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Le scénario est désormais classique. Dans un quartier populaire « sensible », la mort (accidentelle ou intentionnelle) d’un ou plusieurs jeunes en relation avec une intervention policière, déclenche des « émeutes urbaines » : dégradations et destructions de biens, affrontements avec les forces de l’ordre. Depuis les évènements de 1990 et 1991 survenus en banlieue parisienne et lyonnaise, les exemples sont nombreux : Mantes-la-Jolie, Sartrouville, Dammarie-les-Lys, Toulouse… Les émeutes de novembre 2005 en sont le dernier exemple, mais leur ampleur et leur « traitement » sont cependant inédits. Suite à la mort de deux adolescents le 27 octobre à Clichy-sous-Bois, la ville s’embrase. Progressivement, pour des facteurs immédiats multiples, le mouvement prend de l’ampleur et gagne jusqu’à plus de 270 communes dans la France entière, avant de s’éteindre progressivement à partir du 14 novembre. Face au traitement judiciaire, politique et médiatique de ces évènements, le collectif « A toutes les victimes des révoltes de novembre 2005 », au site Internet très fourni, s’est constitué en un réseau de soutien et d’information indispensable. Entretien avec deux de ses membres.


Quand et comment est né le collectif « A toutes les victimes », et qui le compose ?

Le site Internet du collectif a été mis en ligne fin novembre 2005, après les nuits les plus dures. J’étais chez moi, j’ai eu l’hélicoptère au dessus de la tête pendant six jours… Au départ, on était trois, et on est tout simplement partis de discussions. Ensuite, chacun a ramené quelques connaissances, et des gens nous ont rencontrés par le biais du site. Aujourd’hui, on est donc une bonne quinzaine, dont une majorité de filles. Notre moyenne d’âge tourne autour de la trentaine. Nous habitons tous en banlieue, et quand on a vu que les événements devenaient sérieux et qu’il n’y avait personne pour agir ou parler de façon intelligente de ce qui se passait, on a décidé de se prendre en main. Je pense que depuis des années, tout est fait pour nous déresponsabiliser, mais nous aussi on veut conduire le bateau. Pourquoi ? Parce qu’on est dessus. On n’a pas le choix, c’est à nous de le faire… On se sent impliqués de fait : c’est de nos vies dont il s’agit. J’aurais préféré que les politiques s’en chargent. Mais on n’a personne. Enfin si, on a Lilian Thuram comme président, Akhenaton comme ministre de l’économie, et Kool Shen comme ministre de l’intérieur… On n’est pas représentés. Et les associations ou les gens qui se bougent, qui s’impliquent sur le terrain, comme DiverCité à Lyon, ou le Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB), ne sont pas relayés.


Quels sont vos objectifs ?

Mettre en contact les gens qui ont subi la répression, faire passer un autre discours sur ces révoltes, rassembler toutes les informations et les renseignements sur ce qui s’est passé. Pour ça, Internet est ce qu’il y a de plus efficace : grâce au site, on a réussi à entrer en contact avec des gens éloignés géographiquement (Lille, Lyon, etc.). Notre site est un des seuls, voire le seul, à traiter exclusivement des révoltes. On a donc une bonne visibilité sur Internet. Depuis fin novembre, on a dû largement dépasser les 30 000 visites uniques sur le site.


Etes-vous issus du militantisme ?

Pas spécialement, même si beaucoup d’entre nous se sont déjà mobilisés pour d’autres choses, d’autres problèmes dans les quartiers. Pour moi, il n’y a pas une façon de militer ou de faire de la politique : celui qui fait du soutien scolaire ou celui qui s’occupe d’un club de sport, qui se bat pour que les mômes aient quelque chose, est tout aussi important que les syndicalistes ou les politiques…


Le collectif a t-il pour but de durer ?

Le collectif, c’est d’abord un outil. Il s’est monté ponctuellement, et il peut très bien disparaître dans un an. C’est quelque chose de circonstance : on n’a pas vocation à perdurer, et surtout, on n’a pas de créneau à prendre. Plus tôt les choses seront réglées, plus vite on pourra retrouver nos vies. Surtout que nos revenus (pour ceux d’entre nous qui en ont…) ne nous permettent pas non plus tout ce qu’on veut.


En pratique, comment se traduit votre action ?

