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2. Les dissidents israéliens


Votre association est-elle connue en Israël ?

Bien entendu. En plus d’entretenir des liens avec les Palestiniens, nous travaillons avec les Israéliens progressistes, dont les structures sont multiples ; l’année dernière, Michel Warschawski disait que ces structures se créent de façon « anarchique » : par exemple, dix jeunes qui se constituent en association pour dénoncer tel ou tel point, sans être nécessairement relayés par un mouvement général. Il y a une prolifération de groupes qui se créent pour dire « non », autant des grandes associations que des mouvements moins importants numériquement : associations des Droits de l’Homme, des médecins, des Rabbins pour la paix, de ceux qui luttent contre les destructions des maisons, des groupes de réflexion comme Gush Shalom, etc. Moi qui avais vingt ans pendant la Guerre d’Algérie, je dis toujours qu’en France, il y avait à l’époque une poignée d’insoumis, à peine une trentaine. Alors qu’en Israël actuellement, il y a des centaines de jeunes insoumis. Sachant qu’il y a à peu près six millions d’habitants en Israël, les proportions sont sans rapport. Un mouvement très important est celui des Refuzniks : en Israël, une fois le service effectué, les jeunes sont régulièrement rappelés ; les Refuzniks sont les jeunes gens qui après avoir effectué leur service militaire, ont signé un texte disant qu’ils refusaient de servir dans les territoires occupés ; il y a de la même manière un mouvement de pilotes de bombardiers qui refusent de servir. Il y a une autre association de soldats, qui s’appelle « Briser le silence », dénonçant ce qu’ils voient tous les jours, sur le terrain, tandis que d’autres menacent de porter plaintes pour Crimes contre l’Humanité contre tel ou tel militaire. Et il y a un mouvement de jeunes, les Shministim, qui avant leur service militaire envoient une lettre aux dirigeants politiques pour dire « nous ne partirons pas » : cela touche des centaines de jeunes, et certains se retrouvent régulièrement en prison. Nous soutenons absolument ces mouvements, que nous recevons, et c’est notre honneur : notre justification en tant qu’UJFP, c’est de soutenir et d’être le relais de ces gens qui se battent là-bas ; et c’est bien l’existence de ces mouvements qui est par exemple insupportable au CRIF. Tous ceux qui nous présentent comme « antisémites » en se basant sur notre opposition à la politique israélienne oublient de dire qu’il y a là-bas un large mouvement de citoyens israéliens qui luttent dans le même sens.



Naissance et évolutions du « mouvement de la paix » en Israël

Jusqu'à la fin des années 1970, rares sont les voix à s'élever à contre-courant d'un consensus très fort en Israël. Seules la gauche non-sioniste et l'extrême-gauche antisioniste remettent en cause certains des principes du consensus. En 1967, la Guerre des Six Jours et l'occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza sont largement soutenues par la population, même si l'extrême-gauche critique à partir de ce moment systématiquement l'occupation et la colonisation. Mais avec la guerre d'octobre 1973, le consensus commence à se fissurer. En 1976, le parti travailliste est balayé par la droite. C'est alors que débute un mouvement pacifiste de masse : en 1978, La Paix Maintenant (Shalom Arshav) est fondée par 348 officiers de réserve et soldats. Mouvement sioniste, patriotique, loyal envers l'armée, La Paix Maintenant s'oppose à l'occupation résultant de la guerre de 1967. Ce mouvement est, dès ses débuts, relativement modéré (voir sa branche française : http://www.lapaixmaintenant.org).

En 1982, la guerre du Liban radicalise une partie de la contestation. Un vaste Comité contre la guerre est créé (rassemblant jusqu'à 15 000 membres), parallèlement au mouvement Yesh Gvoul, mouvement des réservistes réfractaires refusant de servir dans les territoires occupés. Avec d'autres organisations plus radicales que La Paix Maintenant, ces mouvements dénoncent la colonisation et la répression dans les territoires occupés, et prônent la reconnaissance de l'OLP et le retrait total des territoires occupés, en s'appuyant sur le Droit. Ces mouvements s'affirment solidaires des Palestiniens. De grandes manifestations, organisées par La Paix Maintenant et les autres organisations, ont lieu en Israël contre la politique gouvernementale, notamment en réaction aux massacres de Sabra et Chatila.

