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3. La paix


Croyez-vous à un règlement de la question israélo-palestinienne par le droit ?

Oui. Notre exigence au niveau international est l’application du droit. L’application du droit nous concerne tous, et nous sommes tous tenus, tout en en connaissant les limites, à prendre le Droit International comme base de tout règlement. Or, Israël bafoue allègrement le Droit International. Israël bafoue les textes internationaux mis en place après la guerre suite aux crimes nazis commis principalement à l’encontre des populations juives, alors qu’Israël se prétend héritier de ces souffrances, qu’elle applique pourtant aux populations palestiniennes. Israël n’a pas de frontières connues internationalement, et cela est accepté par la communauté internationale – ce qui permet d’avancer, de grignoter sans cesse. La Cour internationale de Justice, le 9 juillet 2004, a dit que le mur et la politique qui l’accompagne sont contraires au droit international, et a demandé à tous les Etats membres de l’Assemblée des Nations Unies de faire tout ce qui est en leur possibilité pour faire pression sur Israël. Aujourd’hui, il y a un mouvement international et européen qui s’est créé, que la Fédération des Juifs Européens pour une Paix Juste soutient : ce mouvement exige le respect du droit, et des sanctions à l’égard d’Israël tant qu’il ne respecte pas le droit. Cette campagne est soutenue par les Israéliens progressistes et par les Palestiniens, autour de cette idée de l’application du droit. Il faut mener tous ensemble des campagnes d’information – et on se rend compte qu’il y a énormément de gens qui nous sont favorables.


Avis consultatif de la Cour internationale de la Justice sur les conséquences juridiques de l'édification d'un mur dans le territoire palestinien occupé, 9 juillet 2004

« La Haye, le 9 juillet 2004. La Cour internationale de Justice (CIJ), organe judiciaire principal de l'Organisation des Nations Unies, a donné aujourd'hui son avis consultatif en l'affaire des Conséquences juridiques de l'édification d'un mur dans le territoire palestinien occupé […]

A. Par quatorze voix contre une, L'édification du mur qu'Israël, puissance occupante, est en train de construire dans le territoire palestinien occupé, y compris à l'intérieur et sur le pourtour de Jérusalem-Est, et le régime qui lui est associé, sont contraires au droit international ;
B. Par quatorze voix contre une, Israël est dans l'obligation de mettre un terme aux violations du droit international dont il est l'auteur […] ;
D. Par treize voix contre deux, Tous les Etats sont dans l'obligation de ne pas reconnaître la situation illicite découlant de la construction du mur et de ne pas prêter aide ou assistance au maintien de la situation créée par cette construction ; tous les Etats parties à la quatrième convention de Genève relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre, du 12 août 1949, ont en outre l'obligation, dans le respect de la Charte des Nations Unies et du droit international, de faire respecter par Israël le droit international humanitaire incorporé dans cette convention […] »



Quelles pourraient être ces sanctions ?

L’arrêt des accords bilatéraux qui unissent par exemple l’Europe à Israël, dont la suppression des facilités accordées aux produits israéliens en Europe ou ailleurs… Toutes les sanctions qui seront nécessaires pour qu’Israël respecte le Droit International.

J’aimerais insister sur une chose : le Droit International actuel a été construit sur les crimes nazis, et sur la définition du crime contre l’Humanité, qui est une expression extrême du crime de guerre, et qui est une notion à laquelle je suis profondément attaché. Or, il est essentiel de ne pas cantonner cette notion de crimes contre l’Humanité aux crimes nazis, comme le voudrait Israël. Car si dans son essence, cette notion est bien liée aux crimes nazis, il s’agit d’une notion évolutive. Elle est un outil juridique essentiel, qu’il faut utiliser, et je n’ai pas peur de parler de crimes contre l’Humanité pour certains crimes commis par les Israéliens dans les territoires palestiniens occupés – étant entendu que ce ne sont pas tous des crimes contre l’Humanité. Le danger est de réduire le concept juridique de crimes contre l’Humanité à Auschwitz et aux chambres à gaz, comme on l’a vu récemment avec les commémorations liées au soixantième anniversaire de la libération des camps. Cela permet aux Israéliens de pratiquer la pire des guerres d’occupation en Palestine, en violation totale des conventions de Genève – dont la quatrième – relative aux questions des populations vivant sous occupation, de tout le Droit International, et cela permet aussi aux Américains de faire ce qu’ils veulent en Irak… Des citoyens israéliens ont d’ailleurs porté plainte contre des militaires pour crimes contre l’Humanité, et des officiers et des généraux israéliens ne voyagent pas à cause de cela : s’ils craignent autant de sortir du territoire israélien, cela montre qu’ils sont tout à fait conscients de la portée de leurs actes.


