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L’utilité économique de la prison



« Cet investissement politique du corps est lié, selon des relations complexes et réciproques, à son utilisation économique ; c’est, pour une bonne part, comme force de production que le corps est investi de rapports de pouvoir et de domination ; mais en retour sa constitution comme force de travail n’est possible que s’il est pris dans un système d’assujettissement […] ; le corps ne devient force utile que s’il est à la fois corps productif et corps assujetti. »

Michel Foucault


Selon Foucault la prison forme, presque physiquement, des personnes dans un but également économique. L’utilité n’est pas directe, au sens où on ne forme pas les détenu-e-s à un métier et où le travail effectué à l’intérieur des murs ne rapporte pas beaucoup d’argent à l’administration pénitentiaire (même s’il faut rappeler que l’exploitation de la main d’œuvre détenue est réelle et scandaleuse [1]). Mais on habitue les détenu-e-s à se lever tôt, à obéir aux ordres, en bref : à se soumettre à un pouvoir. « L’utilité du travail pénal ? Non pas un profit ; ni même la formation d’une habileté utile ; mais la constitution d’un rapport de pouvoir, d’une forme économique vide, d’un schéma de la soumission individuelle et de son ajustement à un appareil de production ».

Les détenus doivent également « réapprendre » en prison un certain nombre de principes jugés fondamentaux comme celui de propriété privée (et on peut penser le fait qu’on les dépossède de quasiment tout comme un apprentissage en négatif de l’importance de la propriété privée). Même si Foucault rechigne à employer une terminologie marxiste, il est bien question d’une « justice de classe » dans Surveiller et punir : les personnes qui font l’expérience de la prison sont très majoritairement pauvres. « L'institution prison, c'est pour beaucoup un iceberg. La partie apparente, c'est la justification: ‘Il faut des prisons parce qu'il y a des criminels.’ La partie cachée, c'est le plus important, le plus redoutable : la prison est un instrument de répression sociale. Les grands délinquants, les grands criminels ne représentent pas 5% de l'ensemble des prisonniers. Le reste, c'est la délinquance moyenne et petite. Pour l'essentiel, des gens des classes pauvres. »

Loïc Wacquant poursuit cette analyse de la prison par le prisme économique et prouve de manière sociologique l’intuition de Foucault : aux Etats-Unis, deux tiers des détenus proviennent de foyers qui disposent d’un revenu inférieur à la moitié du seuil de pauvreté. Il ne s’agit pas d’un hasard : cette politique pénale constitue une nouvelle manière de gérer la misère. En effet, la misère n’est plus prise en charge par la main gauche de l’État – c’est-à-dire par l’aspect social de l’État (sécurité sociale, éducation, santé…) – mais par sa main droite – c’est-à-dire la police, la justice, la prison. Bien plus, il s’agirait d’un passage de l’un à l’autre dans un sinistre jeu de jonglage entre les deux mains : la politique pénale permettrait de gérer et dissimuler les conséquences du retrait de l’Etat-providence : « là où on a renoncé à mettre des emplois, on mettra désormais des commissariats, en attendant sans doute de bâtir des prisons ». Wacquant parle d’une « transition historique de l’Etat-providence à l’Etat-pénitence ».

Wacquant procède à un constat sociologique : qui se trouve en prison ? Il prend également en considération la population qui est « sous main de justice », à savoir les personnes, qui, sans être incarcérées, sont placées sous contrôle judiciaire, enregistrées dans les fichiers de la police, condamnées à des peines dites « légères » : amendes, travaux d’intérêts généraux… Aux Etats-Unis il constate une surreprésentation d’une population masculine, jeune, très pauvre et de couleur (dans l’ordre d’importance : noire et hispanique). Suite à ce constat il pose la question suivante : dans quelle mesure cette incarcération est utile aux yeux du pouvoir ? Quel intérêt économique peut avoir le pouvoir à construire toujours plus de nouvelles prisons et à les remplir ?


La prison et le marché déqualifié du travail


Wacquant avance l’idée qu’enfermer de nombreuses personnes au chômage entraîne une réduction artificielle des chiffres du chômage. Une partie des chômeurs est en effet ainsi retirée de la statistique. Je serais personnellement prudente avec cette analyse : tout d’abord parce qu’il ne cite aucune étude précise et ensuite parce que le pouvoir n’a pas besoin de la prison pour baisser artificiellement le taux de chômage. À cet égard, il suffit de se souvenir de la polémique autour des chiffres officiels du chômage en France, remis en cause par des statisticiens et chercheurs de la DARES par exemple. Il est beaucoup plus simple et beaucoup moins coûteux d’arranger des chiffres que de jeter des gens en prison pour faire baisser un taux de chômage, même si on comprend que cet effet collatéral soit appréciable.

