liste des contrepoints société  


Avec les mots, on sait qui assassine.

Zebda, « Troisième degré », Utopie d’occase, 2002



Voici les cadavres que la police ne veut pas voir
Dissimulés au soir sous la pénombre d’un dépotoir
Un sacré beau paquet de dépouilles empilées, ça fait
Des monceaux de têtes renversées, les yeux et la bouche en cendres
Ça coule de grandes flaques rouges
Hérissées de mains crispées qui cherchent encore à comprendre
Mais « pas de lueur pour les cafards », a répondu l’ordre
Et le sang sèche et vire au noir, à l’abri des mémoires
Dans le silence qu’il faut croire complice des gyrophares
Des porcs armés aux trousses qui, d’une balle, plongent la course
Dans le caniveau du non-lieu, où un juge nettoie les lieux
Et sans bruit, sans cri, se referme alors un de ces casiers métalliques de l’oubli, du déni
L’infamie en robe de magistrat
La sainte loi, le droit bourgeois sur le front des victimes d’Etat
Distribuent les crachats.

Hamé (La Rumeur), « Pas de justice, pas de paix », 1999



« Les rapports du ministère de l’intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété. »

Hamé, « Insécurité sous la plume d’un barbare », La Rumeur Magazine, n°1, 2002



Retour à la case départ. Après cinq ans de procédure judiciaire suite à une plainte pour diffamation publique envers la police nationale et deux procès aboutissant à deux relaxes, la Cour de cassation, par un arrêt « indigne d’un étudiant en première année de droit » (in Interview de Hamé parue dans Les Inrockuptibles du 17 juillet 2007) rendu le 11 juillet 2007, renvoie Hamé devant ses juges. Prouvant une fois de plus que la question des agissements de la police française en général et des crimes policiers en particulier ne saurait donner lieu à un traitement serein dans les tribunaux français, la plus haute juridiction française embrasse sciemment la plainte déposée en 2002 par Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur devenu président de la République. Victime d’un acharnement politico-judiciaire rare, La Rumeur porte aux nues, par l’article incriminé comme par ses productions artistiques, un nœud fondamental de la France coloniale et post-coloniale, depuis les massacres policiers commis en métropole dans les années 1950 et 1960 à l’encontre de militants anticolonialistes français et immigrés, jusqu’au comportement actuel de la police française dans les quartiers populaires et l’ensemble du territoire. Ces constats, ces faits, ces vérités, Hamé et La Rumeur ne sont pas seuls à les porter : nombre d’artistes, d’universitaires, de militants les exposent depuis bien des années, et nombre de femmes et d’hommes les ressentent quotidiennement dans leur chair. C’est bien la légitimité et, à terme, la diffusion la plus large possible de cette parole qui sont en jeu. A l’heure où le révisionnisme politique et le sécuritarisme agressif triomphent, « l’affaire La Rumeur » revêt donc une importance essentielle. Entretien avec le principal intéressé, Hamé.


L’arrêt de la Cour de cassation publié le 11 juillet 2007, qui casse la décision de relaxe prononcée le 22 juin 2006 suite au procès en appel, semble être clairement une décision politique.

Hamé : Absolument. Dès l’origine, l’attaque et la tentative de censure par le ministère de l’Intérieur sont politiques : l’article est un article d’opinion, au contenu politique, et les propos attaqués sont politiques. Mais il m’a semblé que les deux premières décisions de justice, celles de la 17e Chambre correctionnelle (rendue en décembre 2004) et de la 11e chambre de la Cour d’appel de Paris (rendue en juin 2006), étaient prononcées par des cours indépendantes – disons relativement indépendantes – du pouvoir politique et policier. L’arrêt de la Cour de cassation me laisse penser le contraire : on a affaire à une décision politique.


La question est alors de savoir jusqu’à quel point Sarkozy lui-même a suivi l’affaire et est intervenu personnellement, par exemple pour faire appel ou se pourvoir en cassation.

