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En introduction de l’ouvrage, vous écrivez : « comment même parler d’histoire alors que c’est l’expérience de l’échec et des fins de non recevoir qui domine ? » Y a-t-il eu, cependant, des victoires à l’issue de luttes des immigrés ?

Bien sûr. Chaque période de luttes de l'immigration postcoloniale (« les damnés de la terre », « les travailleurs immigrés », « les enfants des banlieues », etc. – pour reprendre les titres de nos chapitres) a connu des victoires. Fragiles, mais des victoires quand même. La plus importante est la victoire contre l'oppression coloniale. L'immigration a joué un rôle essentiel dans la lutte anticolonialiste, que ce soit dans la naissance du nationalisme des « indigènes » ou dans la construction des mouvements nationaux. C'est particulièrement le cas de l'Algérie. Les luttes des travailleurs immigrés des années 1970 ont obtenu des avancées dans le code du travail qui bénéficient encore aujourd'hui à tous les salariés de France. Par exemple, les grèves des travailleurs immigrés de Pennaroya (usines de plomb) de 1971 et 1972 ont permis la reconnaissance officielle du saturnisme comme maladie professionnelle par le décret du 2 juin 1977. Le mouvement des sans-papiers, de sa naissance en 1972 jusqu'à nos jours, a obtenu des régularisations massives. La marche pour l'égalité et contre le racisme de 1983 a permis la création de la carte de 10 ans, qui fut un véritable soulagement pour des milliers de familles étrangères dans la peur du non-renouvellement de leur carte de séjour. L'énorme mobilisation du Comité national contre la double peine des années 1990 a permis, non pas l'abolition du principe de la double peine (qui n'a pas été abolie par la loi Sarkozy, contrairement à ce qu'on dit), mais l'invention des catégories de personnes protégées de l'expulsion. Les luttes contre les crimes racistes ont participé à la diminution de ceux-ci grâce à la dénonciation de l'impunité. Même si l'islamophobie reste persistante, les mouvements de musulmans contribuent à renforcer la légitimité de la présence des musulmans en France. Les associations pour la reconnaissance de l'histoire coloniale ont contribué à soulever la difficile question de l'héritage colonial. On pourrait multiplier les exemples comme ceux-ci.


Il est largement question, à travers les différents articles de l’ouvrage, de l’autonomie des mouvements politiques de l’immigration. Comment définir l’autonomie, et quelles sont ses implications ?

La définition de l'autonomie varie d'un mouvement à l'autre et aucune définition claire n'est proposée, même parmi ceux qui, comme le Mouvement des travailleurs arabes, avaient une certaine aisance dans l'écriture. Globalement, la question de l'autonomie est une question de pouvoir. Les dominés revendiquent leur autonomie lorsque le rapport de force politique leur est défavorable. L'autonomie implique au moins trois dimensions.

La première est l'autonomie politique et organisationnelle. L'idée est qu'une organisation politique servira d'autant mieux les intérêts des immigrés s'ils en contrôlent la direction. Cette revendication, souvent très mal prise par les organisations de gauche parce qu'elle diminue leur capacité d'action au nom des immigrés, est liée à une expérience malheureuse avec la gauche française.

La seconde est l'autonomie culturelle. Alors que l'idéologie officielle de l'assimilation tend à percevoir les formes culturelles d'altérité comme des menaces à l'identité nationale, les mouvements de l'immigration ont revendiqué leur appartenance à leur culture, leur histoire et leur religion.

La troisième est le problème de l'isolement politique et social. Le succès des mouvements autonomes repose sur une subtile alchimie politique où ils doivent bénéficier du soutien de la communauté et s'appuyer sur une autre organisation. Sans le soutien de la communauté, ils ne représentent rien politiquement. Sans le soutien des mouvements pro-immigrés, ils sont condamnés à la marginalité politique. Pour qu'ils puissent exister de façon autonome, ils doivent éviter ce double isolement politique et social.





Quel est l’état des luttes autonomes dans les quartiers populaires aujourd’hui ? Quelles sont les difficultés rencontrées ?

Un bon indicateur de l'état de ces luttes est le degré de participation au Forum social des quartiers populaires. L'édition de 2007 était encourageante : plus de 2 000 participant-e-s, des collectifs ad hoc sur la rénovation urbaine, l'affaire des « badges » de Roissy et les violences policières. Le Forum a permis à beaucoup de militants de mutualiser leurs expériences de luttes et de construire des perspectives d'action. Surtout, il a permis d'affirmer une certaine dignité. C'était en quelque sorte le forum de la fierté des quartiers.

Mais les mouvements des quartiers souffrent d'une précarité sociale et économique et surtout des divisions internes aux quartiers. Celles-ci sont liées à l'emploi (galériens vs établis), à la nationalité, à la religion (diabolisation de l'islam), au genre, voire à la race (certains attisent l'opposition entre Noirs, Blancs et Arabes…). Les mouvements des quartiers ne pourront peser politiquement qu'en surmontant ces divisions par un travail politique de longue haleine. Souvent, dans les réunions politiques d'extrême-gauche, on théorise sur la nécessité de prendre en compte les trois formes de domination (classe, sexe et race) dans le discours et les pratiques politiques. Mais souvent, il s'agit là d'un discours de distinction du type : « il faut dénoncer telle tendance parce qu'elle ne prend pas en compte les rapports sociaux de sexe », « il faut se séparer de telle autre tendance parce qu'elle ne parle de la classe », etc. Il me semble que les mobilisations dans les quartiers populaires abordent le même problème d'une manière différente : la non-hiérarchisation des formes de domination et leur articulation dans les discours et pratiques politiques sont des nécessités pratiques.


