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III - Deux poids des mots, deux mesures



Sommes-nous entrés dans une ère de guerre sémantique, selon vous ?

Vous savez, de la même manière que les empreintes digitales, le code génétique ou les mesures anthropométriques sont des marqueurs biologiques et physiques, le langage est un marqueur d’identité culturelle. L’accent, l’usage des termes, le ton révèlent l’identité culturelle de l’être. Sous une apparence trompeuse - emploi de termes généraux, lisses et impersonnels -, le langage est en réalité codifié et pacifié. Il devient alors un redoutable instrument de sélection et de discrimination.


Par exemple ?

Par exemple un « plan social ». Ce terme renvoie à une réalité immatérielle. Il est beaucoup moins douloureux à l'oreille que celui de licenciement massif, et pourtant il signifie la même chose. C'est pareil avec les termes d' « externalisation » et de « sous-traitance », qui renvoient à des opérateurs fonctionnant en dehors des normes de la législation sociale. Même chose avec « délocalisation », qui consiste en réalité à optimiser le rendement en exploitant la main d’œuvre bon marché et surexploitée de pays pauvres et souvent dictatoriaux, sans la moindre protection sociale. Que dire enfin du terme « privatisation », si ce n'est qu'il s'agit d'opérations de transfert d’entreprises du service public, souvent renflouées par les deniers publics - c'est-à-dire ceux du contribuable -, à des capitalistes.


Et au niveau du discours politique ?

Même au niveau du discours politique le langage est aseptisé. L’ancien Premier ministre socialiste Pierre Mauroy avait reproché à Lionel Jospin, candidat socialiste aux élections présidentielles de 2002, d’avoir gommé dans son discours le terme de «travailleurs». De même, dans le langage convenu, le terme pudique de « gens de condition modeste » est souvent préféré à celui plus parlant de « pauvres ». Idem pour le tandem «exclus» et «exploités», ou encore «classes» - qui sous-entend l'idée de lutte - et «couches sociales»: les couches suggèrent ici l'idée de couches de peinture… Le langage est toujours connoté.


Eric Hazan évoquait cela dans un ouvrage paru en 2006 aux éditions Raisons d'agir, intitulé LQR, la propagande au quotidien

Tout à fait. Le seul langage licite est aujourd'hui la LQR ou Lingua quintae respublicae. C'est le langage en vogue sous la Ve République française, celui qui est homologué, estampillé. Gare à celui qui recourt à un autre vocabulaire ! Il sera aussitôt mis à l’index, « ringard », « tricard », etc.


Comment définiriez-vous ces mécanismes linguistiques ?

Ici, la langue substitue aux mots de l’émancipation et de la subversion ceux de la conformité et de la soumission. Vous voulez parler de précarité ? Employez plutôt le mot de « flexibilité », plus en phase avec un pays qui a érigé la rente de situation en privilège à vie, notamment au sein de la haute fonction publique. Les énarques ont ainsi une rente de situation à vie; le problème, c'est que quiconque ose relever cette incongruité fait aussitôt « le lit du populisme ».


Qu'en est-il au niveau diplomatique ?

Les mêmes mécanismes sont à l'œuvre. Par exemple, faut-il parler du « problème » du Moyen-Orient ou de la « question » du Moyen-Orient ? S'il s'agit d'un problème, la réponse est unique. Le « problème » ouvre en effet la voie à des experts qui doivent techniquement apporter la « solution ». Mais s'il s'agit d'une « question » ? L'issue est tout de suite beaucoup plus floue. Une « question » suggère des « réponses » multiples. Elle n'appelle donc pas de solution unique et immédiate. C'est tout l'enjeu du choix des termes. Selon que vous utilisez un terme ou l’autre, vous serez classé « moderne » et « dynamique », ou « ringard ».


Des exemples dans l'actualité de ces dernières années ?

L'exemple qui me vient en tête est celui-ci: le 28 août 2004, le Figaro titre en manchette « L’aveu du président Bush ». De quel aveu s’agit-il, à propos de quoi ? Il y a une dizaine d’années, un journal charitable aurait titré: « Le président Bush admet son échec dans ses prévision pour l’Irak ». Aujourd'hui, si par malheur vous titrez la stricte vérité, c'est-à-dire « Bush, le grand perdant de la guerre d’Irak », vous serez aussitôt accusé d’« anti-américanisme primaire ».


A quoi cette retenue dans le choix des termes est-elle due ?