La deuxième hypothèse de Loïc Wacquant me paraît beaucoup plus pertinente : la prison servirait à ajuster la population à une économie néo-libérale. Le but serait de remettre au travail les personnes qui rechignent à accepter une activité rémunérée dans des conditions dégradées et dégradantes. Et dans les faits « les anciens détenus ne peuvent guère prétendre qu’aux emplois dégradés en raison de leur statut judiciaire infamant ». On sait aussi très bien que pour bénéficier d’une libération conditionnelle, les détenus ont tout intérêt à présenter un contrat d’embauche (ou une promesse d’embauche). Illes sont ensuite placé-e-s sous le contrôle d’un juge d’application des peines, pour qui le facteur emploi est un critère décisif. Dans le système américain les détenus et les condamnés sont en général exclus du système de sécurité sociale (sur le principe : un manquement à la loi conduit à une suspension des droits sociaux. Les droits ne vont pas de soi, et doivent être mérités, ils ne sont que la contrepartie de devoirs). Pour toutes ces raisons il apparaît cohérent de voir la prison comme une institution-soutien à une politique d’ajustement de la population à la précarité.


Prison et assistance sociale


L. Wacquant pense également le rapport entre prison et système d’assistance sociale : selon lui, c’est un contrôle en continu (ou du moins l’ambition) qui est à l’œuvre. Tout comme les ex détenu-e-s, les récipiendaires de l’aide sociale sont de plus en plus contrôlé-e-s, selon l’idée que de telles aides ne vont pas de soi et que l’État ne peut être aveuglément généreux : « c’est le thème, canonisé depuis par Tony Blair, des « obligations de la citoyenneté » qui justifie la mutation du welfare en workfare ». On instaure ainsi une différence entre « bons » et « mauvais » pauvres, c’est « l’idée que les « mauvais pauvres » doivent être repris en main (de fer) par l’État ». La vie des bénéficiaires d’aide sociale est de plus en plus soumise à une intrusion de la part de l’État. Wacquant donne un exemple saisissant : « la « réforme » du welfare avalisée par Clinton en 1996 soumet les récipiendaires de l’aide publique à un fichage intrusif et instaure une supervision étroite de leurs conduites – en matière d’éducation, de travail, de drogue et de sexualité – susceptibles de déboucher sur des sanctions tant administratives que pénales. (Par exemple, depuis octobre 1998, dans le Michigan, les allocataires d’aides doivent obligatoirement se soumettre à un test de dépistage des stupéfiants, à l’instar des condamnés en liberté surveillée ou conditionnelle). »

Il parle à cet égard d’un « État libéral-paternaliste naissant » et voit une complémentarité entre ces deux organes de contrôle de la population pauvre (parce qu’il s’agit toujours de la même population qu’on retrouve dans les prisons et dans le système d’allocations : les plus démunis). Selon lui, cette complémentarité fonctionne d’une manière sexuellement différenciée : la composante pénale s’occupe principalement des hommes, tandis que la composante sociale s’adresse plus aux femmes et aux enfants. De plus en plus de personnes sont exclues du système de sécurité sociale pendant que de plus en plus de personnes entrent en prison. L’auteur explique qu’il n’a été possible d’attribuer de plus en plus de moyens à la police (nouvellement équipée, mieux payée) et aux prisons (il se construit toujours plus de prisons) qu’en réduisant sensiblement et dans un mouvement inversement proportionnel le budget social : « l’augmentation des budgets et des personnels consacrés à l’emprisonnement n’a été possible qu’en amputant les sommes vouées aux aides sociales, à la santé et à l’éducation. Ainsi, alors que les crédits pénitentiaires du pays augmentaient de 95% en dollars constants entre 1979 et 1989, le budget des hôpitaux stagnait, celui des lycées diminuait de 2% et celui de l’assistance sociale de 41%. L’Amérique a fait le choix de construire pour ses pauvres des maisons d’arrêt et de peine plutôt que des dispensaires, des garderies et des écoles. »