Jusqu’à une date assez récente, on pensait que ce procès était dû à des pressions de syndicats policiers sur le ministre de l’Intérieur – c’était notre analyse. En fait, non. Des syndicats policiers sont intervenus, certainement, dans la première phase de l’affaire, dans les six premiers mois : ils ont fait remonter le magazine vers le ministère de l’Intérieur pour qu’il porte plainte. Mais en ce qui concerne la suite – la 17e Chambre, l’appel, puis la cassation – c’est bien le ministère de l’Intérieur. Je pense que notre affaire a été captée très rapidement au niveau des plus hautes instances du ministère de l’Intérieur. Et à plus forte raison, après l’élection de Sarkozy, aux plus hautes instances de l’Etat français – et de notre fait : on a réussi à hisser cette affaire de la simple confrontation avec un syndicat de policiers jusqu’aux plus hautes sphères de l’Etat, et jusqu’aux plus hautes juridictions françaises – à savoir la Cour de cassation. Sarkozy suit forcément l’affaire : on a fait deux fois la Une du Monde en un mois – et Le Monde est tous les soirs sur le bureau du président de la République. Et tout nous pousse à croire que la décision du 11 juillet dernier est une décision politique, une décision qui vient contredire cinq ans de procédure : ce n’est pas une décision judiciaire émise en toute indépendance et en toute souveraineté par les tribunaux. Je ne dis pas que Sarkozy est venu taper sur les doigts des magistrats de la Cour de cassation. Je pense que les magistrats de la Cour de cassation n’ont pas eu besoin de Sarkozy pour rendre un arrêt sarkozyste. Et c’est pour ça que j’ai le sentiment que cette affaire devient réellement sérieuse.


Pourtant, la désinvolture du ministère de l’Intérieur pendant les audiences (pas de représentant autre que le parquet, parquet qui se désolidarise de la plainte en première instance et qui n’apporte aucun élément pour étayer la qualification de diffamation en appel) contraste avec ce sérieux de l’affaire et de la plainte.

En première instance, effectivement – mais en appel, on a quand même été agressés. Ca s’explique tout simplement, je crois : en ce qui concerne le procès en première instance devant la 17e Chambre correctionnelle, nous étions en 2004 et le ministre de l’Intérieur à l’époque s’appelait Dominique de Villepin. Et on connaît les divergences qui ont opposé Sarkozy – l’initiateur de la plainte – et de Villepin. Et en gros, on a bénéficié – sans le savoir, à ce moment-là – d’une désolidarisation du ministère public et du ministre de l’Intérieur de l’époque vis-à-vis d’une plainte déposée par Sarkozy. C’est une chose. Par ailleurs, on a marqué des points parce que notre défense était consistante, parce qu’on a présenté des témoins qui sont venus corroborer ce que j’avais voulu démontrer dans l’article incriminé. En 2006, au moment du procès en appel, Sarkozy est revenu à l’Intérieur depuis plusieurs mois. On a eu une avocate générale dans son rôle, dans sa fonction – accusatrice – et qui a émis un réquisitoire demandant que le caractère diffamatoire de mon article soit reconnu, et une condamnation je crois à 5 000 ou 10 000 euros d’amende. Mais on est alors en pleine affaire Clearstream – c’est des paramètres qui nous dépassent à ce moment-là, mais ça rentre en compte : la relaxe a été prononcée dans une période où le ministre de l’Intérieur, Sarkozy, était en difficulté dans ses propres rangs. On est capables rétrospectivement d’apporter ces éléments d’analyse, pour permettre d’expliquer en partie les relaxes.


Le ministère de l’Intérieur se fait discret sur cette affaire, ne se met jamais en avant…

Ils n’ont jamais souhaité répondre aux sollicitations de la presse, depuis le début, et ils n’ont même pas d’avocat. C’est ce qui nous faisait dire au début que c’étaient des attaques qui allaient malgré elles démontrer leur absurdité, qu’on allait être relaxés tout naturellement, en toute logique.


On peut se demander quel est l’intérêt pour eux de s’attaquer à un groupe comme vous.

De deux choses l’une : soit on nous ferme nos gueules en nous condamnant ; ou alors, on fait jurisprudence. Et je pense que dans un climat comme le climat actuel, il y a la volonté de la part du pouvoir suprême, en haut lieu, de ne pas créer, de ne pas ouvrir cette porte de « l’affaire La Rumeur » qui ferait jurisprudence.


Finalement, le ministère de l’Intérieur n’est-il pas à présent dans une situation plus dangereuse qu’au départ ?

Oui, peut-être, parce que plus de gens sont portés à lire cet article.