La première Intifada, qui débute en décembre 1987, constitue un nouveau coup de fouet pour le mouvement contestataire israélien. Apparaissent de nombreuses associations luttant sur des aspects spécifiques de la répression, comme par exemple Les Femmes en Noir ; le rôle des organisations des Droits de l’Homme est particulièrement important, puisqu'elles démasquent objectivement, froidement, la réalité de l’occupation, les violations systématiques des droits de la personne et du Droit International. Ensemble, ces groupes mobilisent parfois jusqu’à 10 000 personnes. La Paix Maintenant elle-même radicalise ses positions, demandant la fin de l’occupation et la reconnaissance de l’OLP. De nombreux rassemblements ont lieu en Israël, et les positions du mouvement de la paix, tout comme les revendications essentielles palestiniennes, semblent reprises à leur compte par de nombreux Israéliens. Ainsi, en 1992, le gouvernement de gauche élu se réclame des grandes lignes du programme du mouvement de la paix.

Après la signature des accords d'Oslo en 1993, une fracture nette se creuse : d'un côté, La Paix Maintenant considère que le combat est terminé, et que c’est au gouvernement de mener le jeu, avec leur soutien ; de l'autre, les radicaux affirment qu’il faut se mobiliser pour faire pression sur la coalition gouvernementale pour garantir la réalisation d’Oslo. Or, l'occupation continue et la colonisation se renforce, débouchant sur la reprise des attentats palestiniens en 1995. C'est au moment où la réconciliation entre les deux peuples est à l’ordre du jour que Palestiniens et pacifistes israéliens s’éloignent les uns des autres. C'est alors qu'Uri Avnery crée le mouvement radical Gush Shalom (« le Bloc de la Paix ») avec des militants non-sionistes et des déçus de La Paix Maintenant.

En juillet 2000, les Palestiniens sont accusés dans le monde entier d'être responsable de l'échec du sommet de Camp David, comme l'attesteraient leur entêtement sur la question du droit au retour des réfugiés, et la reprise des attentats. Pourtant, il est clair que le dirigeant israélien Ehud Barak a refusé les compromis indispensables à tout règlement du conflit. En 2002, le parti travailliste de Shimon Peres se rallie au gouvernement d'Ariel Sharon.

Dès lors, beaucoup plus faible quantitativement que dans les années 1980, la résistance israélienne est beaucoup plus radicale, et dénonce sans concession la répression et l’occupation, causes premières de la situation en Israël-Palestine. Depuis 2000, les initiatives de lutte et de coopération avec les Palestiniens sont nombreuses, mais plus difficiles, notamment à cause d'un rejet important des voix discordantes dans une partie de l'opinion publique.

Avec la seconde Intifada, une nouvelle génération naît à la politique : souvent vierge d’expérience et de culture politique, elle est plutôt plus radicale que la précédente, et ne conçoit dans sa majorité son action que dans le cadre d’une solidarité et d’une coopération plus large avec les Palestiniens.


Gush Shalom et Uri Avnery

Uri Avnery est un ancien combattant de la guerre de 1948. Journaliste, député indépendant pendant les années 1970 et 1980, il a créé et dirigé un hebdomadaire pendant près de quarante ans, se faisant le chef de file d'un journalisme d’investigation, indépendant et combatif. Il fut le premier Israélien à rencontrer Y. Arafat dans Beyrouth assiégée en 1982. Il fonde en 1993 le groupe Gush Shalom (« Bloc de la Paix »), qui se présente comme la branche « hardcore » du mouvement israélien pour la paix. Le groupe est très actif sur le terrain et participe à des manifestations et des opérations spectaculaires, notamment contre l'occupation israélienne en Cisjordanie. Pour une présentation détaillée et des informations complètes, se rapporter au site officiel de Gush Shalom (en anglais). Et pour lire des traductions en français de nombreux textes d’Uri Avnery, consulter le « dossier Uri Avnery » sur le site de l’Association France Palestine Solidarité.


Michel Warschawski

A lire, un portrait de Warschawski paru sur le site de
Périphéries, une interview parue dans Barricata de novembre 2003 et disponible sur le site du photographe Yann Derais, et une chronique d’A tombeau ouvert sur Acontresens.


La coalition des femmes pour une paix juste

Les premières contestations organisées de femmes ont lieu pendant la guerre du Liban. En janvier 1988 est créé le mouvement des Femmes en Noir, devenu depuis un mouvement international (voir le site de la section française : http://www.lesfemmesennoir.org). On peut également citer Bat Shalom, ou encore le groupe Machsom Watch d'observatrices des barrages, qui surveillent les agissements des soldats israéliens. En novembre 2000, une dizaine d’associations de femmes se regroupent dans une « Coalition des femmes pour une paix juste », partisane du maintien des contacts avec les Palestiniens et les Palestiniennes. Leurs groupes, en général judéo-arabes, luttent pour ramener les soldats, dénoncer la militarisation de la société et le sort des Palestiniens.


