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Hommages sincères et respectueux, la France au Tchad



Dans son discours de Dakar, monstre de racisme néo-colonial, M. Sarkozy déplorait le fatalisme de l’Africain qui « jamais ne s’élance vers l’avenir ». La plaisanterie est bonne, et a dû faire rire dans les salons où sont reçus les PDG des entreprises françaises présentes en Afrique. Car lier les problèmes de ce continent à une prétendue « Nature africaine », cela n’est pas nouveau. Mais c’est toujours aussi faux.


Présentation du lieu et des acteurs

Le Tchad est un pays qui possède des réserves naturelles de pétrole, de fer, de wolfram, d’or, d’argent, d’uranium, de cuivre, de diamants, de chrome, de titane, de cobalt, et des nappes souterraines importantes d’eau douce. Des richesses telles qu’un homme politique tchadien, M. Yorongar, le surnomme l’« Eldorado africain ». Et ses réserves de pétrole, dont l’exploitation a commencé en 2003, sont prometteuses puisqu’elles devraient fournir 2 milliards de barils, une manne considérable.

Cependant, les richesses immenses de ce pays ne bénéficient pas à sa population, qui reste l’une des plus pauvres du monde. Mike Davis, sociologue et historien américain, donne dans son livre Planète bidonvilles le chiffre suivant : plus de 99% de la population urbaine du Tchad vit dans des bidonvilles. En outre, 60% des Tchadiens vivent en dessous du seuil de pauvreté, les famines se répètent régulièrement et l’espérance de vie d’un Tchadien est inférieure à 45 ans. Les populations sont maintenues dans l’ignorance et l’illettrisme est massif.

Comment expliquer ce gouffre entre les richesses du pays et le niveau de vie de ses habitants ?

En réalité, quand on parle « des Tchadiens » il faut prendre certaines précautions : la classe dirigeante du Tchad, elle, tire très bien son épingle du jeu. Le président, Idriss Déby, vit dans le luxe. Tout comme le noyau restreint qui l’entoure et qui constitue un appareil d’Etat corrompu et inféodé aux intérêts occidentaux. Faire partie de cette classe dirigeante, cela ne s’improvise pas. Et Idriss Déby n’a pas lésiné sur les massacres d’opposants politiques et les tortures pour s’affirmer à la tête de l’Etat. Mais avant toute autre chose, il faut, pour prendre la tête du Tchad, avoir des amis puissants. Et être prêt à tout sacrifier à leurs intérêts.


La France, bras armé de ses multinationales

Depuis l’indépendance du Tchad, l’ombre de la France plane sur sa politique, et fait régulièrement des piqués pour intervenir militairement, quand l’un où l’autre des dirigeants du Tchad ne sert pas assez ses intérêts économiques et stratégiques. La situation perdure depuis l’indépendance et le gouvernement fantoche du pro-français Tombalbaye. Mais la situation reste plus que jamais d’actualité.

Pour exemple, en 1979, le Tchad est contrôlé par le leader du Front de libération nationale du Tchad (FROLINAT) nommé Weddeye, mieux disposé à l’égard des intérêts libyens que français. La France fait alors appel à Hissène Habré, un membre du Frolinat qui jouait depuis longtemps la carte française dans la région. Alors qu’il est le ministre de la Défense du gouvernement en place, la France le débauche et l’aide militairement à renverser Weddeye par un coup d’Etat en 1982.

Hissène Habré est pourtant bien connu pour être un criminel. A sa prise de pouvoir, le Tchad connaît une des périodes les plus sombres de son histoire. On impute au régime Habré l’assassinat de 40.000 opposants politiques, et des tortures innombrables. Mais rien ici ne peut inquiéter la France. Ni son président, bien de gauche, François Mitterrand...

En 1990, Hissène Habré dépasse les limites du convenable, et signe ainsi sa destitution : Elf n’a pas obtenu la part qui lui revenait « de droit », en récompense de bons et loyaux services de l’Etat français pour Habré, dans le consortium pétrolier qui voit le jour. Les sociétés américaines telles qu’Exxon ou Chevron sont privilégiées dans l’accès à ce marché naissant. Dès lors, son sort est scellé. La France, par l’intermédiaire d’Elf (que de Gaulle appelait en connaissance de cause la « seconde diplomatie française ») lui trouve un successeur.

En octobre 1990, Idriss Déby rencontre les représentants d’Elf aux Pays-Bas, et, malgré sa compromission dans les massacres de l’ère Habré, pendant lesquels il était général de l’armée tchadienne, il est le candidat retenu.