Elle consiste d’abord à faire ressortir les informations qui sont passées à la trappe, notamment en intervenant dans des radios. On aurait aussi voulu apporter un soutien direct aux victimes, en écrivant des lettres aux gens qui sont en prison par exemple, pour leur montrer qu’on est là. Mais ça s’est avéré très difficile : on a beaucoup de mal à les contacter. On a quand même atteint notre principal objectif, qui était de pouvoir mettre en relation tous les gens qui sont concernés par cette affaire. On est les seuls à faire ça. N’importe quelle personne qui a été victime de quelque chose n’importe où, peut nous contacter, et on peut la mettre en relation avec des gens qui peuvent l’aider directement ou localement. On a ainsi réussi à mettre en contact les différents comités de soutien. Une autre action importante pour nous consiste à se battre auprès des tribunaux pour obtenir les chiffres de la répression. Face au refus, beaucoup ont laissé tomber. On est les seuls à continuer à réclamer, à faire ce travail de collecte. Sinon, on travaille actuellement sur un documentaire qui traiterait des révoltes. Avec très peu de moyens. On est d’ailleurs ouvert à tous les soutiens, apports et bonnes volontés. C’est le principe d’un collectif : n’importe qui peut participer, s’engager plus ou moins, sans avoir de carte à prendre. Enfin, on organise un grand concert dans une grande salle parisienne qui permettrait aux artistes d’aider bénévolement des familles de personnes incarcérées au travers des comités de soutien. Sachant que l’argent sera directement versé à ces comités, dans la mesure où nous ne sommes qu’un collectif, pas une association. On sert surtout de relais. On essaie aussi de se serrer les coudes avec les autres associations, comme le MIB, pour qui on a énormément de respect parce qu’il est toujours resté intègre, fidèle et présent, ou les « Indigènes de la République », même si on n’est pas d’accord sur tout mais qui se bougent sur la question. La situation est telle qu’on est obligés de bosser ensemble. Je pense qu’à la base, de plus en plus de gens en ont marre d’être pris pour des cons par les politiques. Parce qu’il ne faut pas se leurrer : s’ils nous foutent autant sur la gueule, dans le discours ou dans les faits, c’est qu’ils nous méprisent. Et on est arrivé à un stade limite où les gens en ont assez.




Avez-vous maintenant des données chiffrées sur la répression ?

Le ministre de l’Intérieur parle de plus de 5000 arrestations – dont la moitié après les faits, et de 800 incarcérations. Le Syndicat de la magistrature parle de 4000 arrestations, avec 600 incarcérations d’adultes, courant décembre. Les mineurs ont le plus souvent été jugés après, parce qu’ils ne peuvent pas passer en comparution immédiate. Beaucoup sont jugés en ce moment, les chiffres vont donc encore grimper. On constate que les peines les plus lourdes ont été prononcées dans le Nord, et que des variations inquiétantes s’observent d’un tribunal à l’autre. On essaie donc avec le collectif de faire pas mal d’information sur le plan judiciaire.


Quel a été le traitement judiciaire des personnes arrêtées ?

La justice a dû travailler très vite et les comparutions immédiates ont été monnaie courante. La comparution immédiate signifie que quand tu as commis un petit délit, au lieu de rester en détention préventive en attendant le procès, le jugement a lieu dans les 48 heures. Le plus souvent, l’avocat est commis d’office, il a cinq minutes pour préparer la défense d’un mec qu’il ne connaît pas, il part avant la prononciation du verdict et ne fait pas le suivi de la personne qu’il a défendu. Normalement, cette procédure est exceptionnelle. Mais là, ça a permis une « justice d’abattage », pour reprendre les mots du Syndicat de la magistrature. Les magistrats ont été débordés parce qu’il fallait aller vite. Ils ont donc fait appel à des magistrats de réserve. Certains ont même dû travailler dans des préfectures et des commissariats, donc « l’indépendance de la justice »… De plus, les peines dépassent largement les jurisprudences habituelles. Ça veut dire que les gens qui ont fait une connerie à ce moment-là ont pris plus cher. Et la double peine, quand c’était possible, a été appliquée. C’est clair que la justice a travaillé pour l’exemple, avec des logiques de rendement. Si Aubin se fait expulser, c’est parce qu’il faut faire du chiffre.


Etes-vous rentrés en contact avec des personnes du milieu judiciaire ?

Le Syndicat de la Magistrature d’abord, avec qui on a eu de bons rapports, parce qu’ils ont condamné dès le départ le mode de justice que le gouvernement leur impose, ainsi que l’état d’urgence. Pour obtenir des précisions sur le plan judiciaire, on a aussi échangé avec la Ligue des droits de l’Homme (www.ldh-france.org). Tous ces gens sont prêt à travailler avec nous facilement, parce qu’on agit concrètement et qu’on n’arrive pas avec un discours préfabriqué.


