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« Les rapports du ministère de l’intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété. »

« Aux humiliés l’humilité et la honte, aux puissants le soin de bâtir des grilles de lecture. A l’exacte opposée des manipulations affleure la dure réalité. Et elle a le cuir épais. La réalité est que vivre aujourd’hui dans nos quartiers c’est avoir plus de chance de vivre des situations d’abandon économique, de fragilisation psychologique, de discrimination à l’embauche, de précarité du logement, d’humiliations policières régulières, d’instruction bâclée, d’expérience carcérale, d’absence d’horizon, de repli individualiste cadenassé, de tentation à la débrouille illicite… c’est se rapprocher de la prison ou de la mort un peu plus vite que les autres… »

Ces deux phrases pointées du doigt sont issues d’un article signé par Hamé et intitulé Insécurité sous la plume d’un barbare, publié dans le magazine n°1 du groupe La Rumeur. Paru le 29 avril 2002, ce magazine gratuit accompagnait la sortie de l’album L’ombre sur la mesure… et accompagnait également une actualité nationale particulièrement brûlante, accouchée d’interminables et grotesques débats sur l'insécurité, prétendue mère de tous nos maux et fille d’une horde de sauvages à recadrer d’urgence. A l’intoxication propagandiste, Hamé et La Rumeur préfèrent le constat quotidien et historique d’une réalité sociale pourtant si difficilement admise par la majorité de la population : l’insécurité touche en premier lieu les plus démunis et les plus délaissés d’entre nous, et en particulier les populations parquées dans les quartiers populaires. Analyser et dénoncer l’insécurité vis-à-vis de l’emploi, du logement, de l’éducation, et entre autres insécurités, vis-à-vis de la police : voilà bien le propos de l'article en question. L’inénarrable ministre de l’Intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy, ne pouvait évidemment pas entendre ces vérités, qu’il fallait donc réduire à un crachat diffamatoire. Deux ans de procédures ont abouti au procès qui s'est tenu à la XVIIème chambre correctionnelle du Tribunal de Grande Instance de Paris, le 12 novembre 2004.

Hamé prévenait en mars 2003 : « Ce pour quoi on nous attaque en diffamation, c'est la question du comportement de la police, de ses méthodes, des crimes policiers. (…) Tu ne peux pas dire que la police humilie, qu'elle agresse, qu'elle sort de la légalité et qu'elle outrepasse ses droits. Et quand bien même elle n'outrepasserait pas ses droits, elle est complètement couverte. Ça, tu ne peux pas le dire… et c'est ce débat-là qu'on aimerait remuer. » Et c’est ce débat-là qu’ils ont remué…

Un débat et un combat que sont malgré tout nombreux à engager, et c’est aussi ce que ce procès permit de réaffirmer : historiens, sociologues, chercheurs, enseignants, artistes, avocats, et même policiers, comptent dans leurs rangs des francs-tireurs porteurs d’un regard et d’une analyse corroborant le propos de l’article incriminé. A commencer par Maurice Rajsfus, historien né en 1928, auteur de dizaines d’ouvrages sur la police et la collaboration française pendant la Seconde Guerre Mondiale, et co-fondateur en 1994 de l’Observatoire des Libertés Publiques - dont le bulletin Que fait la police ? « se donn(ait) pour tâche initiale de recenser toutes les informations concernant les grandes et les petites exactions des policiers qui ont de plus en plus tendance à se considérer comme des justiciers ». Observateur et recenseur attentif des abus policiers, Maurice Rasjfus raconte notamment dans ses ouvrages les massacres du 14 juillet 1953 et du 17 octobre 1961, occultés par l’Histoire officielle. Dans Les silences de la police : 16 juillet 1942 - 17 octobre 1961 (écrit avec Jean-Luc Einaudi, paru en 2001 chez L’Esprit frappeur), nous est rappelée « cette véritable guerre contre les "bougnoules", conduite dans Paris, (qui) eut son point d’orgue le 17 octobre 1961, lorsque, sous les ordres du préfet de police Papon, des centaines d’Algériens furent froidement assassinés par des policiers dont un certain nombre avait certainement officié sous Vichy, au temps des rafles, avec des Juifs pour victimes ». Or ce sont bien de ces morts par « centaines » qu’on nous a « demandé d’oublier » dont parle Hamé, de ces crimes non seulement impunis mais encore aujourd’hui timidement reconnus par l’Etat français… et c’est un euphémisme. Cette absence de reconnaissance officielle, symbole de l’injustice faite aux victimes, pèse aussi de tout son poids sur ceux qui doivent en supporter le terrible « héritage », à savoir les policiers eux-mêmes : voilà ce que décrit à la barre Erik Blondin, gardien de la paix et fondateur du Syndicat (très minoritaire) de la Police Nationale. L’auteur du Journal d’un gardien de la paix (paru en 2002 aux éditions La Fabrique) s’acharne à dénoncer les comportements inacceptables de certains de ces collègues, et se bat pour la reconnaissance des crimes policiers passés pour mieux s’en distinguer aujourd’hui, « seul moyen de créer un climat de confiance auprès de la population ». D’une part, ce témoignage fort affirme que les critiques exprimées par Hamé dans son article sont partagées au sein même de la police, ce qui accrédite au passage l'un des points de la défense (« je n'ai pas cherché à faire de la police un bouc émissaire »). D’autre part, il confirme le nécessaire travail d’assainissement qui bénéficierait à tous les policiers soucieux d’exercer honorablement leur métier (ok, il n'y en a sûrement pas des millions).