Le marché qu’Elf lui propose est simple : en échange d'un appui militaire et de l'accès au pouvoir, Déby doit garantir l'entrée de la compagnie dans le consortium pétrolier. Chose dite chose faite, le 1er décembre 1990, l'armée française ouvre les portes de N'Djaména à la division rebelle de Déby qui prend ainsi le pouvoir par un formidable coup de force, sponsorisé par Elf et l'armée française. Déby saura remercier Elf qui entre à 20% dans le consortium pétrolier.

Dans une note de service, la compagnie pétrolière nous donne des renseignements sur cette fameuse « Nature Africaine », décidemment bien pratique pour légitimer l’intolérable : « Au Tchad, la guérilla est quasiment une tradition et la prise du pouvoir se conçoit par les armes et non par les urnes. Ainsi, seul un régime militaire est concevable. » Concevable pour les Tchadiens ? Ou pour Elf et l’Etat français ?

Mais, en récompense, les retombées pour les grandes entreprises françaises furent importantes. Pour Elf, nous l’avons vu, mais également pour Sogéa-Satom et Bouygues, car 500 millions d’euros de contrats de travaux et de services ont été adjugés à des entreprises françaises pour la construction du pipe-line Tchad/Cameroun.

Dans toute cette affaire, l’Etat français et ses militaires se sont bien comportés comme le bras armé des multinationales françaises. Et le personnel de l’Etat tchadien, mis en place pour ces intérêts, les sert avec zèle : Idriss Déby maintient pour les entreprises étrangères, et donc françaises, un climat fiscal très appréciable. Elles bénéficient de très nombreuses exonérations : rien que pour la construction du pipe-line, le montant des exonérations a été estimé en 1995 à plus de 21 milliards de dollars.

Tout cela se fait bien entendu au détriment des populations du Tchad. Car la classe rapace qui se maintient au sommet de leur pays grâce à l’aide active de la France ne leur offre que misère et violence. Par exemple, lors de la construction du pipe-line, tous les habitants qui avaient le malheur de se trouver sur le trajet du pipe-line ont été déplacés, avec violence et sans indemnité. Dans tout cela, les institutions mondiales sont complices. Le député Yorongar écrivit un courrier à la Banque Mondiale pour attirer son attention sur ces séries d’expropriations. Il prenait pour exemple le cas d’un paysan tchadien qui avait été expulsé par la compagnie de construction filiale du groupe Bolloré et avait été ainsi dépossédé de sa maison et condamné à l’errance. Le sous-secrétaire de la Banque Mondiale, Serge Michaïlof, lui répondait ainsi, dans une lettre du 21 mai 1999 :

« La personne citée (Ndodjingar) était éligible à une indemnisation totale de 90 000 Francs CFA. Elle a choisi l'indemnisation en nature sous forme d'une bicyclette. Le prix de cette bicyclette est de 89 000 F CFA. La différence est égale au montant de l'indemnisation en liquide lui étant du : 1 985 F CFA [19,85 FF ou 3 Euros]. Il lui a été remis un certificat d'indemnisation en nature pour un montant de 89 000 F CFA au moment de la livraison de sa bicyclette. Ce document témoigne du paiement en nature. »

Perdre son terrain et sa maison est acceptable aux yeux des plus grandes institutions en échange de 3 euros et... d’une bicyclette. La réponse de la Banque Mondiale prouve tout simplement les connivences de l'institution avec les grandes sociétés de construction responsables du projet.

Mais tout cela n’est pas étonnant, et découle du système capitaliste qui régit l’économie mondiale. En effet, le marché des travaux de l’ampleur de la construction d’un pipe-line sont limités. Pour les groupes français de BTP, l’octroi de tels marchés, avec tous les profits qu’ils génèrent, est indispensable à leur survie car s’ils en perdaient plusieurs d’affilée au détriment de grands groupes américains par exemple, ils pourraient se faire engloutir par ces groupes. C’est pourquoi les conditions économiques, politiques, militaires, leur permettant de remporter ces marchés doivent absolument être réunies. Au Tchad, comme dans bien d'autres régions d'Afrique et du monde, cela passe par l'intervention armée et tout ce qu'elle implique : dictature, répression des opposants politiques, création et exacerbation des conflits « ethniques »...