Avez-vous des renseignements sur les conditions de détention des gens arrêtés lors des révoltes ?

Très peu. Parce que la prison, c’est un milieu très fermé, et c’est très dur d’obtenir des informations sur ce qui s’y passe. Ce qui est sûr, c’est que ces gens sont arrivés en surplus dans des endroits déjà surchargés, pour tirer des peines courtes. Ils ont dû être mal perçus par les autres détenus. Ces expériences ont dû être très traumatisantes. C’est pour ça qu’il faut un suivi. Je pense et j’espère qu’on en saura plus par la suite, à travers notre réseau, en contactant les familles…




On a lu des analyses de fond très intéressantes sur votre site. Pourtant, elles sont peut mises en avant, pourquoi ?

On présente ces analyses de sociologues, etc., sur le site pour montrer un autre discours que ce qu’on entend à la télé. Mais pour nous, les analyses restent secondaires. Déjà parce qu’au sein du collectif, on n’est pas tous d’accord. Et puis on n’est pas des sociologues ou des spécialistes : nous, on vit la chose. Alors on n’est pas là pour se prendre la tête avec les grands discours. Le jour où les grands penseurs nous donneront vraiment des solutions, on verra. En attendant, on préfère agir concrètement. Notre revendication, elle n’est pas compliquée : pouvoir vivre ensemble, tranquillement et dignement. Parce que c’est comme ça qu’on a grandi, entourés de gens d’origines différentes. On a été à l’école ensemble, on a fait du sport ensemble. Quand tu es petit, tu t’en fous des origines. Tu vas avec ton voisin, c’est ton pote parce qu’il est comme toi, avec toi, pas parce qu’il est noir, blanc, arabe, berbère ou chinois. C’est après que ça se complique, quand tu te rends compte qu’avec le même bac on ne trouve pas forcément les mêmes boulots… Mais le vivre ensemble, il est possible dans les quartiers.


Sur les événements, vous parlez plutôt d’ « émeutes » ou de « révoltes » ?

De révoltes, parce que les gens qui ont brûlé des voitures, c’est d’abord des gens qui ont été poussés à bout. Par le climat vraiment tendu qui s’est imposé depuis pas mal de mois, à travers les contrôles d’identité répétitifs. Poussés à bout par ce qui s’est passé à Clichy-sous-Bois : deux gamins sont morts dans des circonstances hallucinantes, rien d’officiel n’a été décidé dans l’immédiat, on a laissé dire tout et n’importe quoi sur ces gamins qui ont été salis dans les médias. Poussés à bout bien sûr par la provocation verbale délibérée du ministre de l’Intérieur. Sans parler du « rôle positif » de la colonisation ou du rap accusé d’inciter à la violence, du discours sur la polygamie ou sur l’Islam. La situation était forcément tendue, il suffisait d’une étincelle. Clichy c’était le départ, après ça a continué. Là où j’habite, il ne se passait rien, jusqu’au moment où les flics sont venus, ont fait des contrôles un peu musclés : tout le monde était tendu, ça s’est mal passé ; résultat, le soir ça cramait. Pour moi c’est clair, c’est eux qui ont foutu le feu chez nous. D’ailleurs, ce n’est pas chez eux que ça brûle. Et les cendres vont encore être fertiles pour leur terrain, pour le racisme. On monte les gens dont la voiture a brûlé contre les jeunes et les étrangers. Pourquoi on ne parle pas de racaille quand un agriculteur casse un péage ?


Il y a une véritable stigmatisation…

Depuis quelques mois, ils ne nous lâchent vraiment pas. Le pire c’est que les attaques sont faites au grand jour, c’est public. La discrimination, ça fait longtemps qu’on la vit. Mais là, depuis que certains ministres ont officiellement tenus des propos violents et racistes, tout le monde s’y met. On voit à travers les réactions qu’on reçoit, ou sur les forums, combien la violence et le racisme se sont banalisés dans les esprits et dans les discours. Et ça, c’est parti d’en haut… On refuse d’admettre que les mecs qui ont brûlé des voitures, c’est aussi des blancs. Le type qui a pris le plus en prison ferme (quatre ans et demi), c’est Jeremy, un blanc, du Nord. Dans cette situation, on est tous pareil. Et puis au delà de la couleur, la casquette et le jogging, quand tu les portes, t’en es… On vit dans des conditions de dingue, donc on devient dingue, et ce n’est pas une question de pigmentation de la peau. Quand tu vis dans la merde, t’as pas envie d’être gentil, c’est simple… Le plus insupportable, ce n’est pas tant les conditions misérables : c’est que tout le monde s’en fout, qu’on ne fait rien contre ça alors qu’on sait qu’il est possible de changer les choses. Pire : on nous enfonce, par les discriminations, et on nous cherche, par la provocation.