Parmi les militants que tu côtoies, comment cette affaire est-elle ressentie, à ta connaissance ? Est-elle jugée importante ?

Oui, je crois qu’elle est jugée importante, et de plus en plus, depuis la cassation de la relaxe. A plus forte raison parce qu’on a entre guillemets gagné : il y a eu deux relaxes, et ça fait progresser le débat. Si on a une reconnaissance judiciaire sur ces questions-là, ça consacre la possibilité de pouvoir dire des choses. Il y a quand même deux chambres souveraines et réputées pour la qualité de leur travail et de leur instruction qui ont statué et qui ont émis deux relaxes exemplaires. Si elles avaient été confirmées par la Cour de cassation, ça aurait été une super jurisprudence – surtout pour la première, celle de la 17e Chambre, qui reconnaît que ce que j’ai écrit n’est pas infondé et que les faits que je pointe dans mon article ont eu lieu, puisque l’arrêt disait que mon texte évoque « des bavures commises par les représentants de l’ordre (…), dont la réalité n’est, en elle-même, pas contestable, puisque souvent à l’origine de rapports et de commissions officielles, comme plus fréquents dans les quartiers et cités de banlieue ». Ce n’était pas juste au nom du principe fondamental de la liberté d’expression. C’était un très bel arrêt. Il appartient au passé.


As-tu été satisfait de ces deux audiences d’un point de vue intellectuel et politique ? Le véritable débat de fond a-t-il pu avoir lieu ?

Le débat de fond, c’est nous qui l’avons porté. Ce débat qu’on souhaitait mener dans mon article a été mené à travers la défense, à travers mes interventions et à travers les interventions des témoins. Evidemment, les juges et les procureurs, leur métier, c’est d’instruire mon dossier, en fonction d’un contexte, en fonction d’a priori aussi qui sont les leurs, et c’est de porter la contradiction. Ce n’est pas de donner lieu au meilleur débat intellectuel possible. Maintenant, nous avons voulu politiser, intellectualiser, ou en tous les cas démontrer que ces propos-là sont légitimes, dans le cadre dans lequel ils sont exprimés. Ça, je pense qu’on a pu le faire : on a pu déployer l’ensemble des éléments qui nous ont permis à deux reprises d’obtenir une relaxe. Mais comme je l’ai dit, la teneur de la défense n’est pas la seule dimension du procès : l’aspect politicien, qui nous dépasse, est sans doute très important. On démêlera peut-être ça plus tard, quand l’affaire sera terminée, avec le recul, et elle apparaîtra sans doute comme une petite affaire prise dans un climat qui est tantôt favorable, tantôt défavorable aux positions de la personne qui a déposé plainte contre moi : Sarkozy.


En appel, les juges semblent avoir fui le débat de fond en dérivant sur des questions ineptes à propos du rap comme facteur de violence… Tu t’y attendais ?

Oui, je m’y attendais, parce que la présidente de la 17e Chambre en première instance m’avait posé sensiblement les mêmes questions. C’est un peu les marronniers, toujours les mêmes questions : « Oui, vous avez un public jeune, vous ne pensez que vos paroles sont de nature à les inciter à la violence ?… » Bon, il suffit de répondre avec des arguments qui permettent d’invalider ce genre de sous-entendus, comme je l’ai fait en appel.


En appel justement, seuls Fabien Jobard et Ekoué avaient été convoqués comme témoins par la défense. Pourquoi ?

D’abord parce qu’on avait moins de temps : on avait deux heures au lieu de cinq en première instance. Et vu les conclusions de l’arrêt de la 17e Chambre correctionnelle, on était assez confiants en appel, et il nous a paru important de retenir, vu le temps qui nous était imparti, deux témoignages qui croisent la dimension politique et humaine de l’affaire. Donc Fabien Jobard, en tant qu’autorité intellectuelle neutre, chercheur, universitaire, qui a une distance par rapport au dossier, qui n’est pas dans l’empathie ou l’affect : il apporte une dimension objective, politique au sens strict. Pour Ekoué, il s’agissait d’insister sur le fait que c’est un artiste qu’on attaque, et pas un pamphlétaire professionnel ni un idéologue de je ne sais quelle jeunesse en déshérence. Il y avait la volonté de croiser le politique et l’humain – et on a voulu synthétiser l’ensemble des témoignages à travers ces deux-là. Et moi, ma tâche, c’était, comme j’ai essayé de le faire, de rappeler le contexte de l’écriture, les raisons et la teneur de mon article.