Au Tchad, l’intervention de l’armée française crée à la fois des débouchés et des profits pour les entreprises françaises, et participe au maintien du capitalisme. Ce système a un nom : l’impérialisme.


Mensonges d’Etat à la française

Comment faire passer, aux yeux de la population française, un tel soutien ? Il s’agit de maquiller Idriss Déby en chef d’Etat ami et respectable, car « démocratiquement élu », et, bien entendu, reconnu par des institutions internationales comme l’Union Européenne ou l’ONU. Mais, en fait d’élection, nous avons bien vu comment Idriss Déby était arrivé au pouvoir, et cela ne nous étonne pas de voir comment il s’y maintient : entre action armée de la France et de l’Europe, et suffrages truqués. Lors de la dernière élection présidentielle en date, le 3 mai 2006, le dictateur corrompu a recueilli... 77,5% des suffrages de sa population. Grâce notamment à l’aide active de la France qui coopère dans le trucage des élections pour permettre au dictateur de s’habiller en président respectable. A l’issue de ces élections, c’est à Lionel Jospin qu’est revenu le rôle d’acclamer le nouveau président. Il l’a reçu en juin 1997, avalisant ainsi la « démocratisation » du Tchad.

Mais la plaisanterie ne s’arrête pas là... les intellectuels français les plus en vue rejoignent le cortège des applaudissements. Ainsi, Pascal Chaigneau (administrateur de RFI, professeur à HEC, ancien consul et expert en relations internationales, Officier de la légion d’honneur) déclare à la tête d'une délégation française officielle :

« C'est un particulier honneur d'être aujourd'hui au Tchad pour remettre à son excellence le diplôme Honoris causa de l'Ecole des Hautes études internationales créé pour récompenser les hommes ayant oeuvré pour la paix. »

Dans la grande mascarade, chacun y met un peu de sa peinture de criminel. En vingt ans de pouvoir, Idriss Déby a vu les gouvernements, les intellectuels, les journalistes, etc., qu’ils soient de droite ou de gauche, se succéder. Mais leur soutien inconditionnel est resté une constante.


Retour sur la dernière intervention française au Tchad

Dans les mois de février et mars 2008, la France, aux côtés de l’Union Européenne dans le cadre du dispositif militaire Epervier, est une fois de plus intervenue pour maintenir au pouvoir le dictateur Idriss Déby. Bien que son intervention militaire soit niée, la France reconnaît tout de même que Paris a fourni des munitions (16 petites tonnes), de la logistique et des services de « renseignement ». Mais sans entrer dans la bataille. Une exception unique est reconnue par les pouvoirs français : lors de l’attaque des rebelles sur l’aéroport de N’Djaména, le 2 février, les soldats du dispositif Epervier ouvrent le feu. Le journal Le Monde, du 7 février 2008 reconnaissait tout de même « Ce rôle pèsera lourd dans l'issue de la bataille pour la capitale, car c'est à l'aéroport que se concentrent des éléments cruciaux de l'appareil militaire tchadien ».

En lisant entre les lignes, on peut se rendre compte de l’aide effective apportée par la France et l’Union Européenne au dictateur. Cependant, cette réalité s’affronte en permanence à la langue de bois des dirigeants. En 2006, Jacques Chirac parlait d’un « coup de semonce » au Tchad... En langage moins diplomatique, comprenez : un bombardement par un avion Mirage de l’armée française sur les files de rebelles qui se dirigeaient vers N’Djaména.

De nos jours, alors que les rebelles condamnent l'intervention directe de l'aviation française qui a causé d'énormes victimes civiles, notamment sur le Lycée de la Liberté et le marché central de N'Djamena, le Ministre des Affaires Etrangères M. Kouchner affirme de son côté :?« Jamais il n'y a eu aussi peu d'interventions de la France. Et je prétends même que c'est cela qui est nouveau ».


Remerciements à « nos amis »

L’entreprise de légitimation et de mensonge qui entoure la politique de la France au Tchad n’est pas l’oeuvre de la France seule...

Le rôle de l’ONU dans cette affaire est également révélateur de l’aide que peut apporter cette instance internationale dans la répartition des zones d’influence des pays les plus puissants, et ici de l’aide apportée à l’action de la France au Tchad. Nicolas Sarkozy, dans son discours de La Rochelle de mars 2008 nous explique le rôle de l’ONU en ces termes :

« Le Conseil de sécurité de l'ONU a condamné les attaques [des rebelles] et appelé ses membres à apporter leur soutien au gouvernement du Tchad, il faut laisser le Tchad tranquille » et « arrêter maintenant avec ces actions rebelles ».