La privatisation du pouvoir de punir


Si M. Foucault se refuse à voir dans les prisons une utilité économique directe, cela tient peut-être au fait qu’il n’a pas vu le développement d’une forme de management carcéral. Les prisons sont en effet presque devenues des entreprises parmi d’autres. De plus en plus de firmes privées à but lucratif gravitent autour de la prison : blanchisserie, sécurité, cuisine : ces activités (entre autres) sont de plus en plus confiées à des sous-traitants. L. Wacquant parle à ce propos d’un « développement frénétique d’une industrie privée de l’emprisonnement ». En 1983, il n’y avait aux Etats-Unis pas une seule place en détention dans des prisons privées, il y en aurait 276 655 en 2001. L’augmentation du nombre d’employés dans les prisons est aussi un indice probant : « Au total, la « pénitentiaire » comptait plus de 600 000 employés en 1993, ce qui fait d’elle le troisième employeur du pays ».

L’ensemble de ces avantages économiques peut expliquer l’emballement pour une politique pénale de sévérité (comme celle de la « tolérance zéro »). Il serait pourtant selon nous naïf de croire que la prison ne doit son existence qu’à des raisons économiques. Cela reviendrait aussi à croire que nous avons à faire à des acteurs purement machiavéliques, motivés uniquement par une logique de rentabilité, en évacuant toute influence idéologique. Nous ne pouvons considérer la prison comme un simple instrument, en faisant semblant de croire que l’idéologie politique n’a aucune influence sur les relations de pouvoir.



Utilité politique de la prison : diviser pour mieux régner



L’invention de la délinquance


Dans Surveiller et punir M. Foucault formule explicitement l’idée selon laquelle l’échec perpétuel de la prison peut en fait être compris comme une réussite. La prison créerait en effet un milieu homogène : celui de la délinquance.

« La prison a fort bien réussi à produire la délinquance, type spécifié, forme politiquement ou économiquement moins dangereuse - à la limite utilisable - d’illégalisme »

Cette idée induit logiquement la question suivante : quel intérêt aurait le pouvoir à créer un milieu délinquant ? Pourquoi le (ou les) pouvoir(s) produirait ou renforcerait-il ce qu’il prétend combattre ? M. Foucault dirait que les illégalismes existent de toutes façons et que le projet de les éliminer serait illusoire. La création de « la délinquance » permet au moins, autant que possible, de gérer ces illégalismes. Ceux-ci sont donc ramenés à un milieu particulier, plus facilement contrôlable : « un milieu délinquant bien fermé, bien noyauté par la police ». En lieu et place d’une mouvance permanente d’infractions à la loi occasionnelles et disparates, susceptibles de se répandre, il est plus agréable pour le pouvoir de faire face à un groupe relativement circonscrit d’individus « délinquants ». Cette catégorie représenterait également une utilité directe pour le pouvoir. Selon M. Foucault, ces délinquants auraient souvent servi d’auxiliaires de police : indics, briseurs de grève… Ce n’est pourtant pas à cet égard que le travail de Foucault est le plus convaincant. Sa conception de l’utilité indirecte de la délinquance est bien plus intéressante.


L’utilité de la délinquance : tracer une ligne de séparation entre prolétariat et « lumpenprolétariat »


« Parce que la délinquance est un signe d’insoumission, elle porte quelque chose de nous tous »

Catherine Baker


La spécification des illégalismes suppose l’idée que le non respect de la loi serait réservé à une catégorie particulière. Une ligne hermétique est ainsi produite autour de la délinquance, ce milieu sombre et menaçant auquel il serait impossible de s’identifier. Les illégalismes, en portant atteinte à un système de lois bourgeoises (c’est-à-dire des lois qui favorisent la classe bourgeoise : le droit de propriété en est l’expression la plus éclatante) portent en eux (même si c’est rarement de façon intentionnelle) un potentiel politique de subversion. Selon Michel Foucault, après la Révolution Française (et après 1848 et 1870) une des grandes peurs de la bourgeoisie était l’émeute populaire. La prison serait alors devenue un moyen de briser les liens entre prolétariat et illégalisme. La prison mettrait de côté les individus potentiellement dangereux, afin qu’ils ne puissent servir de fers de lance pour des luttes sociales révolutionnaires. Il s’agirait de dresser une barrière étanche entre le prolétariat et ce que Michel Foucault nomme « la plèbe non prolétarisée » : « des institutions comme la police, la justice, le système pénal sont l’un des moyens qui sont utilisés pour approfondir sans cesse cette coupure dont le capitalisme a besoin ».