Si on en revient justement à la teneur de tes propos, nous avions été frappés par le fait que Fabien Jobard les avait qualifiés, en appel, d’« outranciers » – ce qui rejoint une phrase de ton avocat Dominique Tricaud rapportée dans Le Monde du 13 juillet 2007 où il parle de « satire » à propos de ton article. N’y a-t-il pas là le risque de faire oublier le caractère entièrement fondé et prouvable de tes propos ?

Ça, c’est peut-être des contradictions à l’intérieur de notre système de défense, qui tiennent au fait qu’on ne maîtrise pas toujours tout. Quand je rencontre le témoin, je lui dis : « j’aimerais que tu puisses intervenir pour dire à peu près ça ». Mais ça reste un témoignage : il répond et se positionne comme il l’entend aux questions des juges, de l’avocat et du procureur. Cependant, quand Fabien Jobard parle de « propos outranciers » devant la juge, s’il marque nettement sa non empathie avec la personne qui est accusée, il signifie à l’inverse qu’il serait tout aussi outrancier de me condamner pour diffamation. Il nous a paru et il nous paraît toujours intéressant d’avoir fait témoigner Fabien Jobard parce que tout en marquant cette distance, il décrédibilise, il démystifie la démarche même d’attaquer des artistes comme moi, un magazine comme La Rumeur Magazine, et un article comme celui-là. Sans venir dire à la barre qu’il est acquis aux propos attaqués – à aucun moment il dit qu’il pense que ces propos sont légitimes – il dit en substance : « je ne me prononce pas sur la teneur de l’article, mais je me prononce sur la légitimité de l’attaque en justice et sur le dérisoire d’une telle démarche de la part du ministère de l’Intérieur ; car en tant qu’auteur de recherches scientifiques sur la question, je suis conduit à constater, à mesurer à quel point le flou et le secret sont entretenus autour d’archives ou de chiffres concernant les services de police – ce qui est une grande tradition française. Or, sur cette absence de chiffres, peuvent se greffer des articles comme celui incriminé, qui peuvent exister sans qu’il soit légitime de les attaquer pour diffamation ». C’est le grand écart de Jobard : il consistait à ne pas prendre défense explicitement en faveur, mais à renvoyer l’accusation de diffamation à une sorte de non-sens, à quelque chose de dérisoire, et qui en plus est motivée par un marchandage politico-syndical, dans un contexte de transactions entre des syndicats puissants qui mettent la pression sur un ministre et ce dernier qui lâche sur un certain nombre de choses, dont des attaques pour diffamation. Il a creusé tous ces éléments – je ne saurais pas le faire avec autant de talent que lui.


Tu dis qu’à l’issue de la première instance, vous étiez relativement confiants quand vous êtes arrivés en appel. Mais en appel, vous vous êtes faits agresser par l’avocate générale mais aussi par les juges, et depuis la cassation, on a pu entendre Ekoué dire à plusieurs reprises qu’il était à présent pessimiste quant à l’issue finale de cette affaire. Ton appréhension a-t-elle également changé ?

Je suis pessimiste, oui. Parce que rien ne laisse présager une issue qui nous soit favorable. Je ne vois pas en vertu de quoi, après cinq ans de procédure, deux relaxes et un complet retournement de situation au moment même de l’amorce d’une aire politique qui se veut radicalement nouvelle – et qui marque en tous les cas un cran supplémentaire dans une sorte de dérégulation de la vie politique, économique et sociale française –, on serait définitivement relaxés. C’est un rouleau compresseur qu’on a en face de nous. Je ne vais pas fanfaronner : tu as l’Etat en face de toi. Celui qui a porté plainte contre moi est aujourd’hui président de la République. Quand j’ai appris que la relaxe était cassée, mon premier réflexe a été de penser à ma famille, particulièrement à mon père, à qui j’allais devoir expliquer pourquoi son fils se retrouvait à la Une de certains journaux et face au président de la République. Ma première réaction n’est pas de fanfaronner. Mais j’assume sans aucun problème le fait d’être poursuivi, d’avoir un procès politique et de faire les frais d’une certaine vendetta.


