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Il serait faux de dire de la prison qu’elle est un sujet tabou : on parle régulièrement des prisons, et paradoxalement, souvent pour en dire qu’elles représentent des zones d’ombre de notre société – ce que reconnaît le pouvoir politique lui-même [1], alors qu’il est responsable de l’opacité entretenue par l’institution sur elle-même (opacité paroxystique dans le cas de décès, qu’on ne peut que qualifier de « suspects » en l’absence d’enquête officielle indépendante et sérieuse [2]).

La prison se trouve d’une part au centre d’un discours sécuritaire : elle est présentée comme une nécessité dans une société où la criminalité serait devenue une réalité quotidienne. Michel Foucault a ainsi souligné dans Surveiller et Punir (1975) l’utilité politique du « fait divers criminel », qui « par sa redondance quotidienne, rend acceptable l’ensemble des contrôles judiciaires et policiers qui quadrillent la société ; il raconte au jour le jour une sorte de bataille intérieure contre l’ennemi sans visage ». Le respect de la loi est légitimé en soi (« la loi c’est la loi ») ou par sa fonction de protection de la cohésion d’une société. La prison est donc abordée sur le thème de la répression nécessaire et par le prisme loi-police-justice-prison.

D’autre part, la prison est au cœur d’un discours critique à dimension humanitaire : le non respect des droits de l’Homme, la brutalité des surveillants pénitentiaires, la difficulté de voir les familles, les contrariétés quotidiennes mais aussi les souffrances physiques et mentales réelles sont à raison dénoncés. On ressort alors du placard le thème de la réforme des prisons, suite à la révélation de quelque scandale. Ainsi, la publication du livre de Véronique Vasseur Médecin-chef à la prison de la Santé en 2000 avait suscité des réactions d’effroi dans le milieu politique, sans pour autant que cela soit suivi d’effet, si bien que Loïc Wacquant a pu noter que ces dénonciations « peuvent s’avérer contre-productives en créant l’illusion qu’on s’est saisi du problème alors qu’on n’a fait que l’éviter » .

Car ces deux approches occultent une question proprement politique : à quoi sert la prison ? Quelle(s) fonction(s) remplit l’institution prison ? Qu’attend-on réellement d’elle ? Pouvons-nous encore seulement croire que la prison « guérit » ou qu’elle aide à empêcher ou même à réduire la criminalité ? Quelle utilité la prison incarne t-elle aux yeux du pouvoir, pour que celui-ci assure son maintien, malgré son échec évident ?



Le perpétuel échec de la prison



« Admettons que la loi soit destinée à définir des infractions, que l’appareil pénal ait pour fonction de les réduire et que la prison soit l’instrument de cette répression ; alors il faut dresser un constat d’échec. »

Michel Foucault


La prison trouve une forme de légitimité dans la fonction sociale qu’on lui prête : elle aiderait, dans une représentation quelque peu pastorale, ceux qui se sont égarés à retrouver le droit chemin. La prison tirerait son utilité de son rôle de « réhabilitation » et de « resocialisation ». Le/la détenu-e pourrait donc théoriquement redevenir un-e citoyen-ne de la société après avoir « payé sa dette » et « réappris » les règles qui régissent la vie en commun.

Cette institution d’orthopédie du corps social est cependant tout sauf une machine à « guérir » : aujourd’hui en France – ce chiffre est celui, officiel, de l’administration pénitentiaire – un-e détenu-e se suicide tous les trois jours [3] (ce taux est parmi les plus élevés du monde, et il nous laisse estimer le nombre des tentatives qui n’aboutissent pas). Les pathologies psychiques résultant de la détention sont extrêmement nombreuses et personne n’ose plus affirmer que la prison aide d’une part à « aller mieux », d’autre part à se « réhabiliter ». « Certains s'en tirent ? Oui, comme d'un cancer du foie. On est tenté de croire alors au miracle », écrit Catherine Baker dans Pourquoi faudrait-il punir ? (2004). Les témoignages de détenu-e-s laissent également peu d’illusions : « On vit dans un manque perpétuel. Si l’enfer existe, il doit ressembler à cela » [4]. Personne ne peut plus même feindre de croire que les passages à tabac, les privations, le froid, la solitude, l’absence d’intimité, aident à une quelconque « resocialisation » . Pas de miracle : personne ne « s’améliore » à trois dans une cellule de 9m².

Et que penser de la « resocialisation » de personnes qui ne sont pas encore considérées comme « désocialisées », c’est-à-dire qui ne sont pas encore condamnées ? Elles représentent 35% de la population carcérale en France [5] : 35% des détenu-e-s sont littéralement enfermées pour RIEN, en attente de leur jugement. Ces accusé-e-s sont ensuite la plupart du temps condamné-e-s : libérer ces personnes serait apparemment un aveu trop criant de l’absurdité de la situation. Le jugement constitue a posteriori une légitimation du temps de détention déjà effectué.

