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Rencontre avec Georges Gumpel, membre de l’Union Juive Française pour la Paix


En raison de l’absence de profondeur historique et d’analyses objectives sur la « question israélo-palestinienne », les brèves impersonnelles dont nous abreuvent les principaux médias ont pour effet d’ériger en symboles deux blocs monolithiques antagoniques : les Israéliens d’un côté, les Palestiniens de l’autre. Ce schéma, globalisateur et manichéen, est classique. Mais les choses se compliquent et l’amalgame se creuse quand ces blocs sont immédiatement assimilés à d’autres blocs – les Juifs, les musulmans, les Arabes – en France, selon le fumeux schéma d’une « importation du conflit ».

Nous avons tenté, à travers une série de contrepoints historiques, de donner quelques repères pour une meilleure compréhension de la question. Reste, au-delà de la compréhension « objective », à relayer des discours, des initiatives, défendus ici ou là-bas.

Or, il est clair que l’avenir de la région réside notamment dans ce qu’on peut nommer par un terme générique la dissidence israélienne : celle qui, par son existence, brise justement l’idée d’un bloc monolithique et homogène. Cette dissidence est multiple : elle peut tenter de saper certaines actions entreprises par l’Etat israélien comme elle peut tendre la main et agir de concert avec les Palestiniens, qui demeurent à l’évidence (historique et présente) victimes.

Les actions de ces divers groupes sont cependant très peu relayées à l’étranger, et notamment en France. Pourtant, certaines de leurs revendications à court terme semblent d’une évidence implacable : fin de l’occupation de la Cisjordanie et évacuation des colonies, destruction du Mur, retour aux frontières de 1967 en vue de la création d’un Etat palestinien indépendant aux côtés de l'Etat israélien.

A l’étranger, ce combat est relayé par de nombreuses organisations, elles aussi trop peu connues et entendues. Parmi elles, en France, l’Union Juive Française pour la Paix, qui se dresse contre le mythe selon lequel tous les Juifs, israéliens, français ou autres, seraient acquis ou tenus d’être acquis aux faits et gestes de l’Etat d’Israël. Association nationale, fédérée internationalement, et liée localement à de nombreux comités et groupes de soutien au peuple palestinien, l’UJFP réclame en premier lieu l’application du droit international, et soutient les mouvements israéliens et palestiniens allant dans ce sens.

Afin d’évoquer l’action et les points de vue de l’UJFP, mais aussi la dissidence israélienne et les issues possibles à la « question israélo-palestinienne », nous avons rencontré Georges Gumpel. Français juif, enfant caché pendant la Seconde Guerre mondiale et fils de déporté mort pour la France, Georges Gumpel fut notamment partie civile au procès de Klaus Barbie (jugé à Lyon en 1987 pour Crimes contre l’Humanité). Il est aujourd’hui délégué régional Rhône-Alpes de l'UJFP, et par ailleurs co-vice-président du Collectif 69 de soutien au peuple palestinien à Lyon.

On trouvera, insérés dans l'interview, des textes et des documents complémentaires ou appuyant les propos de Georges Gumpel.


1. L’UJFP


Pouvez-vous revenir sur la création de l’Union juive française pour la paix ?

Georges Gumpel : L’UJFP a été créée en 1994 par un regroupement de progressistes, de démocrates, en région parisienne. Elle s’est transformée en une association nationale il y a trois ans, ce qui a permis de structurer les différents groupes qui s’étaient constitués localement et qui n’avaient pas de statuts. L’UJFP appartient par ailleurs à la Fédération des Juifs Européens pour une Paix Juste (JEPJ), et nous travaillons ainsi avec dix-huit associations progressistes européennes.


Charte de l'Union juive française pour la paix

L’Union Juive Française pour la Paix a été créée en avril 1994 à Paris ; l’UJFP affirme :

· Le conflit entre Israéliens et Palestiniens ne peut être résolu qu'en mettant un terme à la domination d'un peuple par un autre, et en mettant en oeuvre le droit à l'autodétermination pour le peuple palestinien, y compris le droit de créer son propre Etat indépendant. Le retrait d'Israël des territoires occupés depuis 1967 constitue une étape nécessaire à l'accomplissement de l'autodétermination palestinienne. Le droit à l'autodétermination est déjà, bien entendu, clairement établi pour le peuple israélien.