Cette séparation est partie prenante d’un processus de moralisation de la population : la propriété est inculquée comme valeur et le vol est en conséquence érigé en crime (la sympathie avec le voleur de pain doit être réduite à néant). C’est dans ce même mouvement qu’émerge le pacifisme à destination des classes populaires : l’idée que la violence est un monopole de l’État et qu’elle est réservée aux institutions responsables de l’État : « Quand on vous apprend à ne pas aimer la violence, à être pour la paix, à ne pas vouloir la vengeance, à préférer la justice à la lutte, on vous apprend quoi ? On vous apprend à préférer à la lutte sociale la justice bourgeoise ».

La prison produirait donc un discours implicite en direction du prolétariat : voulez-vous vraiment être apparentés à ce milieu répugnant de voleurs, de barbares sans morale, qui sont fainéants au travail pendant que vous vous tuez à la tâche ? Ces catégories et ces divisions artificielles produisent des inimitiés à l’intérieur d’une population qui souffre objectivement des mêmes conditions d’exploitation. Et l’invention de la catégorie de la délinquance joue également un rôle central dans l’acceptabilité de la surveillance et du contrôle. L’existence d’une population bouc émissaire permet et légitime un contrôle policier étendu : « Sans délinquance, pas de police. Qu’est-ce qui rend la présence policière, le contrôle policier tolérable pour la population, sinon la crainte du délinquant ? »

L’époque de la mise en œuvre de ce discours est aussi celle des débuts du mouvement syndical et de l’élargissement du droit de vote : la bourgeoisie était prête (elle y était en quelque sorte forcée, si elle voulait éviter l’émeute) à concéder quelques droits au prolétariat, à la condition que ce prolétariat montre patte blanche et se démarque du lumpenprolétariat. Et c’est précisément à l’intérieur de ce processus de distinction que furent produites ces deux catégories : un milieu ouvrier, syndicalisé, respectable et digne de confiance, avec qui l’on peut mener des négociations, et un milieu quasi barbare de personnes délinquantes, insoumises et immorales. De fait, la bourgeoisie reconnaît au prolétariat une certaine légitimité en l’élevant au statut de partenaire dans un dialogue dit social. Ce processus de manipulation méprisable a pour autant permis, à une certaine époque, la reconnaissance de droits et d’exigences (droits syndicaux, droit de vote, possibilité d’une organisation de travailleurs face au patronat…). Il s’agissait pour la bourgeoisie d’un minimum nécessaire à concéder, pour continuer à faire accepter un système général d’exploitation. En résumé : jeter un os à ronger, pour se préserver de la morsure…



Bibliographie

-BAKER Catherine, Pourquoi faudrait-il punir? sur l'abolition du système pénal, Tahin Party, 2004.
-BARON-LAFORET Sophie, « Repérage du suicide en prison et éléments contextuels », 2000
-BROSSAT Alain, Pour en finir avec la prison, La Fabrique éditions, 2001.
-ERIBON Didier, Michel Foucault, Champs Flammarion, 1993.
-FOUCAULT Michel, Surveiller et Punir, naissance de la prison, collections Tel, éditions Gallimard, 1975.
-FOUCAULT Michel, Dits et écrits I (1954-1975) , éditions Quarto Gallimard, 2001.
-GNCP (Groupe National de Concertation Prison) « La prison ça n’arrive pas qu’aux autres ! », questionnaire « La prison en France » et réponses correspondantes, 2005, disponible ici (format pdf)
-GUENO Jean-Pierre, PECNARD Jérôme, Paroles de détenus, lettres et écrits de prison, éditions Les Arènes, 2000.
-HADDAD Christian, Les prisons en France, 2006.
-JACQUART Albert, avec la contribution de AMBLARD Hélène, vUn monde sans prisons ? , éditions du Seuil, 1993.
-VASSEUR Véronique, Médecin-chef à la prison de la Santé, le cherche midi éditeur, 2000.
-WACQUANT Loïc, Les prisons de la misère, éditions Raisons d'agir, novembre 1999.
-WACQUANT Loïc, « La prison est une institution hors-la-loi », 2000


[1] Séverine Vatant, dans un article de juin 2003 dans Le Monde diplomatique, rappelle qu’en France l’activité salariée en prison est en moyenne rémunérée 3 euros par heure (« Droit du travail au rabais pour les détenus »). Le documentaire « dossier Scheffer » diffusé sur Arte le 8 septembre 2007 sur la prison de Saint Quentin aux Etats-Unis évoque quant à lui un salaire horaire correspondant à environ 20 centimes d’euros, pour des travaux pénibles.


Lucie
mise en ligne : 08.12.2007




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