Cette « novlangue » résulte à mon sens de la présence de plus en plus manifeste de décideurs – économistes et publicitaires – dans le circuit de la communication. Leur rôle est d'assurer une installation en douceur de la pensée néo-libérale. Comment ? Par une ligne directrice très simple : la guerre médiatique est autant psychologique que sémantique. Elle vise à soumettre l'auditeur-récepteur à la propre dialectique de l’émetteur – en l’occurrence la puissance émettrice – en lui imposant son propre vocabulaire et, au delà, sa propre conception du monde… Au fond, si la diffusion hertzienne est la moins polluante des armes sur le plan de l’écologie, elle est en revanche la plus corrosive sur le plan de l’esprit. Son effet se situe à long terme. Le phénomène d’interférence opère un lent conditionnement pour finir par subvertir et façonner tant le mode de vie que l’imaginaire créatif de la collectivité humaine ciblée. Nulle trace d’un dégât immédiat ou d’un dommage collatéral. Point besoin d’une frappe chirurgicale ou d’un choc frontal. Dans la guerre des ondes règne le domaine de l’imperceptible, de l’insidieux, du captieux et du subliminal. Qui se souvient encore de « Tal Ar-Rabih » (La colline du printemps) ? Près d’un siècle d’émissions radiophoniques successives et répétitives a dissipé ce nom mélodieux, synonyme de douceur de vivre, pour lui substituer dans la mémoire collective une réalité nouvelle. « Tal Ar-Rabih » est désormais mondialement connu, y compris au sein des nouvelles générations arabes, par sa nouvelle désignation hébraïque : « Tel-Aviv », la grande métropole israélienne… Le travail de sape est permanent et le combat inégal.


D'autres exemples ?

Il en est de même des expressions connotées. L’extermination d’une population en raison de ses origines s’appelle en français un « génocide ». Nous parlons du « génocide » arménien en Turquie ou du génocide des Tutsis au Rwanda. En revanche, préférer au terme « génocide » l’expression hébraïque du terme biblique de « Shoah », qui signifie « holocauste », signe du même coup votre appartenance au camp philosioniste. Israël n’a jamais reconnu le caractère de « génocide » aux massacres des Arméniens en Turquie au début du 20e siècle. Pourquoi ? Sans doute pour marquer le caractère unique des persécutions dont les Juifs ont été victimes en Europe, d’abord en Russie avec les pogroms de la fin du 19e siècle, puis en Allemagne et en France durant la Seconde Guerre mondiale…


Attendez… Le terme « Shoah », qui signifie « catastrophe », s’il est parfois utilisé avec une volonté sacralisante et religieuse visant notamment à interdire toute comparaison historique, n’est tout de même pas un terme « sioniste ». En quoi son utilisation, au même titre que celle de tout autre terme spécifique qui viserait à qualifier un événement singulier, placerait ses utilisateurs dans un « camp » ? N'est-il vraiment pas possible d'utiliser sereinement ce genre de termes ?

Le langage n'est pas innocent. C'est un révélateur. Lorsque vous dites « Jérusalem » pour signifier « Israël », vous souscrivez consciemment ou non à l'annexion israélienne – au mépris du Droit international – du secteur arabe de la ville sainte. En revanche si vous dites « Tel-Aviv » pour désigner Israël, c'est en langage diplomatique une façon de refuser les faits accomplis. L'extermination de juifs durant la Seconde Guerre mondiale est un « génocide » au sens littéral du terme. Quand vous utilisez le terme « Shoah », vous induisez une volonté sacralisante et religieuse visant à interdire toute comparaison historique. Ce génocide a été une abomination mais il n'est pas le seul ni le premier génocide de l'Histoire, ne serait-ce qu'au 20e siècle avec le génocide turc – un génocide que les Israéliens se refusent d'ailleurs à admettre comme tel.


Qu'en est-il du distinguo « antisémitisme » et « racisme » ?

C'est la même logique. Les Arabes comme les Juifs sont des sémites, or l’antisémitisme ne semble concerner que les Juifs, alors que le mot racisme semble englober tous les autres, c'est-à-dire les Arabes, les Noirs, les Musulmans, les Asiatiques, etc. Le Président Jacques Chirac lui-même, en fustigeant dans son discours d’adieu du 27 mars 2007 « l’antisémitisme et le racisme », a consacré ce racisme institutionnel dans l’ordre subliminal.


C'est-à-dire ?

C'est-à-dire que si le Président de la République avait vraiment eu la volonté de ne pas opérer de distinction, il l'aurait dit clairement en fustigeant toute forme de racisme quelle qu'elle soit, sans différence de vocabulaire eu égard à la culture ou à la foi des personnes discriminées.