L’action française au Tchad reçoit également la bénédiction et le soutien actif de l’Union Européenne, grâce à l’action de l’Eufor - force européenne au Tchad (ancienne opération française « Epervier ») - qui a pour but affiché de protéger les 45 000 réfugiés du Darfour et les déplacés tchadiens et centrafricains, et qui n’est en réalité que la caution européenne donnée à une présence militaire française accrue au Tchad. En effet, sur ses 3 700 soldats, 2 100 sont français.

Mais l’Eufor ne joue pas uniquement le rôle de caution de l’action française au Tchad : les autres gouvernements européens y trouvent également leur compte. Ainsi, la participation de soldats néerlandais n'est pas un hasard. La société Shell (anglo-néerlandaise) est entrée pour une part importante dans le capital du consortium pétrolier tchadien.

Le soutien de l'Union Européenne s'explique donc par ces sommes d'intérêts des classes dominantes des différents pays d'Europe qui comptent bien maintenir ou développer leurs intérêts sur place.

Quant au rôle de la Banque mondiale, nous avons déjà vu que son aide est précieuse.

La France, dans son entreprise, ne se comporte donc pas en délinquant de la communauté internationale, et ne reçoit aucune réprobation.


Parlons maintenant de changer cette situation

Le cas de l’impérialisme français au Tchad n’est qu’un exemple. L’impérialisme est issu du capitalisme. A un stade de développement donné, les entreprises et donc les Etats des pays développés doivent trouver de nouveaux débouchés pour leur production, trouver de nouvelles sources de profits, sous peine de voir d’autres pays et d’autres entreprises en tirer partie, et les engloutir. S’attaquer à l’impérialisme, cela signifie donc nécessairement s’attaquer au système capitaliste qui l’engendre. Et donc renverser les personnes qui font tenir ce système car elles en tirent profit : la classe dominante, celle des Martin Bouygues, des Sarkozy, des Idriss Déby. Cette classe est bien consciente de ses intérêts, et les défend sans prendre en compte la violence qu’elle génère pour les Tchadiens par exemple, mais également pour les sans-papiers qui se font exploiter en France dans les entreprises de BTP, pour les travailleurs licenciés pour plus de profits, exploités ici comme ailleurs. Pour elle, la lutte des classes n’est pas une fiction, mais une donnée qu’elle exploite savamment, pour la défense de ses intérêts. Comme l’a dit Warren Buffet, un spéculateur qui fait partie des hommes les plus riches du monde, cité dans le Canard enchaîné du 22 octobre 2008, « la guerre des classes existe, c’est un fait, mais c’est la mienne, la classe des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner ».


Sources

Ouvrages

- Projet pétrolier Tchad-Cameroun. Dés pipés sur le pipe-line. « Dossiers Noirs », association Agir ici, Survie.
- Tchad, le procès d’Idriss Déby - Témoignage A Charge, Ngarlejy Yorongar
- Noir Silence, François-Xavier Verschave.
- La Françafrique. Histoire du plus long scandale de la République, François-Xavier Verschave.
- Planète bidonvilles, Mike Davis.

Articles

- discours de Nicolas Sarkozy à Dakar, le 26 juillet 2007
- discours de Nicolas Sarkozy à Dijon, le 23 avril 2007 (discours de campagne)
- « Où est passé l’argent du pétrole tchadien ? », Anne-Claire Poirson, Monde diplomatique, septembre 2005
- « Nicolas Sarkozy obtient du Tchad la promesse d'une enquête », Emmanuel Jarry, Le Monde, 27 février 2008
- « Tchad : l'Elysée était partagé sur l'intervention », Le Monde, 07 février 2008
- « La France et l'Eufor prises dans la tempête tchadienne », Thierry Oberlé, Le Figaro, 08 février 2008
- « Sarkozy : « La France fera son devoir au Tchad » », Le Figaro, 05 février 2008
- « Tchad, un vrai conte de fées », JF J, Le canard enchaîné, 13 février 2008
- « Ingérence à l’ancienne au Tchad », Philippe Leymarie, Monde diplomatique, 2006
- « Tchad, Une dictature qui ne survit que grâce au soutien de la France », Lutte de classe n° 111, mars 2008
- « La gueule ouverte », Le canard enchaîné, 22 octobre 2008


Clara
mise en ligne : 21.12.2008




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