L’arrêt de la Cour de cassation statue, fait rare, sur le fond de l’affaire, et étaie l’aspect prétendument diffamatoire en disant que tu parles de « centaines de meurtres de jeunes de banlieue » commis « en toute impunité » par les « forces de police » – ce qui est complètement en contradiction…

… avec le sens de la défense, et avec le sens de l’article. Cet arrêt est pitoyable. L’article, on peut tout lui faire dire, et cette interprétation-là est un signe des temps : le plaignant, entre temps, est devenu président de la République, et on se rappelle de ses premiers mots après son élection, où il disait vouloir « en finir avec la repentance », ce qui fait directement écho aux propos du procureur de la Cour de cassation le 11 juillet, qui a dit en substance : « j’entends le devoir de mémoire, mais ça n’excuse pas tout ». Et le président de la Cour de cassation a une lecture non seulement très littérale de l’article, mais aussi déformante puisque résumer les passages attaqués à « des centaines de jeunes de banlieue tués par la police », c’est vraiment n’importe quoi. On a étiré, tordu, raccourci, déformé mon propos de telle sorte à ce qu’il tombe sous le coup de la diffamation.


Cela veut donc dire que dans quelques mois, le nouveau procès va donner lieu pour la défense à un retour aux faits.

Oui, on va revenir aux mots, on va revenir aux faits. On va étayer par des témoignages, mais on va aussi étayer par un certain nombre de rappels historiques de la part d’experts – ce qu’on a déjà commencé à mettre en place en première instance et en appel, mais en des proportions beaucoup plus importantes. On va avoir du pain sur la planche, parce qu’on a un dossier difficile à plaider. Il va falloir tenir le coup et mettre le paquet.


Tu disais vouloir amener à la barre de nombreux témoins.

Pour moi, c’est clair. Il faut qu’on demande trois jours d’audience, avec plusieurs dizaines de témoins : des gens qui à la barre viennent dire « oui, effectivement, selon notre expérience, notre vécu et nos travaux, "la réalité est que vivre aujourd’hui dans nos quartiers c’est avoir plus de chance de vivre des situations d’abandon économique, de fragilisation psychologique, de discrimination à l’embauche, de précarité du logement, d’humiliations policières régulières" » et que « oui, si on fait un compte aujourd’hui des victimes des brutalités policières depuis cinq décennies, on arrive à des chiffres qui excèdent 200 personnes ». Je veux prouver, je veux montrer, je veux enfoncer le clou, avec plus de témoins, avec plus de médias, avec plus de temps : on a eu cinq heures en première instance et trois heures en appel, et je pense que mon dossier et cette affaire peuvent occasionner des débats plus profonds et plus longs. Mais il faut organiser tout ça, et la configuration reste à l’appréciation de la Cour d’appel.


En appel, ton avocat Dominique Tricaud a souligné que la Justice était peut-être avant tout en cause dans ton texte. Est-ce une dimension sur laquelle tu voudrais insister lors de la prochaine audience ?

Oui, mais il faut dire qu’on est un peu contraints de répondre sur le front sur lequel on nous attaque, qui est celui de la police, des abus de pouvoir, des violences et des brutalités illégitimes des forces de l’ordre. Bien sûr qu’il faut articuler ça, parce que c’est aussi dans une des phrases attaquées, à la clémence de certains tribunaux, de manière récurrente, pour ces criminels. Dans ce pays, il y a un certain nombre d’homicides commis par des représentants de l’ordre qui débouchent sur des non-lieux, des acquittements, des peines de sursis dérisoires alors qu’il y a eu mort d’homme et manifestement usage abusif d’une prérogative. C’est tuer deux fois la victime que de relaxer, d’acquitter ou de condamner à une très faible peine le coupable. Ce discours-là, on l’a aussi porté. Mais ce n’est pas le ministère de la Justice qui a porté plainte, c’est le ministère de l’Intérieur : c’est les flics qui portent plainte parce que je dis que certains d’entre eux sont des assassins, et que depuis quelques décennies, il y a plusieurs centaines de personnes mortes sans que ces assassins n’aient été inquiétés. Le ministère de la Justice aurait pu m’attaquer, tout comme le ministère du Logement, de la Santé ou de l’Education quand je parle des maladies, saturnismes et autres cancers liés à l’amiante et à des conditions de logement pitoyables, ou quand je parle d’échec scolaire voulu.