· Toute forme étatique ultérieure que les peuples de la région pourront établir dépendra de l'évolution des relations entre ces peuples, notamment entre Palestiniens et Israéliens. Nous espérons qu'elles évolueront dans le sens de la paix, de la coopération mutuelle et de la justice sociale. Nous militerons pour encourager de tels développements.

· L'Union Juive Internationale pour la Paix (UJIP), qui existe depuis 1982 sur le plan international, est une organisation laïque progressiste. Son affiliée française, l'UJFP, accepte des membres Juifs et non-Juifs qui veulent bien travailler ensemble pour réaliser ces objectifs.

· L’UJFP lutte en France contre le racisme sous toutes ses formes ; lutte pour faire entendre une voix juive laïque et progressiste opposée à tout enfermement communautaire ; travaille au dialogue avec toutes les composantes de notre société.

http://www.ujfp.org



Qu’entendez-vous par ce terme de « progressiste » ?

Etre progressiste dans la question de l’agression israélienne, c’est être démocrate : c’est aujourd’hui comme hier dénoncer le colonialisme, les violations du Droit International, et reconnaître à l’Autre un droit identique au sien propre. Mais nous ne sommes pas des « pacifistes ». Je ne revendique pas ce terme de pacifiste, car pour moi, la notion de pacifisme est ambiguë – nous le voyons bien, d’ailleurs, dans la demande permanente faite aux Palestiniens de déposer les armes, alors que l’on accorde à Israël, qui possède la quatrième armée du monde, le droit de bombarder tous les jours les territoires palestiniens occupés, d’y déployer des forces armées sans commune mesure avec les moyens militaires palestiniens. Ce mot de pacifisme, nous le connaissons : il nous lie pieds et poings dans un système où nous ne pouvons pas nous révolter. D’autant que le Droit International reconnaît explicitement le droit des peuples à défendre leurs patries si celles-ci sont menacées.


Le terme sans doute essentiel dans le nom de votre association est celui de « juive »…

Nous sommes placés devant un dilemme épouvantable en tant que progressistes, en tant que citoyens français. Nous sommes face à l’idée insupportable d’être obligés d’affirmer en priorité et avant toute chose notre judéité : nous sommes donc obligés de mettre au premier plan quelque chose qui touche à notre intimité. D’une part, parce que le gouvernement israélien prétend parler en notre nom ; d’autre part, parce que les associations juives françaises pro israéliennes, qui soutiennent de façon inconditionnelle la politique israélienne, prétendent elles aussi parler en notre nom. Face à cela, nous sommes obligés d’apparaître au grand jour comme « Juifs », alors qu’avant nous n’étions que « progressistes », « anticolonialistes », « démocrates ». C’est un grand drame, et tous les Juifs progressistes qui dénoncent la politique d’Israël sont mis devant le fait accompli : l’obligation d’affirmer leur judéité. Donc dans le sigle UJFP, le J de Juif est en effet fondamental. Mais l’UJFP n’est pas une association juive uniquement ouverte aux Juifs : l’UJFP est une association ouverte à tout le monde, sur les bases de l’anticolonialisme et de la défense du Droit International. Il y a des membres de l’UJFP qui sont chrétiens, musulmans, athées. Par contre, malheureusement, dans nos prises de position, le fait d’être Juif valide notre discours : une des fonctions de notre association est de couper l’herbe sous le pied de ceux qui taxent d’antisémitisme tous les antisionistes, tous ceux qui dénoncent l’agression israélienne et soutiennent le peuple palestinien. C’est pourquoi l’UJFP est présente dans la plate-forme des ONG soutenant la Palestine, ou, plus localement, par exemple dans le Collectif 69 de soutien au peuple palestinien. Ceux qui nous accusent habituellement d’antisémitisme sont obligés de modifier leur discours face à nous, et ça les dérange énormément – ici à Lyon – que je sois fils de déporté et partie civile au procès Barbie : ils sont tenus à plus de retenue. C’est un usage extrême de l’UJFP, mais nous ne devons avoir aucun scrupule à user de notre histoire, de notre identité pour combattre le discours israélien et celui de ses alliés français, bien au contraire : c’est un outil de lutte essentiel. Et c’est justement parce que nous sommes Juifs, parce que nous connaissons trop l’antisémitisme, les conséquences de la haine de l’Autre, que nous nous devons d’agir lorsqu’un peuple est victime d’agression.