La notion juridique de crimes contre l’Humanité : origines et évolutions

L’ampleur et le caractère inédit des crimes nazis ont entraîné en 1945 la volonté d’utiliser une notion nouvelle pour les qualifier juridiquement : c’est l’article 6, c du statut du Tribunal Militaire International de Nuremberg qui emploie pour la première fois la notion de « crime contre l’humanité », en la définissant de la manière suivante : « assassinat, extermination, réduction en esclavage, déportation et tout autre acte inhumain commis contre toute population civile, avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs raciaux ou religieux […] ».

En 1948, cette notion est reprise par une résolution de l’ONU, qui reconnaît les statuts du Tribunal de Nuremberg. Le crime contre l’humanité, tout comme le crime de guerre, est par ailleurs reconnu imprescriptible en 1968. Cette imprescriptibilité n’est reconnue que tardivement par la France, au moment de l’arrestation de Klaus Barbie au début des années 1980 – le refus de la reconnaître était essentiellement lié à la Guerre d’Algérie (une des clauses des accords d’Evian de 1962 prévoyait que le FLN renonçait à toute poursuite judiciaire contre l’armée française).

La définition du crime contre l’humanité évolue à plusieurs reprises. Ainsi, en 1973, l’apartheid est reconnu comme crime contre l’humanité par la Convention internationale sur l’élimination et la répression du crime d’apartheid. La définition donnée par le Tribunal de Nuremberg est ensuite reprise dans les statuts des Tribunaux pénaux internationaux mis en place pour l’ex-Yougoslavie (TPIY, 1993) et le Rwanda (TPIR, 1994). Dans le cas de la Yougoslavie, les viols de masse perpétrés par les forces serbes (essentiellement à l’encontre de femmes musulmanes) ont été reconnus comme « crime contre l’humanité » par le TPIY en 2001, et intégrés à la définition juridique.

En juillet 1998, l’article 7 du Statut de Rome créant la Cour pénale internationale définit ce qu’elle entend par crime contre l’humanité, en proposant une définition de nouveau élargie (télécharger ici le Statut de Rome). Cette définition demeure sujette à de nombreux débats, tout comme son utilisation non juridique.



Quel rôle l’ONU a-t-elle à jouer ?

Israël est un des rares Etats qui a été créé par l’ONU, et l’ONU est responsable de la paix et du respect du Droit International…


Peut-on envisager une intervention armée ?

On voit mal une intervention armée contre un pays qui possède la quatrième puissance militaire du monde. Par contre, une force d’interposition efficace, oui : dans les territoires occupés, pour protéger les populations palestiniennes et empêcher le mur de se construire.


N’est-ce pas un peu candide que d’affirmer qu’un tel règlement est possible ?

Cela peut paraître candide. Mais si on abandonne, qu’est-ce qu’il nous reste ? Et je suis convaincu que c’est possible. Lorsque l’on milite pour des causes de cette nature, il faut être optimiste !


La France a-t-elle selon vous un rôle particulier à jouer ?

La France a un rôle particulier, parce que la France a été un des pays dont le gouvernement d’alors a largement collaboré avec l’occupant nazi, édicté des lois fascistes qui ont allégrement contribué à la destruction des Juifs, et parce qu’elle a une histoire colonialiste. Et si la France assume son Histoire, elle est en mesure d’avoir un rôle. Bien que l’on sache qu’Israël condamnerait immédiatement la France tout comme l’Allemagne et les autres pays d’être à nouveau antisémites si leurs gouvernements affirmaient leur opposition à la politique israélienne, nous devons exiger de notre gouvernement qu’il respecte le Droit International et les obligations que celui ci fait à la France de le faire respecter.


En ce sens, la diaspora juive peut jouer un rôle considérable de sensibilisation…

Comme je l’ai dit, nous sommes dix-huit associations juives progressistes en Europe. Et la même chose existe aux Etats-Unis, où il y a une quantité importante de groupes juifs progressistes qui sont actuellement entrain de se fédérer – ils l’ont annoncé lors d’une des dernières rencontres internationales. Et ces Juifs américains soutiennent les progressistes israéliens, y compris financièrement. Il existe également un groupe important de Juifs en Afrique du Sud, qui eux aussi sont entrain de s’organiser et de rejoindre ce mouvement international. Donc il y a une prise de conscience large. Et tous ces gens vont se rencontrer le 21 février 2006 à Bil’in, qui se trouve à côté de Jérusalem, en Palestine occupée, et où il y a un mouvement de protestation depuis plus d’un an contre la construction du mur (voir l’article consacré Bil’in sur le site de l’Association France Palestine Solidarité).