Quel regard portes-tu aujourd’hui, et à la lumière du contexte actuel, sur l’article incriminé, « Insécurité sous la plume d’un barbare », écrit début 2002 ?

Je l’ai relu dernièrement, et je me suis dit que j’aurais peut-être reformulé certains passages sur la forme, pour les rendre plus imagés, car il y a des moments où c’est un peu verbeux. Surtout, je le rendrais plus saignant, plus percutant : je serais encore plus boucher.


Mis à part le collectif « Les mots sont importants » ou le bulletin « Que fait la police ? », d’autres médias ou personnalités ont-ils repris à leur compte l’article ?

Oui, CQFD par exemple, et des signataires de l’appel de soutien. Evidemment, je suis associé à l’initiative du comité de soutien et du lancement de l’appel, mais je ne suis pas l’animateur et l’organisateur des soutiens et des solidarités. En tous les cas, ce type de soutien n’est pas ce que j’attends nécessairement : je peux me défendre seul, je peux faire face à cette accusation, porter mes propos et tenter de démontrer leur légitimité, et je n’ai pas nécessairement besoin qu’on le fasse à ma place. Ce qui m’intéresse surtout, c’est de donner de la visibilité à cette affaire, et je pense qu’on a en partie réussi à la sortir du coin d’ombre dans laquelle on aimerait qu’elle soit cantonnée. Maintenant, je pense qu’on ne va pas se reposer sur des lauriers : on a intérêt à mobiliser beaucoup plus largement qu’on ne l’a fait jusque là. Il faut aller chercher cette légitimité à parler publiquement de cette affaire dans les médias, de manière beaucoup plus ferme, et ne pas s’excuser d’être là – jamais.


Y’a-t-il des personnalités politiques qui se sont manifestées pour vous soutenir ?

Oui, quelques unes. Des gens encartés dans tel parti ou telle association, qui nous font savoir qu’ils nous soutiennent. Mais, volontairement, on n’a pas sollicité d’hommes politiques.


Des partis politiques vous avaient par contre sollicités pendant la campagne présidentielle…

Oui, tous les partis de gauche, pour rejoindre leurs comités de soutien, pour faire des concerts de soutien. De Bové en passant par la LCR, jusqu’aux Verts, par des sections plus ou moins locales, par des intermédiaires d’intermédiaires, pas par les états-majors – sauf peut-être pour Besancenot. Même le PS nous a sollicités, puisqu’on nous a proposé d’aller jouer à Charléty… On répond à chaque fois que ce n’est pas la vocation de La Rumeur. On n’a rien contre les artistes qui le font, mais on ne se sent pas bien à cette place.


Avec ce troisième album, La Rumeur semble être arrivé à une forme d’aboutissement artistique – et cela se ressent sur scène. Mais on parle essentiellement de vous à propos du procès. Comment vivez-vous ça ?

Pour nous, l’essentiel est de ne pas passer pour des mères pleureuses. On parle de nous parce qu’il y a une affiche qui fait sensation, surtout après l’élection de Sarkozy. Mais il y a du costaud derrière : certains médias, certains papiers essaient d’aborder le groupe dans toutes ses dimensions, et il y a des choses qui ont été faites par la presse généraliste et par la presse spé qui sont de très bonne tenue, des papiers dans lesquels on se reconnaît, où on a l’impression que notre travail est pris en compte pour lui-même. Et ça, c’est en nette avancée. Ce n’est plus simplement « La Rumeur, un groupe parmi une demi-douzaine de groupes attaqués pour des propos outranciers ou orduriers ». Car La Rumeur, ce n’est pas ça, c’est une démarche plus complexe. Et des gens plutôt bien intentionnés ont fait la démarche d’aller creuser à quel niveau se situait la complexité, derrière l’affaire pour diffamation – et je n’ai pas l’impression qu’on nous aborde que pour ça. Notre public – les gens qui viennent nous voir en concert, qui achètent nos disques, qui consultent notre site internet – ce n’est pas dix millions de personnes. Et je pense que pour une partie d’entre eux, la curiosité a été attisée par le biais du procès : ça a pu être une porte d’entrée. Mais l’affaire, elle est assez simple, on en a vite fait le tour, alors qu’il y a tout un travail, toute une démarche du groupe qui existe bien avant cette affaire. Et cet aspect-là, cette lame de fond de La Rumeur, est mis en avant par un nombre plus important de sujets.