On dit aussi que la prison a un effet curatif : les anciens détenus seraient « réintégrés » à la société, « éduqués » et à nouveau « normaux », leur « pathologie sociale » serait définitivement soignée. À l’opposé de cette vision des choses, nous devons constater que les ex détenus reviennent fréquemment à l’intérieur des prisons, et pas en qualité de visiteurs. Un surveillant de prison : «La réinsertion donne bonne conscience à certains. Pas à des gens comme moi, mais aux politiques. En maison d’arrêt c’est pareil. Combien j’en ai vu me dire, “chef, vous inquiétez pas, je reviendrai jamais !” et paf ! six mois après… » [6]. Il est assez difficile d’estimer le taux de récidive (principalement en raison de la difficulté à établir une définition commune : parle-t-on de récidive uniquement lorsque le même délit ou crime est à nouveau commis ? Prend-on en compte les peines non privatives de liberté ?). Un chiffre peut cependant nous aider à évaluer la situation : 46% des ex détenu-e-s sont à nouveau condamné-e-s (pour un autre motif) et réincarcéré-e-s dans les cinq ans suivant leur libération [7]. Ce constat empirique donne tout son sens à cette phrase de M. Foucault : « On dit que la prison fabrique des délinquants ; c’est vrai qu’elle reconduit presque fatalement devant les tribunaux ceux qui lui ont été confiés. »

Je laisse ici de côté la conception de la peine pour la peine, considérant qu’elle ne relève pas d’une théorie de la prison, mais d’une forme de vengeance non argumentée. On pourrait à vrai dire aller plus loin que cette impression d’irréflexion du « ça leur apprendra », en disant que la peine-souffrance (c’est-à-dire qui n’a d’autre but que la punition) peut être indirectement un discours à la population externe aux prisons : « Surveillez votre comportement, car vous savez ce que la prison représente comme somme de douleurs » ou qu’elle peut « servir de leçon » aux personnes qui s’y sont frottées. Dans cette perspective aussi, l’échec est évident, au regard de la récidive.

Malgré cet échec patent de la prison nous ne constatons pas de recul dans la politique pénale, bien au contraire : nous pouvons observer une nouvelle vague massive d’emprisonnements dans les dix dernières années, motivée notamment par la politique de la « tolérance zéro ». Pourquoi ?

« Mais peut-être faut-il retourner le problème et se demander à quoi sert l’échec de la prison ; à quoi sont utiles ces phénomènes que la critique continûment dénonce : maintien de la délinquance, induction de la récidive, transformation de l’infracteur d’occasion en délinquant d’habitude, organisation d’un milieu fermé de délinquance. » (Michel Foucault)

Tâchons de dévoiler les fonctions réelles qu’occupe la prison dans notre société.



L’archipel carcéral et l’extension du système disciplinaire



« On nous dit que les prisons sont surpeuplées. Mais si c'était la population qui était suremprisonnée ? »

Michel Foucault


M. Foucault considère avant tout la prison comme partie d’un système général – le système disciplinaire.


Un réseau continu


Selon M. Foucault, il n’existe pas de différence essentielle entre le pouvoir qui s’exerce en prison et celui qui s’exerce dans le reste de la société : il se refuse à percevoir la discipline et la surveillance uniquement derrière des barreaux. Mais il ne s’agit pas ici d’une banalisation des conditions de détention, car demeure un « seuil terrible qui sépare le monde ordinaire de celui de la prison » (Alain Brossat). Il s’agit bien plus d’une possibilité théorique de penser la continuité d’un pouvoir, sa transversalité (sous différentes modalités) à travers divers lieux. La prison est un degré – et certes le degré le plus élevé – d’un pouvoir disciplinaire. S’il est essentiel de dénoncer l’intolérable de la situation à l’intérieur des prisons, on ne doit pas détourner son attention des disciplines qui encadrent notre vie. Ce sont les mêmes, qui se révèlent cependant de façon plus brutalement évidente dans les prisons : « la prison ne représente pas du tout le déchaînement d’un pouvoir d’une autre nature, mais juste un degré supplémentaire dans l’intensité d’un mécanisme qui n’a pas cessé de jouer dès les premières sanctions » (Foucault). Pas de différence de nature, mais une différence de degré.