La démonstration de l'existence des crimes policiers du passé était donc centrale dans ce procès, il en allait de même concernant l'affirmation des « humiliations policières régulières ». Chercheur au CESDIP (Centre de Recherches Sociologiques sur le Droit et les Institutions Pénales, à la fois laboratoire de recherche du CNRS et service de recherches du Ministère de la Justice), auteur de nombreuses études sociologiques approfondies traitant de la problématique des violences policières (dont Bavures policières ? La force publique et ses usages, paru en 2002 aux éditions La Découverte), Fabien Jobard force le respect pour son travail de fond et ses analyses non-partisanes. Dans un rapport de 1991 publié par le Comité européen pour la prévention de la torture, il était indiqué « qu'une personne privée de sa liberté par les forces de l'ordre cour(rai)t un risque non négligeable d'être maltraitée ». Lors d'une conférence prononcée en mai 2002, Fabien Jobard remarquait à ce sujet : « Le gouvernement français imputait au Comité pour la prévention de la torture le terme d'allégation illégitime. C'est à dire qu'il mettait en balance l'usage de la force illégitime (la bavure) et l'allégation illégitime. Le comité pour la prévention de la torture était dans l'embarras pour pouvoir faire face à une telle injonction, pour avoir un discours à l'indicatif ». On peut se rendre compte ici de l’étendue du travail à effectuer pour réussir à faire parvenir la réalité aux oreilles de l’Etat français… Sur la question de la stratégie étatique du traitement de ces fameuses « allégations », Fabien Jobard rappelle dans le cas précis de la plainte contre Hamé le contexte de l'époque, défavorable à un Sarkozy en difficulté devant une bonne partie de ses sbires, qu’il espérait calmer avec un os à ronger… L'avocat de Hamé ira jusqu'à qualifier le patron de l'UMP de « pompier pyromane qui ferait mieux de balayer devant sa porte ». Au passage, il ne faudrait surtout pas négliger dans ce genre d'affaire le poids et l'influence de syndicats de police proches de mouvements d'extrême-droite ; l'affaire autour du groupe de rap Sniper (aux propos nettement moins mesurés que La Rumeur, certes) a démontré récemment l'incroyable et efficace pression que des groupuscules d'extrême-droite peuvent appuyer sur des représentants de la police et des responsables politiques locaux, jusqu'à faire remonter le tout à l'Assemblée Nationale. Intérêts confluents ou connivence idéologique ? Toujours est-il que les rappeurs sont des cibles communes et faciles à atteindre. Et finalement, il semble que les motivations de cette attaque en justice soient très diverses : opportunisme politique (qui est manifestement tombé complètement à plat étant donné qu'aucun représentant du Ministère n'était présent au procès !), tentative de maintien d’un tabou étatique, ou encore une certaine forme de mépris de la jeunesse issue des quartiers populaires - et particulièrement de la jeunesse issue de l’immigration, a fortiori politisée.

Saïd Bouamama et Pierre Tévanian peuvent témoigner de l’état d’esprit et des conditions de vie de cette population. Le premier est sociologue, investi notamment dans la lutte auprès des sans-papiers, et analyste pertinent de la jeunesse des quartiers populaires ; à la barre, il parle de cette « honte » qui la mine souvent, d’un sentiment partagé d’injustice et d’inégalité, menant à l’« absence d’horizon » dont parlait Hamé. Enseignant dans un lycée de Drancy en Seine-St-Denis, Pierre Tévanian sonde ses élèves et constate lui-aussi le sentiment régulier d’« humiliation », notamment devant la police. Il témoigne également au-travers de chiffres que les habitants des quartiers populaires sont les premiers touchés par la précarité sociale (échec scolaire, chômage, mauvais logement, répression carcérale, …), la répression policière constituant un facteur supplémentaire d'insécurité sociale. Anticipant les objections typiques, l'assistant de l'avocat de la défense citera d'ailleurs un point de vue de Pierre Tévanian, énoncé dans son livre Le ministère de la peur (L'esprit frappeur, 2003, pages 244-245) : « Quand à ceux, tellement nombreux, qui ne veulent pas entendre parler des crimes policiers, et qui objectent systématiquement, comme par réflexe conditionné, qu'il y a "aussi des policiers qui se font tuer", on se contentera de leur répondre que c'est exact, mais que les assassins de policiers croupissent en prison depuis de nombreuses années, alors qu'il est rarissime que les "bavures" policières causent à leurs auteurs ne serait-ce qu'une journée en prison ».

A la lumière de ces différents témoignages, il est bien apparu - puisque besoin était - que les constats dressés par Hamé et La Rumeur recouvraient une réalité historique, sociologique et juridique, et étaient partagés et défendus par bon nombre de personnes - que l'accusation en diffamation devrait selon la logique sarkozyenne viser également ! Lorsqu'Ekoué témoigne à la barre que les propos incriminés auraient pu être tenus par n'importe quel membre du groupe, il confirme cette idée selon laquelle la défense portait aussi une mission collective. L'avocat de Hamé, Dominique Tricaud (co-fondateur du mouvement Justice-Action-Libertés, fermement opposé aux lois Perben II), concluait d'ailleurs sa plaidoirie sur la nécessité pour tous de « suivre ce barbare-là », « en avance » dans son travail salutaire de dénonciation et de lutte contre les manquements de la République. Forts d'une défense pertinente et efficace, et d'un réquisitoire très réservé de la procureur Sandrine Alimi-Uzan (pour qui le prévenu ne semblait pas avoir droit à son nom de famille, puisque systématiquement appelé « Monsieur Hamé »…), La Rumeur peut attendre relativement sereinement le verdict, qui sera prononcé le 17 décembre 2004.


JB (merci à Zahra Ali, Khadija Lahlali et Fatima Ali)
mise en ligne : 09.12.2004




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