Quels sont les défis et angles d’attaques pour une résistance autonome des quartiers populaires aujourd’hui ?

Le plus grand défi est celui de la représentation politique. Dans le champ politique français, les classes populaires ne sont pas représentées, même pas par l'extrême-gauche, dont la base sociale repose principalement sur les employés du service public et les classes moyennes précarisées. Pire, une partie non négligeable des pauvres de ce pays vote à droite… contre leur propre intérêt ! En même temps, les classes populaires se méfient de la représentation parce qu'elles ont un rapport distancié et soupçonneux vis-à-vis du monde politique. En arabe dialectal maghrébin, l'expression faire de la « boulitique » (« politique », le « p » étant prononcé « b ») signifie « faire des histoires pour rien », « se prendre la tête pour n'importe quoi » ou « faire des caprices ». Cette expression populaire est révélatrice de ce qu'elles pensent du monde politique... Mais cette situation pose un problème épineux : les classes populaires n'existent pas politiquement, et les politiques agissent comme si elles n'existaient pas. Nous nous trouvons dans une situation analogue au milieu du XIXe siècle, où la classe ouvrière ne s'était pas unifiée dans et par le mouvement ouvrier. L'enjeu est celui de l'unification des opprimé-e-s dans un contexte postindustriel et postcolonial, et de trouver les moyens, idéologiques et matériels, pour que les résistances des quartiers populaires, dispersées et isolées, augmentent en puissance de mobilisation.

L'autre enjeu est celui de la séparation entre le champ politique et « l'espace des mobilisations » (selon l'expression de Lilian Mathieu). Chacun d'entre eux obéit à des règles du jeu spécifiques : militer pour la régularisation des sans-papiers, ce n'est pas participer à des élections. C'est évident à dire, mais cela soulève beaucoup de questions, en particulier celle de la capacité des mouvements sociaux à changer l'ordre des choses. La question s'est posée pour les mouvements des quartiers populaires à travers la participation aux élections locales. Certaines expériences locales ont été positives mais, comme le souligne Salah Amokrane des Motivé-e-s de Toulouse dans le livre, un groupe municipal minoritaire ne peut être réellement efficace dans la politique de la ville qu'à condition qu'il soit soutenu par un fort mouvement social dans les quartiers. En gros, pour avoir du poids dans le champ politique institutionnel, il faut avoir un poids politique sur le terrain. Or, pour la plupart des mouvements de quartier, ce n'est pas le cas. Du coup, en raison du sentiment d'inutilité des élus venus des quartiers, les expériences électorales se sont souvent terminées en promotions individuelles ou en démissions. Beaucoup d'anciens militants des années 1980 en ont marre de « faire du témoignage » en se mobilisant pour la bonne cause, certes, mais pour n’obtenir que de petites victoires. A un certain moment, la gratification symbolique de « servir la bonne cause » ne suffit plus pour maintenir les agents dans le milieu associatif, qui reconvertissent leur expérience dans le champ politique, humanitaire, etc.

L'enjeu est donc de faire en sorte que « servir la bonne cause » soit toujours gratifiant, et que l'espace des mobilisations des quartiers populaires construise des institutions, sociales ou politiques, qui stabilisent et pérennisent l'engagement politique.





Dans l’ouvrage, il est peu question des aspects culturels de l’histoire politique de l’immigration en France. Est-ce délibéré ? Que dire de cette dimension ?

Au départ de l'élaboration du sommaire, nous avions prévu, pour chaque partie, un article sur les « résistances culturelles ». Nous pensions à des chapitres sur l'histoire du raï, du chaabi et du hip-hop, ou autour de certains chanteurs ou groupes, analysés dans leur dimension politique. Mais nous n'avions pas la place suffisante pour traiter de cet aspect de l'histoire politique des immigrations postcoloniales. Mais ce n'est que partie remise !

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur cette histoire. La plus importante est peut-être l'importance qu'a joué, et que joue encore, la culture dans les formes de résistance. Certains, inspirés par les cultural studies de Stuart Hall, pourraient dire qu'il s'agit de la principale forme de résistance dans l'immigration ! Pour écrire cette histoire, nous manquons de travaux originaux. Par exemple, je n'ai rien lu d'extraordinaire sur la naissance du mouvement hip-hop en France, dont la culture ne se réduit pas à la musique commerciale, mais comprend tout un style de vie. Pour comprendre l'émergence du hip-hop, il ne suffit pas de dire qu'il a été importé des États-Unis. Par contre, la comparaison entre l'histoire de l'immigration postcoloniale et l'histoire des Noirs aux États-Unis peut être intéressante. La lancinante nostalgie du bled chez les chanteurs kabyles de Paris me fait penser à celle des bluesmen de Chicago vis-à-vis du Sud. Un mouvement de population analogue, du Sud vers le Nord, a produit des formes culturelles visant à exprimer la souffrance et la résistance à la douleur. Il serait intéressant d'articuler l'histoire de l'immigration et l'histoire de la chanson à moyen terme. On verrait peut-être comment la culture peut inspirer ou véhiculer des formes de politisation.


Propos recueillis par Rehan et PJ, septembre 2008
mise en ligne : 16.10.2008




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