Ta'ayoush

Cette association israélo-arabe a été fondée en 2000, quand treize Palestiniens citoyens israéliens furent tués par la police à l'occasion de manifestations de soutien à l'Intifada des territoires occupés. Ta'ayoush signifie en arabe « vivre ensemble » ; elle lutte contre la ségrégation communautaire et la discrimination raciste à l’intérieur d’Israël, et contre l'occupation. Elle travail avec des communautés locales sur des projets concrets d’aide (voir un exemple d'action).


Déclaration des 27 pilotes d’Israël, septembre 2003

« Nous soussignés, anciens pilotes et pilotes encore en activité, qui avons servi et continuerons à servir l’Etat d’Israël, de nombreuses semaines chaque année, refusons d’obéir à des ordres de mission illégaux et immoraux, du type de celles effectuées par Israël dans les territoires. »


Lettre des Shministim

Lettre adressée le 15 mars 2005 au Premier Ministre Ariel Sharon, au Ministre de la Défense Shaul Mofaz, au chef d’état-major des FDI Moshe Yaalon, ainsi qu’à la Ministre de l’Education Limor Livnat.

« Nous, garçons et filles, citoyens d’Israël, qui croyons aux valeurs de la démocratie, de l’humanisme et du pluralisme, déclarons par la présente que nous refuserons de participer à la politique d’occupation et de répression pour laquelle le gouvernement israélien a opté. Nous venons d’horizons divers, mais nous tombons tous d’accord que les valeurs suivantes sont la base d’une société juste : chaque individu a droit à des principes de base, le droit à la vie, à l’égalité, à la dignité et à la liberté. Il est du devoir de notre conscience, de notre devoir civique, d’agir pour la défense de ces droits en refusant de participer à la politique d’occupation et de répression. […]

L’occupation empêche toute possibilité de mener une vie normale dans les Territoires Occupés et en Israël. Cette privation flagrante des droits humains vient à l’encontre de toute notre philosophie mais aussi des conventions internationales qu’Israël a signées et ratifiées.

L’occupation ne contribue pas à la sécurité de l’Etat et de ses citoyens, bien au contraire elle soutient le terrorisme et augmente le cycle de la violence. Une vraie sécurité sera obtenue seulement par la fin de l’occupation, par un accord entre l’Etat d’Israël et le gouvernement du peuple palestinien, accord incluant l’ensemble du monde arabe.

La politique actuelle n’est pas issue de la nécessité de se défendre, mais plutôt d’une vision du monde nationaliste et messianique.

L’occupation corrompt la société israélienne, elle la rend militariste, raciste, chauvine et violente. Israël est en train de perdre ses ressources en perpétuant l’occupation et la répression dans les Territoires Occupés, alors que des centaines de milliers de citoyens israéliens vivent dans une pauvreté honteuse. Les citoyens font l’expérience du déclin de toutes les institutions publiques durant ces dernières années. L’éducation, la santé, les infrastructures, les allocations, les acquis sociaux et tout ce qui a trait au bien-être des citoyens israéliens est négligé en faveur du soutien des colonies, que la majorité veut voir démanteler. Nous ne pouvons demeurer passifs face à cette situation, qui constitue la « liquidation ciblée » du principe d’égalité.

Nous voulons que la société dans laquelle nous vivons recherche la justice, et soutienne l’égalité pour chaque individu et chaque citoyen. La politique d’occupation et de répression est un obstacle à la réalisation de cette vision, et nous refuserons d’y participer. Nous désirons apporter notre contribution à la société d’une manière différente, qui ne nous entraîne pas à faire du mal aux êtres humains.

Nous en appelons à tous les jeunes qui attendent leur ordre de marche, et à tous les soldats de l’armée israélienne de reconsidérer s’ils veulent risquer leur vie pour participer à la politique de répression et d’occupation.

Nous croyons qu’il existe un autre chemin. »



Vous semblez optimiste sur un possible revirement de la société israélienne.

Le nazisme s’était affirmé millénaire… De Gaulle parlait d’une France allant « de Dunkerque à Tamanrasset »… Il n’y a pas de raison que la politique israélienne actuelle ne s’effondre pas elle aussi.


Comment ces dissidents sont-ils perçus au sein de la société israélienne ?

La société israélienne les perçoit plus ou moins bien. Il est certain qu’ils n’ont pas une vie bordée de roses. Néanmoins, même s’ils sont minoritaires et s’ils n’ont pas pu impulser de changements radicaux, ils sont assez nombreux pour être relayés et pour être visibles. Ils sont bien sûr montrés du doigt comme des traîtres, mais la violence est moindre à leur encontre que celle exercée vis à vis de l’UJFP et des associations qui luttent en faveur des palestiniens en France. Cela peut paraître paradoxal, mais la violence est moindre parce que dans le mythe israélien, la démocratie à usage des Israéliens est encore un outil cohérent : ils peuvent parler plus facilement que nous. Ca fait partie des contradictions de cette pseudo démocratie israélienne, au sein de laquelle les contestataires ont plus de parole qu’ici où il y a une pression éhontée pour que nous nous taisions.


