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La "question turque"



Autre sujet sensible : l'entrée ou non de la Turquie dans l'Union européenne de demain constitue-t-il selon vous un enjeu majeur du siècle à venir ? Si oui, en quoi et pour qui exactement ?

La question de la Turquie est très intéressante. Ce pays est à la fois une puissance militaire et le château d’eau du Moyen-orient, mais aussi le point de confluence de deux continents, l’Europe et l’Asie. Enfin, sa candidature à l’Union européenne fait de la Turquie une parfaite illustration des contradictions internes de l’opinion occidentale.


C’est-à-dire ?

C'est-à-dire que l’opinion occidentale est en effet tiraillée entre deux préoccupations : la crainte d’un débordement musulman sur l’Europe, d’une part, et le souci de préserver un partenariat stratégique avec cet État, d’autre part. Pendant un demi-siècle en effet, au paroxysme de la guerre froide soviéto-américaine, la Turquie fut le bouclier de l’Occident sur son flanc méridional.


Comme les autres pays candidats, l'admission de la Turquie au sein de l'UE est subordonnée à la satisfaction de conditions politiques et économiques…

Oui, notamment une plus grande démocratisation de la vie publique, une plus grande souplesse dans la gestion du problème kurde, ainsi qu’un assainissement de ses finances publiques et la reconnaissance du « génocide arménien »… Or il faut savoir qu’entre 1984 et 2000, près de trente mille autonomistes kurdes ont été tués, deux millions de personnes ont été déplacées et trois mille villages ont été détruits du fait dune politique d’assimilation musclée de l’armée à l’égard des Kurdes. Quant au plan économique, la situation n’est guère plus brillante. La Turquie jongle avec une inflation moyenne de 50% depuis 20 ans, soit l’un des plus forts taux d’Europe. Elle doit également faire face à un endettement extérieur de 120 milliards de dollars et, surtout, à une corruption représentant 15% de la valeur des contrats publics… Pourquoi rappeler ces chiffres ? Parce que ces graves problèmes, qu’ils soient pris individuellement ou collectivement, auraient justifié partout ailleurs une campagne médiatique de dénonciation.


Pourquoi cela n’a-t-il pas été le cas ?

Ces chiffres ont longtemps été quasiment passés sous silence par la presse occidentale en raison de l’alliance privilégiée conclue entre la Turquie et Israël, sous l’égide des Etats-Unis. Jusqu’en 1999, la Turquie a en effet été le troisième pays bénéficiaire de l’aide militaire américaine, après Israël et l’Egypte. Rien qu’en 1997, l’aide américaine à la Turquie en guerre contre les autonomistes kurdes a dépassé celle que ce pays a obtenue pendant la totalité de la période de la guerre froide, c’est-à-dire entre 1950 et 1989. Véritable porte-avions américain en Méditerranée orientale, la Turquie, en retour, a loyalement servi l’Occident, y compris la France. Le pouvoir turc est même allé jusqu’à se prononcer contre l’indépendance de l’Algérie, déniant contre toute évidence au combat des nationalistes algériens le caractère de guerre de libération. La Turquie est même allée jusqu’à mettre à disposition de l’aviation israélienne ses bases militaires et son espace aérien pour l’entraînement de ses chasseurs-bombardiers en opération contre le monde arabe… Jamais aucune puissance militaire musulmane n’avait été aussi loin dans sa collaboration avec l’Occident. C’est ainsi que Washington et ses relais médiatiques dans les pays occidentaux ont célébré le partenariat entre la Turquie et l’Etat hébreu, conclu en 1993, comme «un partenariat des grandes démocraties du Moyen-Orient», sans s’offusquer nullement d’une alliance contre nature conclue entre le premier Etat «génocideur» du XXe siècle – le génocide arménien est toujours nié par la Turquie - et les rescapés du génocide hitlérien.


Quels étaient les objectifs des différentes parties ?

L’objectif primait alors toute autre considération morale. Le verrouillage du monde arabe, par effet de tenaille, était mené conjointement par l’ancien colonisateur ottoman des Arabes, d’une part, et l’État d’Israël, perçu dans l'ensemble du monde arabe comme « l'usurpateur de la Palestine », d’autre part. Ce rôle pivot au sein de l’Alliance atlantique justifiait pour Ankara tous les abus, et pour la presse occidentale, toutes les indulgences.


La donne a été quelque peu modifiée ces dernières années…

Oui. Le tournant date de la guerre d’Irak, en mars 2003. Dans la région, cette période a été marquée par le bellicisme du premier ministre Ariel Sharon et les assassinats extrajudiciaires de figures historiques du combat national palestinien comme Cheikh Ahmed Yassine et Abdel Aziz al-Rantissi, les chefs successifs du mouvement Hamas. La Turquie a depuis lors pris ses distances à l’égard de Washington dans son aventure irakienne. Sa priorité va désormais au combat contre l’irrédentisme manifesté par les nouveaux partenaires de l’Amérique, les Kurdes irakiens. Ce changement de priorité entraîne par un effet de balancier un relatif rapprochement entre la Syrie et la Turquie.