Que pensez-vous de l’idée selon laquelle il y aurait eu des effets de surenchère entre certains jeunes, qui auraient cherché toujours plus de visibilité médiatique ?

Je pense plutôt qu’on a eu un effet de solidarité, un écho national, pour la première fois. Beaucoup ont compris que le destin était le même, que tu habites en Seine-Saint-Denis, à Roubaix ou à Vaulx-en-Velin. Ce qui s’est passé à Clichy est tellement affreux, la situation est tellement tendue que des gens qui ne sont peut-être pas potes à la base se sont sentis solidaires. Pourtant, les gens qui vivent dans la merde ne sont pas tous gentils. Au contraire, ça peut rendre bête et méchant. Quand une galère arrive à ton voisin, tu peux aussi te réjouir qu’elle ne t’arrive pas à toi. Mais là, non. S’il y a eu une surenchère, c’est dans l’énervement, dans la réaction aux provocations et à la répression. Et il y a eu une vraie volonté d’emmerder les flics, parce que eux ils emmerdent le monde tous les jours. Je me demande aussi si la surenchère dans la connerie ne concerne pas également les flics, qui entrent en compétition entre eux, mais surtout contre des gamins. On ne se pose jamais la question de savoir si leurs comportements à eux ne sont pas débiles ou puérils. Le problème c’est qu’eux ils sont fonctionnaires de l’Etat et que en face, ce sont des gamins qui sont dans la galère…


Justement, il y a une bonne analyse sociologique publiée sur votre site, qui essaie de comprendre pourquoi la police en arrive à des comportements provocateurs, etc.

Bien sûr, le problème, c’est qu’on impose du chiffre à tout le monde. On leur demande du rendement : une discussion avec un jeune, ce n’est pas quantifiable, même si c’est beaucoup plus efficace que les menottes pour lui faire comprendre quelque chose. Un « oui j’ai compris » sincère vaut beaucoup plus que deux mois de ferme. De même, il faudrait se demander si un flic qui est respecté, ce n’est pas mieux qu’un flic qui est craint. Mais tout ça, ce n’est pas quantifiable. Alors en fin de mois, quand les statistiques sont mauvaises, parce qu’il faut plaire au ministre, on fait une série de contrôles musclés, on provoque. Résultats, les délits d’outrages s’enchaînent et sont vite résolus à coups de flash-ball et de gardes à vue.


Est-ce que vous seriez prêts à ouvrir un dialogue avec des policiers qui peuvent, pour certaines, vivre très mal la situation, à cause de cette politique du chiffre, du rendement ?

S’ils nous contactaient… pourquoi pas. Mais comme ils ont plutôt un esprit de bande, ils restent solidaires entre eux. Quand il y en a un qui n’est pas d’accord, il se tait, sinon il est rejeté du groupe. Ce gars qui est peut-être sur le terrain, qui fait un bon boulot, avec qui on pourrait travailler, s’il s’expose avec notre collectif, il se fait démonter : il finit dans un burlingue avec de la paperasse ou il est muté aux îles Kerguelen pour contrôler des pingouins… Alors est-ce que ça vaut le coup ?


Dans l’interview avec Angela Davis présentée sur votre site, cette infatigable lutteuse pour les droits des opprimés aux Etats-Unis (les Noirs, les femmes, les pauvres…) explique, forte de son expérience, qu’il faut fédérer les luttes dans un grand mouvement solidaire. Essayez-vous de faire des connections avec d’autres mouvements ?

C’est clair qu’on voudrait inscrire ça dans quelque chose de plus large, à la façon du mouvement des Droits civiques, avec des revendications simples, sur lesquelles on n’a pas à tergiverser. Par exemple, l’égalité. C’est tout con mais ça reste un enjeu essentiel. On peut dire que les révoltes nous ont un peu réveillés, remis en selle.


Propos recueillis par PJ et Rehan à Paris le 22 février 2006

Rehan (Dissidence)
mise en ligne : 16.03.2006




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