté en date du 24 juin 1992, l’officialisera : il sera baptisé Commandement des opération spéciales. Le COS est un état-major interarmées placé sous l’autorité directe du chef d’état-major des armées, lui-même placé sous l’autorité directe du président de la République, chef des armées aux termes de la Constitution (…). Le COS est une structure politico-militaire ». (in L’inavouable, la France au Rwanda)

Selon le chercheur politologue latino-américaniste Gabriel Périès, ces forces spéciales sont les tenantes de doctrines militaires qui ont fait leurs preuves après le désastre indochinois, notamment pendant la bataille d’Alger durant la guerre d’Algérie. Ces doctrines ont été enseignées à l’Ecole de guerre de Paris, et exportées dans le monde entier par les Français, et sont connues sous le nom de « guerre révolutionnaire », « guerre moderne » ou « guerre psychologique ». Dans une interview parue dans L’Humanité le 27 mars 2004, Gabriel Périès résume ainsi ces doctrines élaborées notamment par les colonels Lacheroy et Trinquier dans les années 50 : « Il s'agit d'une doctrine d'emploi et d'organisation préventive des forces armées qui vise à établir un implacable contrôle "militaro-politique" des populations. Elle a servi à former la plupart des élites militaires des pays de l'Afrique francophone au lendemain des indépendances. À partir du milieu des années 1970, après la prise du pouvoir par le général Habyarimana et la réactivation de la coopération militaire française sous Giscard d'Estaing, l'organisation politico-administrative de l'État rwandais correspond peu ou prou aux théories de Trinquier sur "le contrôle des populations". Mon hypothèse, néanmoins, est que la doctrine de "la guerre révolutionnaire" a imprégné, dès la fin des années 1950, la formation de l'État rwandais "moderne", dirigé par un ex-séminariste Hutu (Grégoire Kayibanda) et un officier parachutiste belge (le colonel Logiest), qui culmine en 1963-1964 avec un pré-génocide (…). C'est le régime Habyarimana qui va parachever la mise en place de [la guerre révolutionnaire], autant pour lutter contre un ennemi intérieur Tutsi et contre une éventuelle incursion du FPR que pour asseoir son pouvoir de la manière la plus totale possible. ».

A partir de ces recherches, Patrick de Saint-Exupéry a formulé des hypothèses reprises par la Commission d’enquête citoyenne, qui évoque le Rwanda comme une sorte de « laboratoire » pour la France : « on peut dès lors se demander si, à l’occasion de la guerre menée par la France au Rwanda pour des objectifs obscurs, des "apprentis sorciers" n’auraient pas franchi (…) un palier dans la guerre psychologique et l’instrumentalisation de l’ethnicité jusqu’à amorcer, dans un contexte "favorable", la dynamique génocidaire ; cet amorçage pourrait être un résultat non souhaité, mais pourquoi en ce cas les plus hautes autorités politiques et militaires, rattachées à la Présidence de la République, ont-elles mis si peu d’empressement à combattre dès avril un génocide que certains officiers ou diplomates laissaient présager depuis 1990 ou 1991 ? ».


En conclusion : extraits de l’avis de l’Observatoire permanent de la Coopération française (OPCF) sur la politique de la France au Rwanda


L’OPCF s’est constituée au début de l’année 1994 et est formé d’une quarantaine d’experts, africanistes et responsables d’ONG.

« La France (…) a soutenu militairement le régime Habyarimana, l'armant, voire combattant à ses côtés ; elle a instruit, renforcé ou "assisté" certains des éléments qui exécuteront le génocide (Garde présidentielle, une partie de l'armée, milices d’"autodéfense") ; elle a favorisé la division de l'opposition démocratique, pivot des accords d'Arusha ; elle n'a pas rompu, durant le génocide, avec ses principaux responsables, constitués en "gouvernement intérimaire" - le soutenant diplomatiquement, et facilitant, selon plusieurs sources, la poursuite des livraisons d'armes ; elle a reconnu beaucoup trop tardivement le génocide, faisant obstacle, avec d'autres, à une réaction rapide de la Communauté internationale ; elle ne tire publiquement, ni au Rwanda, ni ailleurs, aucune des leçons qui se déduisent, pour sa politique africaine, de cet effroyable échec (…). 35 années de pratique du "domaine réservé" ont coupé l'Elysée de tout débat démocratique comme de toute réflexion intellectuelle, transformant la relation franco-africaine en une familiarité douteuse entre chefs d'Etat et leurs proches, confondant la stabilité souhaitable des institutions avec le maintien, par la force, de rentes et privilèges prélevés sur des pays malmenés. Dans le même temps, l'exécutif apparaît dépassé par les groupes d'intérêts qu'il a utilisés, tolérés, ou laissés prospérer : dans le "champ" africain s'agitent plus d'une dizaine de réseaux, politico-affairistes ou corporatistes, dont les micro-stratégies se juxtaposent en un désordre funeste ».


Sources et bibliographie


- La Françafrique, le plus long scandale de la République, de François-Xavier Verschave (Stock, 1999)
- L’inavouable, la France au Rwanda, de Patrick de Saint-Exupéry (Les arènes, 2004)
- Les dossiers noirs de la politique africaine de la France édités par Survie, disponibles auprès de Survie France
- Les conclusions provisoires de la Commission d'enquête citoyenne sur le rôle de la France durant le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994 (22-26 mars 1994)
- Une bibliographie sur le Rwanda est disponible à cette adresse : www.aihgs.com/rwandaburundi.htm


PJ
mise en ligne : 14.09.2004




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