Dans le morceau Comme de l’uranium, sur le dernier album Du cœur à l’outrage, tu dis : « j’ai toute la vie pour ne pas mériter mon sort, j’aurai toute la mort pour me reposer des porcs ». Quel est ce « sort » dont tu parles ?

Le « sort »… C’est protéiforme, c’est polysémique. C’est d’abord l’hérédité sociale, qui devrait être l’horizon indépassable de l’épanouissement, de l’émancipation, qui devrait s’arrêter à ce périmètre géographique que dessine cette sorte d’apartheid larvé à la française. Après, il y a des dimensions plus personnelles, sous-entendues, puisqu’il y a des cages personnelles, des cages intimes… Je pense que dans Du cœur à l’outrage, en ce qui nous concerne tous, dans nos plumes, mais en particulier chez Ekoué, il y a l’apparition d’une articulation entre une dimension très personnelle – endogène – et une dimension externe – exogène : quelque chose qui ressort d’un côté des désordres extérieurs à soi, des désordres du monde, et puis quelque chose qui ressort d’avantage des désordres intérieurs : comment ces désordres extérieurs ont-ils une traduction intime ? Ce n’est pas tout à fait l’apparition d’une thématique, c’est l’approfondissement d’une dimension moins explorée auparavant – même si depuis Blessé dans mon ego (1997) jusqu’à On m’a demandé d’oublier (1998), cette articulation est présente, puisqu’il est toujours question de ces traces intimes que laissent les pressions, le chantage à l’assimilation, les douleurs de l’exil de tes parents, du racisme et de la négation de nos histoires singulières. Peut-être que c’est beaucoup plus assumé, dans Là où poussent mes racines, dans Quand la lune tombe, Un chien dans la tête, ou dans Comme de l’uranium au détour d’une rime, où se dévoile aussi le théâtre des contradictions : ces choses qui nous dépassent, comme l’évolution de la société française – cette espèce de régression droitière à tous les niveaux –, ça ravive des choses qui à l’intérieur de nous sont enfouies, et qu’on redécouvre physiquement, avec l’âge et la maturité.


Lors des procès – et des articles de presse s’en sont fait l’écho –, il a d’ailleurs été question de données personnelles te concernant.

Je ne m’attendais pas à certaines questions, notamment de la part de mon avocat. Mais je comprends qu’une défense essaie de croiser les arguments à caractère politique avec une dimension humaine, pour donner de l’épaisseur aux propos de l’accusé. Croiser le politique et l’humain, tout ce qu’il y a de convaincant et de persuasif dans le politique, et tout ce qu’il peut y avoir de légitime dans l’humain. Il fallait revenir à qui je suis, à l’environnement dans lequel je suis né, dans lequel j’ai évolué, ce qui explique qu’aujourd’hui j’en arrive à tenir de tels propos : l’histoire de l’immigration, l’histoire de mon père, l’histoire de la guerre d’Algérie en France, l’histoire des ratonnades, l’histoire des crimes policiers, l’histoire de la discrimination… Toutes ces histoires-là conjuguées, croisées, ça complexifie : on n’attaque pas un sauvageon, on attaque une personnalité complexe qui a une démarche complexe, avec des réflexions complexes, et avec des positionnements éthiques, politiques, sociologiques, avec une démarche culturelle, artistique : c’est beaucoup plus complexe que ce que le ministère de l’Intérieur tend à nous faire croire. De cette complexité émerge une légitimité de l’individu, de ses propos, de ses actes, de sa démarche. C’était ça, le but de la défense : renvoyer dos à dos le ministère de l’Intérieur et la caricature qu’il fait des quartiers, et a contrario développer quelque chose qui relève de la complexité et de la légitimité. C’est conflictuel, complexe, c’est riche, c’est dense, et on ne peut pas évacuer cette histoire comme ça d’un revers de la main parce que le prince ou le roi l’exige.


propos recueillis par JB et PJ, été 2007
mise en ligne : 15.09.2007




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