Y'a-t-il vraiment volonté de hiérarchiser les racismes dès lors qu'il est fait usage du terme « antisémitisme » ? Si le terme « sémite » renvoie effectivement à un ensemble de peuples, le terme « antisémitisme », lui, a toujours renvoyé exclusivement au racisme antijuif, et ce par un aléa de l’histoire du vocabulaire au 19e siècle. Selon certaines sources, le terme « antisémitisme » semble d'ailleurs historiquement antérieur au terme « racisme ». Du coup, si les différentes formes de racisme ont des points communs forts, il n’en demeure pas moins qu’il y a des spécificités, notamment celle de l’antisémitisme en contexte européen...

Effectivement, le terme « antisémitisme » a toujours renvoyé exclusivement au racisme anti-juif en ce sens qu'il concernait un type de racisme bien précis: celui exercé par les pays occidentaux à l'encontre de cette composante spécifique de la sphère culturelle et religieuse occidentale. De son côté, le racisme anti-arabe ou anti-noir, lui, ne pouvait être dénoncé de la même manière. Pourquoi ? Parce qu'il relevait de ce que d'aucuns ont appelé « le fardeau de l'homme blanc », c'est-à-dire le tribut que les peuples arabes ou africains devaient payer pour accéder, de gré ou de force, à la civilisation. Même un personnage aussi considérable que Léon Blum a réussi à justifier l'usage de la force pour faire accéder les Arabes à la civilisation ! Combien d'intellectuels se sont élevés contre tendance ? Très peu… Que dire alors du racisme anti-noir ? Voyez le traitement réservé en son temps à la Vénus Hottentote, que de grands scientifiques français ont eux-mêmes cautionné. Que dire des zoos humains, des exhibitions de Noirs en spectacle, si ce n'est que tout cela n'avait qu'une seule finalité : ancrer dans l'imaginaire des peuples – français mais aussi africains – l'évidence d'une infériorité des Noirs par rapport aux Blancs.


Comment cela se traduit-il aujourd'hui ?

Vous savez, jusqu’à ce jour, les pays occidentaux en général et les Etats-Unis en particulier ont exercé le monopole du récit médiatique. Il s'agit d'un monopole particulièrement propice aux manipulations de l’esprit. Ce monopole s'est toutefois brisé à deux reprises avec fracas, avec des conséquences très dommageables pour la politique occidentale. La première fois, c'était en 1978-79 en Iran, à l'occasion de la « Révolution des cassettes » - du nom de ces sermons de l’imam Ruhollah Khomeiny enregistrés sur bandes magnétiques du temps de son exil en France et commercialisées depuis l’Allemagne pour soulever la population iranienne contre le Shah d’Iran… La deuxième fois c'était en 1986 à l’occasion de l’Irangate, ce scandale des ventes d’armes américaines à l’Iran pour le financement de la subversion contre le Nicaragua, qui a éclaté au grand jour par suite d’une fuite dans un quotidien de Beyrouth As-Shirah, mettant sérieusement à mal l’administration républicaine du président Ronald Reagan... Hormis ces deux cas, donc, les Etats-Unis auront constamment cherché à rendre leurs ennemis inaudibles, au besoin en les discréditant. Comment ? En se basant sur de puissants relais locaux ou internationaux. Tout en amplifiant leur offensive médiatique, ces relais noient les auditeurs sous un flot d’informations, aboutissant sciemment à une « désinformation par perte de repères », désinformation due précisément à cette surinformation. Le but ? Faire des auditeurs-lecteurs de parfaits « analphabètes secondaires », pour reprendre l'expression de l'Allemand Hans Magnus Einsensberger dans son ouvrage au titre prémonitoire : Médiocrité et folie.


Vous évoquez précédemment le « philosémitisme actif » de la France après la Seconde Guerre mondiale. Qu’entendez-vous exactement par là ? Si vous faites référence à son attitude à l’égard d’Israël, ne faudrait-il mieux pas parler de « philosionisme » ?

Le terme philosémisitisme est utilisé ici à bon escient. Ce philosémitisme s'est mu au fil des ans en philosionisme, soit une solidarité sans faille envers Israël. Cette solidarité, qui s'est traduite par la fourniture d’une aviation de combats et de la technologie nucléaire, participait d'une sorte de «solidarité expiatoire» à l'égard des Juifs, car la France, ne l'oublions pas, avait été la seule grande démocratie européenne à avoir collaboré avec l'Allemagne dans la solution finale. C'est du port de Sète (sud de la France) que furent embarqués à bord de l'Exodus, les Juifs rescapés des camps de concentration, alors qu'au même moment la France carbonisait au napalm la population de Sétif (Algérie) et les soldats noirs de l'armée française à Thiaroye (Sénégal).



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