Foucault parle également d’un « archipel carcéral [qui] transporte cette technique de l’institution pénale au corps social tout entier » et d’une « grande trame carcérale [qui] rejoint tous les dispositifs disciplinaires, qui fonctionnent disséminés dans la société ». Le « continuum carcéral » symbolise ainsi la réussite d’une société disciplinaire dans laquelle les disciplines sont une expression du pouvoir, des dispositifs de pouvoir et non de simples instruments du pouvoir. Schématiquement, le pouvoir ne fonctionne plus tant sur le mode vertical (comme au Moyen-Âge) entre le roi et ses sujets que comme un réseau de contraintes, de rapports de pouvoir, de lois, de dispositifs et de techniques. Le pouvoir de juger et de punir n’est plus le privilège du roi, du souverain, du puissant. Ces pouvoirs se sont partagés et diffusés, conséquence du « morcellement du pouvoir légal de punir » : « toute une armée de techniciens est venue prendre la relève du bourreau (…) les surveillants, les médecins, les aumôniers, les psychiatres, les psychologues, les éducateurs ». Ces nouveaux personnages indiquent une nouvelle nature du pouvoir : la figure clef n’est plus celle du bourreau mais du technicien de vie. Nous entrons alors dans l’ère des disciplines qui représente un affinement et une complexification du pouvoir.


Définition de la discipline


« La „discipline“ ne peut s’identifier ni avec une institution, ni avec un appareil; elle est un type de pouvoir, une modalité pour l’exercer, comportant tout un ensemble d’instruments, de techniques, de procédés, de niveaux d’application, de cibles ; elle est une « physique » ou une « anatomie » du pouvoir, une technologie »

Michel Foucault


Les disciplines représentent originairement des méthodes de contrôle du corps et consistent en une coercition constante du corps dans le détail. Foucault éclaircit ce point par un exemple : l’essentiel n’est plus que l’écolier parvienne à produire une page d’écriture à l’école, mais la façon dont il l’écrit, la façon de tenir son stylo, la façon qu’il a de se tenir, des doigts jusqu’aux pieds. On peut voir le même type de pouvoir à l’oeuvre en prison, où on n’apprend pas aux prisonniers d’activité utile (comme le tressage des cordes par exemple : qui peut exercer un métier en dehors de la prison avec cette formation ?). La formation à un futur métier n’est précisément pas ce qui importe en prison. Le but est « le sujet obéissant, l’individu, assujetti à des habitudes, des règles, des ordres, une autorité qui s’exerce continûment autour de lui et sur lui, et qu’il doit laisser fonctionner automatiquement en lui ». Ce projet de « former un sujet d’obéissance plié à la forme à la fois générale et méticuleuse d’un pouvoir quelconque » se trouve au coeur du système disciplinaire. Le corps devient objet de savoir, porteur et relais d’un réseau de pouvoir continu.

[Selon Foucault, bien plus qu’un pouvoir, il y aurait des pouvoirs et des réseaux de pouvoir : des relations de pouvoir en tension et en mouvement permanents. Le pouvoir est bien plus une stratégie, une tactique, qu’une qualité ou une propriété. Ce pouvoir ne se possède pas mais s’exerce. La question n’est pas celle du détenteur du pouvoir : chacun-e est un relais du pouvoir, (et partout où il y a pouvoir, il y a résistance). Enfin il importe de ne pas considérer uniquement la dimension répressive du pouvoir, mais de prêter attention au fait que le pouvoir est aussi productif.]

Ce projet d’assujettissement rencontre des intérêts économiques : les disciplines ont émergé dans le cadre du capitalisme naissant et d’une nouvelle façon de faire de la politique : la gouvernementalité.



[1] Sarkozy le reconnaît lui-même dans Le Monde en mars 2007, en qualifiant les prisons de « zone d’ombre de notre république »
[2] Voir par exemple les « affaires » Jawad Zaouiya et Mehdi Rezaga, parmi d’autres résumées sur cette page ; voir, liée à ces affaires, l’action de l’Association des familles en lutte contre l’insécurité et les décès en détention (AFLIDD).
[3] Ces chiffres rejoignent celui évoqué dans l’étude du docteur Sophie Baron-Laforet de 125 suicides par an en prison, voir : « Repérage du suicide en prison et éléments contextuels », 2000, source internet
[4] J.-P. Guéno, J. Pecnard, Paroles de détenus, lettres et écrits de prison, éditions Les Arènes, 2000. Témoignage d’Idora, prisonnière politique basque, p.17
[5] Chiffres au 1.08.2005, GNCP (Groupe National de Concertation Prison) « La prison ça n’arrive pas qu’aux autres ! », questionnaire « La prison en France » et réponses correspondantes, disponible ici (format pdf)
[6] Cité par Loïc Wacquant dans « La prison est une institution hors-la-loi », op.cit., source originelle: Antoinette Chauvenet, Françoise Orlic et Georges Benguigui, Le Monde des surveillants de prison, Paris, Presses Universitaires de France, 1994, p. 36
[7] Chiffre cité dans le test « La prison ça n’arrive pas qu’aux autres », op.cit., source originelle : Étude d’Annie KENSEY et de Pierre TOURNIER sur la récidive, Mars 2004



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