Nous imaginons que certains Juifs français vous reprochent de ne pas représenter ce qu’est « être juif », voire d’être des « traîtres ». Nous pensons notamment au Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF).

Oui, naturellement, et à Lyon principalement. Nous subissons évidemment des menaces, jamais officiellement par le CRIF, vous vous en doutez… Mais bien sûr qu’ils nous en veulent ! Remarquez dans un sens, c’est bon signe : si le CRIF est après nous, ça prouve qu’on ne dit pas que des conneries… Actuellement, c’est « l’affaire Dreyfus » : la question israélo-palestinienne et ses répercussions, c’est une question qui divise tout le monde, et bien sûr y compris au sein des familles juives.


Dans un article d’analyse publié sur le site de l’UJFP, Pierre Stambul affirme que « l’impunité insupportable d’Israël vient d’une adhésion inconditionnelle de la plupart des Juifs ». Est-ce un point de vue que vous partagez ?

Oui, je rejoins tout à fait Pierre Stambul sur ce point concernant les Juifs français. Mais c’est un phénomène nouveau, basé sur l’enfermement communautariste. Et c’est selon moi un héritage qui vient non pas de l’antisémitisme, mais du colonialisme français.


D’où vient ce soutien inconditionnel, par exemple dans le cas du CRIF ?

Tout groupe humain quel qu’il soit est partagé : il y a des démocrates, des gens de gauche, des gens de droite. Le CRIF représente actuellement un mouvement marqué plutôt à droite. C’est masqué, parce qu’aujourd’hui plus personne ne parle politique : soit on est Juif, soit on est musulman, etc. Mais les vrais clivages sont politiques. Et ce choix de soutenir de bout en bout une politique indescriptible, et dire « tout est beau parce que c’est Israël », c’est de la folie. Le CRIF n’est pas le représentant de la population juive française : il représente une minorité extrémiste, dont l’enfermement l’oblige à être de plus en plus extrémiste.


Comment définiriez-vous justement votre mouvement en terme de positionnement politique ?

Nous ne sommes pas un mouvement « politique », dans le sens où nous ne nous inscrivons pas sur l’échiquier politique français. Nous restons attachés à la dénonciation des crimes israéliens et au soutien des justes revendications palestiniennes. Après, à titre individuel, nous appartenons les uns et les autres à d’autres mouvements ou associations qui ont nécessairement une coloration politique. Mais en tant qu’UJFP, nous sommes essentiellement là pour défendre le droit et la justice.


On sent en tout cas clairement que vous êtes proches de la « gauche de gauche », notamment quand vous critiquez vivement la politique actuelle du gouvernement français.

Oui, c’est clair. Mais je dirai plus exactement que nous sommes à contre courant. Nous condamnons la politique de Sarkozy car nous disons, pour la plupart d’entre nous, que nous connaissons l’Histoire dont nous sommes héritiers : nous connaissons les lois de Vichy, nous savons où cela a mené. Nous n’avons pas le droit de nous taire, il est même notre devoir de parler. Et nous considérons que les organisations qui se taisent faillissent à leur devoir de citoyen.


Pierre Stambul dit également : « À l’UJFP, nous avons toujours expliqué que Juif, sioniste et Israélien, c’est différent ». C’est en effet une distinction fondamentale. Pourriez-vous l’expliciter ? Que signifie par exemple pour vous « être Juif » ?