Quelles mesures préconisez-vous à court terme ?

L’UJFP, tout comme les progressistes israéliens, nous battons à court terme pour le retrait pur et simple d’Israël des territoires occupés, c’est-à-dire pour la fin de l’occupation. Evidemment la destruction du mur. Et la création d’un Etat palestinien, sur une continuité territoriale et avec Jérusalem-Est pour capitale.


Avec quelles frontières ?

Les Palestiniens accepteraient le tracé des frontières d’Israël avant l’invasion de 1967. Si les Palestiniens aujourd’hui reconnaissent ces frontières, nous ne pouvons aller plus loin : nous ne sommes pas jusqu’au-boutistes.


Quand vous dîtes « les Palestiniens », qui désignez-vous ?

Tous les Palestiniens. Nous ne sommes pas là pour diviser les Palestiniens en bons et méchants selon la vision israélienne ou celle des Etats-Unis. Et si nous pensons aux dernières élections qui ont eu lieu, les représentants élus sont bien les interlocuteurs avec lesquels il faut négocier.


Et sur le long terme, concevez-vous un seul Etat commun ?

C’est un des grands débats au sein des progressistes. A titre personnel, je considère qu’en tant que Français, je n’ai pas à intervenir sur la nature de l’Etat ou des Etats que choisiront les Palestiniens et les Israéliens. On peut envisager qu’après le temps de la réconciliation et de l’apaisement, la solution d’un Etat unique est la seule cohérente. Mais ce n’est pas à moi de décider, je ne suis pas Israélien. Si la majorité des progressistes israéliens va dans ce sens, nous les soutiendrons.


Quelle est votre position sur la « question des réfugiés » ?

La question des réfugiés est la question centrale. Les réfugiés qui ont été chassés, qui ont été spoliés, ont le droit imprescriptible à revenir sur leur terre. Et dans tous les cas, Israël est responsable. La question des réfugiés est donc celle de la responsabilité d’Israël, et j’insiste beaucoup sur cela. Il faut savoir qu’Israël bénéficie aujourd’hui encore de soutiens financiers pour les spoliations allemandes. D’un côté, Israël se reconnaît donc comme étant en droit de récupérer de l’argent pour les persécutions subies par les Juifs européens pendant la Seconde Guerre mondiale ; de l’autre, il refuse toute participation pour les exactions commises à l’encontre des Palestiniens. Nous, Juifs français, nous sommes battus contre notre gouvernement pour que soit enfin reconnu le fait que nous avons été spoliés par la France – et je touche par exemple des indemnités. Et je ne peux pas d’un côté exiger pour moi des indemnités, et dire non pour les autres. La question des réfugiés palestiniens est donc centrale, aussi bien pour la reconnaissance de la spoliation que pour déterminer l’auteur de la spoliation, donc la responsabilité de l’Etat d’Israël. Il y a un agresseur et un agressé, et l’agresseur est responsable au niveau du droit : c’est à la fois un droit moral et un droit juridique, quantifiable.


Vous parlez d’indemnisation. Qu’en est-il du droit au retour ?

Le droit au retour doit être reconnu à tous les réfugiés. Nous ne savons pas combien voudront revenir. C’est une question à régler avec les Palestiniens. Si on commence à discuter sur cette question, nous voyons bien où cela nous mène : quotas, calculs démographiques, etc. Et on ouvre la porte à tous les discours.


Au regard des dernières élections palestiniennes, comment l’UJFP et les progressistes israéliens se situent-ils par rapport au Hamas ?

Les progressistes israéliens ont dit à juste raison que les Palestiniens ont voté de la façon la plus démocratique possible, dans des conditions très difficiles, puisque les candidats n’ont pas pu faire leur campagne partout, les Palestiniens de Jérusalem n’ont pas eu le droit de voter, etc. Les Palestiniens ont choisi le Hamas pour des raisons multiples. C’est la conséquence de l’agression israélienne et de l’inexistence de partis progressistes palestiniens. Et on sait tous que le Hamas est en partie une construction israélienne, qu’il a été soutenu contre l’OLP, favorisé pour diviser l’OLP dont on disait qu’elle était une institution terroriste. Longtemps, les Israéliens dans leurs attaques ciblées ont tué des gens de l’OLP et laissé les gens du Hamas, etc.