Cette contestation peut-elle venir de partis politiques israéliens ?

A titre personnel, j’estime qu’on ne peut pas susciter de changements politiques en dehors de partis politiques. C’est impossible. Mais les partis israéliens ont les mêmes contradictions que les partis européens : nous sommes tous victimes d’une situation politique dramatique, à cause d’une trahison à gauche des idéaux révolutionnaires, et cela retombe sur toute la société. Mais une organisation est nécessaire.


Ces mouvements de jeunes dont vous parlez, sont-ils par exemple proches de structures politiques ?

Ils sont souvent d’une rigueur intellectuelle merveilleuse, sans être nécessairement politiques dans le sens institutionnel ; ils sont très souvent hors des structures politiques existantes.


N’est ce pas là une faiblesse importante ?

Oui, c’est une faiblesse pour nous tous, comme en France. Quelqu’un de mon âge a eu la chance de participer à des combats politiques, notamment via l’existence de partis qui avaient une réflexion marxiste ; les jeunes d’aujourd’hui n’ont pas cette chance. Les partis politiques ont trahi, et on ne peut pas demander aux Israéliens d’être plus engagés que nous dans des partis politiques.


Cette contestation est relayée par des engagements culturels…

Oui. Il y a des cinéastes, des artistes engagés. Et bien sûr des intellectuels, notamment des historiens comme Ilan Pappé.


Ces « nouveaux historiens » travaillent et publient sur l’histoire de la création de l’Etat d’Israël et sur les crimes commis à cette période. Pensez-vous qu’une socialisation de ce savoir historique dans la société israélienne pourrait jouer un rôle pour un engagement politique, notamment de la jeunesse ?

La connaissance de l’histoire réelle – pas de l’histoire écrite pour les besoins de la geste sioniste – est très importante. L’histoire est l’outil unique pour comprendre. Si on n’a pas l’histoire comme repère, on ne comprend rien, et cela est vrai partout. Dans le cas de l’histoire en Israël, ces nouveaux historiens remettent en cause l’histoire officielle créée par l’Etat. Cette histoire officielle est non seulement fausse concernant l’histoire de la région, mais elle s’appuie aussi sur une lecture tendancieuse de l’histoire du 20e siècle qui sert de légitimation constante. En Israël, chaque fois qu’un monument était retrouvé, on l’identifiait à tel ou tel passage de la Bible, ce qui très souvent était faux, et une nouvelle génération d’archéologues dénonce cette lecture archéologique mensongère. Il existe une association que nous avons a reçue à Lyon cet automne, qui s’appelle Zochrot, dont le but est de retrouver la trace des villages rasés par les Israéliens : il y en a 700 et quelques... Cette association remet des noms aux villages, cherche des anciens habitants, et fait des réunions avec des Israéliens à tel ou tel endroit par exemple pour poser des plaques, pour dire la vérité historique. C’est la somme de tout ce travail qui peut aboutir à une prise de conscience large et à un engagement.


Ilan Pappé et les « nouveaux historiens » israéliens

« Ilan Pappé est l’un des plus brillants représentants de ces "nouveaux historiens" israéliens qui ont entrepris de revisiter l’histoire de la création d’Israël. Avec Benny Morris, Tom Séguev, Avi Schlaïm et Simha Flapan, il est l’un de ceux qui ont révélé la réalité de l’expulsion de 700 000 à 900 000 Arabes palestiniens, entre novembre 1947 et juillet 1949. Dans son principal ouvrage,
La Guerre de 1948 en Palestine, aux origines du conflit israélo-arabe, il relate l’exode des Palestiniens chassés de leurs terres. Un récit qui taillait en pièces le mythe fondateur d’Israël selon lequel la population palestinienne serait partie de son plein gré dans l’espoir d’un retour rapide. Comme toujours en Israël, le système officiel a immédiatement produit une riposte destinée à placer les nouveaux historiens en position d’accusés. On trouve l’expression la mieux achevée de cette riposte dans les propos de l’historien officiel Shabtaï Teveth : "Si Israël est né dans le péché, il n’a pas droit à l’existence". Ipso facto, les nouveaux historiens deviennent ainsi des partisans de la destruction d’Israël. La contre-attaque menée sur ce mode a davantage visé Pappé que ses confrères en raison de son engagement politique dans la situation actuelle. […] Contrairement à Benny Morris, il n’a pas expié son "péché d’historien" en approuvant, même partiellement, la politique de M. Sharon. Il est donc particulièrement dans le collimateur des institutions. […] » (Extrait de la revue Politis, mai 2002)



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