A titre d’exemple, je suis d’une famille juive française, de parents et de grands-parents athées, mais qui se sont toujours affirmés Juifs, qui n’ont jamais renié cette appartenance. La judéité, c’est une histoire. Certains ont conservé longtemps des traditions religieuses, d’autres moins longtemps. Il est important d’insister sur une particularité historique française : les Juifs de France, dont ma famille, avons été les premiers Juifs d’Europe à obtenir l’ensemble de nos droits, au moment de la Révolution, ce qui explique le respect absolu de beaucoup de Juifs de France envers la République. Et pour ces raisons probablement, les Juifs français ont abandonné plus facilement leurs traditions religieuses, en quittant l’enfermement religieux, qui était comme dans les autres pays une protection. Je pense ici à un texte emblématique : le testament de Marc Bloch, rédigé pendant la Seconde Guerre mondiale («Étranger à tout formalisme confessionnel comme à toute solidarité prétendument raciale, je me suis senti, durant ma vie entière, avant tout et très simplement Français. Attaché à ma patrie par une tradition familiale déjà longue, nourri de son héritage spirituel et de son histoire, incapable, en vérité, d'en concevoir une autre où je puisse respirer à l'aise, je l'ai beaucoup aimée et servie de toutes mes forces. Je n'ai jamais éprouvé que ma qualité de Juif mît à ces sentiments le moindre obstacle [...] je meurs comme j'ai vécu : en bon Français. »). Or, nous, Juifs français, n’avons pas été touchés par la question du sionisme : ni au début du siècle, en pleine affaire Dreyfus, ni au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ; la question n’était pas là. Après la Seconde Guerre mondiale, les Juifs français ont repris leurs droits et ne se sont pas demandés s’ils allaient fuir la France ou pas. A son origine, le sionisme a essentiellement touché une petite partie minoritaire de Juifs d’Europe centrale exploités et sans droits. Et non seulement cela touchait une minorité, mais cette minorité était combattue par des progressistes juifs, notamment des révolutionnaires marxistes, qui dénonçaient le sionisme. Donc le sionisme n’est pas notre histoire. Après, certains Juifs peuvent avoir pour telle ou telle raison des liens affectifs avec Israël… mais nous ne sommes par Israéliens, nous sommes Français.


Des Juifs français ont pu émigrer en Israël…

Très peu. Je raconte souvent qu’après la Libération, quand ma mère est revenue à Paris, nous n’avions plus rien, puisque nous avions été spoliés par les Français. Ma mère a été contrainte de nous mettre mes deux sœurs et moi dans un orphelinat, avec une centaine d’enfants juifs ; sur cette centaine, nous étions les seuls à avoir encore un parent, en l’occurrence une mère. Aucun de ces jeunes n’est jamais parti en Israël, alors que plus rien ne les retenait ici. Je ne dis pas que cela s’est passé partout pareil, mais c’est un bon exemple : la question ne s’est pas posée. Aujourd’hui, il y a cette tentative éhontée de dire que quand on est Juif on est pro Israélien, ou encore qu’Israël est notre pays de refuge en cas de danger…


Selon vous, est-il pertinent de distinguer plusieurs époques ou types de sionisme sur le territoire israélo-palestinien ?

Non, car c’est malhonnête. Le sionisme est une entité politique cohérente, qui comme je l’ai dit a été dénoncée dès son origine par des groupes marxistes en Russie, en Pologne ; et le sionisme était dès l’époque dénoncé pour ce qu’il était : une politique colonialiste. Il n’y a pas de période de « bon » ou de « mauvais » sionisme. Il y a par contre des périodes, surtout après la Seconde guerre mondiale, où les pays occidentaux ont soutenu Israël car cela leur permettait de se dédouaner de leur ignominie.


Revendiquez-vous le terme « antisioniste » ?

Oui, naturellement. Nous ne pouvons qu’être antisionistes ; et si l’on dénonce la politique israélienne, il faut dénoncer l’ensemble du sionisme. Je ne suis pas un spécialiste de l’histoire, et mon propos n’est pas de décortiquer précisément les faits. Mais globalement, pour moi le sionisme est une erreur, une malhonnêteté politique majeure, qui était liée certes à une époque… mais on ne peut pas dire le contraire. Donc je suis antisioniste, et les progressistes israéliens sont nécessairement antisionistes. Mais nous ne faisons pas partie de ces gens qui demandent la dissolution de l’Etat d’Israël. Il y a des décisions internationales, qui sont ce qu’elles sont, et qu’il faut défendre. Nous ne sommes pas « contre Israël », mais nous sommes contre sa politique sioniste… qui est nécessairement colonialiste. Et son application actuelle est criminelle.


Par contre, vous vous positionnez clairement, dans les textes que nous avons pu lire, contre la notion d’Etat juif.

Nous sommes contre la notion d’Etat juif absolument. Dans l’idée d’un Etat juif, il y a un nettoyage ethnique qui se profile derrière ; nous refusons cela. Aujourd’hui, soutenir un Etat juif, c’est accepter qu’un partage se fasse à partir d’un critère religieux ou ethnique, donc c’est accepter l’idée d’une pureté ethnique. Maintenant, si un règlement politique aboutit, ce n’est pas nous, Français, qui règleront cette question de la nature de l’Etat ou des Etats créés. Ce sont les Israéliens et les Palestiniens eux-mêmes, et nous soutiendrons les progressistes.



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