Ce changement de donne est-il à l’origine de la défiance que la Turquie semble aujourd’hui inspirer à l’opinion publique occidentale ?

Effectivement. Tant vantée jusqu’alors, la Turquie se découvre pour l’opinion européenne non plus comme cet État laïc au gouvernement teinté d’islamisme modéré ayant vocation à servir de trait d’union entre l’Islam et l’Occident, mais comme un vaste réservoir de 70 millions de musulmans dont l’entrée en Europe risquerait de dénaturer l’essence judéo-chrétienne de la civilisation européenne. Une image de croquemitaine, en quelque sorte. Et ce quand bien même toutes les grandes réformes ont été initiées par un islamiste modéré, le Premier ministre Recip Tayyeb Erdogan : l’abolition de la peine de mort, le développement d’une autonomie culturelle dans les zones kurdophones de Turquie, etc. Dans cette perspective, l’admission de la Turquie au sein de l’Union européenne constituerait un test grandeur nature de la compatibilité de l'Islam, de la démocratie et d’un pluralisme culturel au sein d’une civilisation mondialisée. A l’inverse, son rejet marquerait peu ou prou le cloisonnement de l’Europe et une cassure durable entre Islam et Occident. C’est en tout cas ce que soutiennent les partisans de l’entrée de la Turquie dans l’UE.


Choix délicat…

En somme, les Européens veulent bien de la Turquie pour leur défense, mais pas pour une cohabitation. Plus crûment, les membres de l’UE seraient enclins à dire oui à la Turquie en tant que force supplétive de l’Occident, mais non en tant que membre de sa famille... À la Turquie et, au-delà, aux pays arabes si soucieux de respectabilité occidentale à tout prix, d’en tirer les conséquences.


Quid de la Turquie vue côté oriental ?

L’extension de la zone OTAN et de la zone Euroland à proximité des frontières orientales du monde arabe devrait retentir comme un avertissement. Cela devrait même inciter les pays arabes à prendre exemple sur les Européens. Pourquoi ? Pour surmonter leurs divisions, bien moins importantes que ne le furent par exemple les rivalités entre l’Allemagne et la France, à l’origine des deux guerres mondiales du XXe siècle et, par voie de conséquence, de la relégation consécutive du continent européen au classement mondial des nations… Soit dit au passage, l’Afrique devrait faire de même, a fortiori au moment où les Etats-Unis envisagent pour la première fois de leur histoire de déployer un corps d’armée autonome sur le continent africain.


Les Etats-Unis, justement… Qu’en est-il aujourd’hui de l’évolution des rapports Etats-Unis – Turquie ?

Au delà des clivages religieux, le fait est qu’il existe entre la Turquie, l’Iran et la Ligue arabe une forte convergence d’intérêt dans cette phase de recomposition régionale. Le monde arabe, qu’est-ce que c’est ? C’est une zone de transition entre l’Asie et l’Europe - dont il constitue l’arrière-plan stratégique -, qui plus est située sur la route du pétrole, au point de confluence des grandes voies de communication internationales. Le monde arabe est le coeur historique du monde musulman. Il borde le flanc méridional de l’Union européenne sur une façade maritime de 12 000 km. Cette façade va de la Mauritanie à Lattaquieh (Syrie) via Gibraltar (Maroc). Il s’agit donc à la fois d’un vaste réservoir humain et d’une zone stratégique de première importance, malgré sa fragmentation actuelle et la multiplication des bases américaines sur son sol. C’est d’ailleurs aujourd’hui le principal point de confrontation à l’hégémonie américaine, via les combats en Irak, en Palestine et au Liban.


Quel rôle dès lors est appelé à jouer la Turquie, à terme ?

Au plan européen, la Turquie est à la fois l’un des pays les plus peuplés d’Europe mais aussi le plus pauvre. Elle sera inéluctablement un fardeau financier pour l’UE, fardeau bien plus important que les dix nouveaux membres admis le 1er mai 2004 au sein de l’Union. Dans cette perspective, la constitution d’un ensemble homogène agrégeant la Ligue arabe aux anciens maîtres de l’axe continental de la route des Indes que sont la Turquie et l’Iran créerait une instance géopolitique intermédiaire, forte de 250 millions de personnes, à l’effet de faire la jonction entre l’ensemble européen, la Russie et l’immensité asiatique représentée par l’Inde et la Chine.


En guise de conclusion



Etre au courant de tant d'aspects étranges de la géopolitique de son temps et n'avoir que sa plume pour agir, n'est-ce pas parfois lourd à porter ? N'avez-vous jamais cédé au découragement, à l'envie de « ne plus savoir » ? Qu'est-ce qui maintient la flamme allumée ?

Le souci d’une cohérence d’une vie, pour reprendre l’expression de Paul Nizan, « de ne pas vivre une vie qui se déroule dans les coulisses de la vie », de vivre sa vie comme une éthique de comportement et une éthique de conviction. Le souci de réussir sa vie et non réussir dans sa vie. Le souci aussi de la transmission des connaissances à la génération de la relève.


Propos recueillis par AD, avec la participation de PJ, été 2007
mise en ligne : 25.09.2007




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