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Pourquoi il faut lire Mahmoud Darwich.



A la mort de Darwich j'ai écrit un petit truc, la nuit même, je n'ai pas voulu dormir cette nuit-là. Comme l'enfant veille de fête qui s'applique à crever la surprise. Je comptais partir de ça pour faire quelque chose de plus long. Sauf que la énième barbarie est venue et je n'ai plus réussi à écrire pourquoi il faut lire Darwich, alors que Gaza...
J'aurais voulu dire la fascination qui a transpercé mon enfance, pour les titres des livres de Darwich ; livres que, pendant longtemps, je n'ouvrais jamais, les titres suffisaient, les titres étaient déjà trop beaux, bien trop : Au Dernier soir sur cette terre, Une Mémoire pour l'oubli, Et la terre se transmet comme la langue, La Terre nous est étroite. J'aurais voulu dire mes épaules le soir où je découvrais de sa bouche le poème en hommage à Edward Said, où je plongeais mon regard dans cette tendre citadelle interdite qu'est la langue arabe pour moi, transmise et pourtant jamais déliée. Ce moment, ces pleurs échangés et la philosophie qui me rattrape, heureusement, par la main d'Etienne Balibar sur mon épaule, ce soir-là au Reid Hall à Paris. J'aurais voulu dire l'Humanité et la puissance du Discours de l'homme rouge. L'inquiètude de le savoir dans le lit de l'étrangère et la libération de me savoir autorisée à goûter l'étranger.
Le bonheur de le lire dire les amandiers et l'émerveillement de découvrir que les mots existent, par delà les langues, honneur de la traduction, honneur d'Elias Sanbar.
J'aurais voulu que ceux qui ont aimé Identité en crescendo réalisent l'oeuvre de Mahmoud Darwich et la dette, même pour ceux, ici, aujourd'hui en France. Et la beauté. Et l'horreur de la poésie, de la liberté. Mais la chair et le fer rendent l'entreprise ridicule, comme d'argumenter la beauté de Nina Simone un soir de lynchage ou après l'acquittement des bourreaux de Rodney King.
Gaza est brûlé et appeler à lire est dérisoire : chaque fois que je ferme les yeux je ne rêve que de missiles sol air pour lacérer leurs ciels, leurs chiens de fer, humilier leurs sourires carnassiers.
Il n'y a de pourquoi qui puisse trouver une réponse, qui, à la poésie, mêlera la raison.
Immanquablement, la nuit du deuil, se sont imposés à moi des qui, des comment, qui délient la poitrine du poids qui la creuse et dévoile, découvre finalement une compagnie qui me laisse encore orpheline, après Edward Saïd. Après Frantz Fanon. Encore. Pour tous ces frémissements du beau et pour tout ce que je ne sais pas écrire, j'aurais voulu dire pourquoi il faut lire Mahmoud Darwich. Il reste mon rêve de Palestine.


*


Qui portera l'impossible ?
Plus ni larme ni encre
Nos pères ne peuvent-ils survivre à 67 ?
Qui portera l'impossible ?
Cette négritude flasque avachie dans l'informe ?
Cette arabité flasque avachie dans l'informe ?
Qui se souvient de l'homme-rouge ?
Qui libèrera la Palestine ?
Qui fera de moi une femme libre ?
Qui illuminera ma route ?
Qui portera l'impossible ?
Qui bercera mes rêves d'enfance ?
Qui m'endormira au son des canons ?
Qui d'Irlande me réveillera à Beyrouth ?
Qui me consolera de la mort d'Edward ?
Qui ne trahira ni les mots ni les miroirs ?
Ni les visions ni les mémoires ?
Qui me consolera donc si mon oncle est mort ? Où seront les mots ?
Sous quel ciel ? En quelle selle ?
Qui portera l'impossible ?
Qui me souviendra le pays aux lettres ?
Qui me murmurera les honneurs lointains ?
Qui m'attendrira au seuil de la porte ?
Qui accueillera ma haine de la force ?
Qui portera l'impossible ?
Qui me consolera de la mort d'Edward ?

Qui reste-t-il ?
Malik m'a répondu "il reste nous".
Avec qui veillerai-je et boirai-je ?
Djamal m'a répondu "je pense à toi".
Dans chaque nuage une solitude, et le vent boussole du migré vers le nord.
Paris sommeille et mon coeur tendre récolte chaque miette de douceur pour ne pas hurler.
De rage et de tristesse, l'alcool brûle la gorge, il suffit.
Que je ne range plus la plume, sans relâche que j'exerce mon glaive,
Chaque seconde de cette nuit de veillée me portera à l'aube digne.

Je veux voir le ciel s'éclairer du soleil,
Je veux voir la lumière dévoiler la journée
Je ne veux pas dormir
Je veux payer de ma fatigue ma vie
Je veux peiner de ma jeunesse
Je veux soigner ma tête des yeux ouverts
Je veux promettre et m'y tenir
Je veux veiller jusqu'à vomir
Ma rage et ma tristesse
Mon âge et mes faiblesses
Et que s'offre la détermination d'une puissance de l'écrit
Qui modèle le réel, le figure en chaque esprit
Je veux prendre de l'avance
En atteignant les nimbes
Je veux pénétrer le silence
D'une ville qui crache sur les humbles
Je veux précéder le clocher
Et surprendre le temps
Faucher sa trajectoire
Parce qu'il m'a volé mon oncle
Qui n'a pas fini d'écrire
Qui avec peine eu le temps de se dresser.
J'aurai le temps.

Djohar Sidhoum-Rahal


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