« Déjà vu ! », par Uri Avnery

Extraits d’un texte d’Uri Avnery, diffusé en français le 30 janvier 2006 par l’Association France Palestine Solidarité (texte consultable en entier ici)

« […] Les gens qui croient dans les théories de la conspiration peuvent affirmer que le Hamas fait partie d’un plan israélien tortueux. Certains croient même que le Hamas était une invention israélienne dès le tout début. C’est, bien sûr, très exagéré. Mais il est vrai que, dans les années qui ont précédé la première Intifada, l’organisation islamique était pratiquement le seul groupe palestinien qui pouvait circuler librement dans les territoires occupés.

Voilà le raisonnement : notre ennemi est l’OLP. Les islamistes détestent l’OLP laïque et Yasser Arafat. Donc nous pouvons les utiliser contre l’OLP. De surcroît, alors que toutes les institutions politiques étaient interdites, et que même les Palestiniens qui travaillaient pour la paix étaient arrêtés pour activité politique illégale, personne ne pouvait contrôler ce qui se passait dans les mosquées. « Tant qu’il prient, ils ne tirent pas » était l’opinion naïve qui prévalait dans le gouvernement militaire israélien.

Quand la première Intifada a été déclenchée à la fin de 1987, cela s’est avéré faux. Le Hamas a été formé, en partie pour concurrencer les combattants du Djihad islamique. Dans un court laps de temps, le Hamas est devenu l’âme du soulèvement armé. Mais pendant presque un an, les services de sécurité israéliens n’ont rien fait contre ses membres. Puis la politique a changé et le Cheikh Ahmed Yacine, le chef spirituel, a été arrêté. Tout ceci est arrivé plus par stupidité que dans le cadre d’un plan établi. Aujourd’hui, le gouvernement israélien se trouve face à une direction Hamas démocratiquement élue par le peuple.

Et maintenant ? Eh bien, un fort sentiment de déjà vu.

Dans les années 1970 et 1980, le gouvernement israélien déclarait qu’il ne négocierait jamais avec l’OLP. Ce sont des terroristes. Ils ont une charte qui appelle à la destruction d’Israël. Arafat est un monstre, un second Hitler. Alors, jamais, jamais, jamais...

A la fin, après beaucoup d’effusion de sang, Israël et l’OLP se sont reconnus mutuellement et les accords d’Oslo ont été signés.

Maintenant, nous entendons de nouveau le même refrain. Terroristes. Assassins. La charte du Hamas appelle à la destruction d’Israël. Nous ne négocierons jamais, jamais, jamais avec eux. […] »



On lit peu dans vos communiqués de condamnations des attentats commis par le Hamas au sein de la population civile israélienne…

Je n’ai pas personnellement pour objectif de dénoncer le Hamas. Nous condamnons bien sûr les attentats suicides : ce type d’attentats ne mène à rien, on le sait, et la seule forme de combat efficace est la forme organisée. Les attentats palestiniens sont aveugles, car ils ne sont pas liés à une stratégie militaire, mais à une stratégie politique de mauvais aloi. Cependant, on ne peut s’en tenir à une condamnation : on condamne, mais on explique. On interdit aux Palestiniens d’avoir une armée, et ils n’ont pas de moyens de se défendre de manière organisée ; les attentats suicides sont des actions désespérées, et de nombreux facteurs font qu’ils en arrivent à ça ; ce n’est pas la solution, ce n’est pas bon pour la résistance palestinienne, et ces attentats sont négatifs. Mais il faut toujours rappeler que cette situation est la conséquence de l’occupation israélienne – sans quoi on rentre dans le jeu israélien, et on connaît l’utilisation politique israélienne du terme de « terrorisme » pour refuser de dialoguer, comme ça a été le cas avec Yasser Arafat pendant des années. Il y a donc deux grandes façons de parler des attentats : soit une pure condamnation, selon le modèle dans lequel Israël voudrait nous enfermer ; soit en revenir tout le temps à dire qui est à l’origine l’agresseur et qui est l’agressé. A nous de savoir si nous nous laissons enfermer dans le discours israélien ou non.


Propos recueillis par Rehan et PJ à Lyon le 14 février 2006

PJ
mise en ligne : 12.03.2006




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