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Retour sur les manifestations de soutien à Gaza

Entre patte blanche et coup de griffe



Les manifestations en soutien aux Palestiniens agressés et massacrés par l’Etat d’Israël à Gaza ont déclenché une irruption inédite des Arabes et des musulmans dans la rue. Les bons français s’offusquent de la mise en avant, dans certains cortèges, de l’identité arabe, musulmane. L'irruption avait commencé à l’été 2006 pendant et après la guerre menée par Israël au Liban. Face à un tel internationalisme réel et affectif, les « internationalistes » théoriques sont mal à l’aise. Ils voudraient des Palestiniens athées, de même qu’ils voudraient des Arabes de France laïcs et communistes ou libertaires, « dans leur propre intérêt ». L’emploi de la langue arabe dans les slogans agresse. Les photos de corps d’enfants ensanglantés sont jugées obscènes. Parce qu’en France, on s’exprime en français, et on sait se tenir. En France, on ne gémit pas dans la rue madame. Et puis l’arabe, on ne le comprend pas ; il y est sans doute question de Dieu, de sang, de vengeance… Certains manifestants, même, prient devant une ligne de flics méprisants. Des centaines de musulmans sont massacrés, et d'autres se recueillent publiquement dans des pays qui stigmatisent leur foi. Quoi de plus logique ? Seuls les individualistes dévitalisés par la barbarie occidentale ne ressentent pas ces évidences.

Le Hamas est aussi accusé de « desservir » la cause palestinienne. Toujours cette prétention progressiste à juger les mouvements de résistance anticoloniale et de libération nationale, à leur enseigner les bonnes manières politiques. Ceux qui prétendent tout savoir n’ont qu’à mener leur guerre ici contre l’ennemi local, voilà qui soutiendrait réellement la Palestine. Seulement voilà ils ne vivent la politique que dans le fantasme, et trop rarement dans le réel. Imperturbables, ils continuent de se faire mousser dans un soutien niais aux « bons palestiniens ». Sûrs de leur bon droit à faire le tri.

Tout ce malaise qui se dit politique (en invoquant antisémitisme, sexisme, islamisme et terrorisme) relève en fait plus directement d’une gêne physique : la tenue, la langue, la pilosité – autant d’agressions dans l’espace de « la gauche française ». C’est tout un rapport politique au corps qui est ici mis en question. La belle politique française des droits de l’homme héritée des Lumières, basée sur la « conscience » et l’esprit rationnel est physiquement heurtée par le surgissement dans l’espace public de ces corps mates, criant, pleurant, et prêts à se battre : à briser la politique spectaculaire dans une puissante imposition du réel. La méfiance à l’égard de ces manifs, est du même ordre que le déni politique des émeutes en 2005. Elle se compose de deux choses : une part de vieux racisme colonial, et une part de refus de tout ce qui engage le corps dans la politique. Qu’ils soient marins pêcheurs ou banlieusards, dès lors qu’ils se battent physiquement (particulièrement contre la police), la gauche civilisée, ne peut être que choquée par ces archaïsme violents. Pourtant, notre avenir est là, dans une résistance physique contre la politique normalisatrice, qui tranquillement nous tue, dans un transfo ou au mitard. Lors de ces manifs-Gaza, comme à chaque débordement, la bonne gauche dégueulasse perd son monopole sur la politique. Tant mieux, car voilà qui ouvre des possibilités, dont personne ne peut anticiper la force, et c'est pourquoi elles sont craintes.


Conscients de cette effraction, des organisateurs arabes eux-mêmes ont appelé à ne pas scander de slogans en arabe et ont mis en place un service d’ordre contre les éventuels « débordements » des manifestants. L'argument est simple : « nous allons leur prouver qu’on peut faire des manifestations sans violence », pour mieux retomber dans les formes pacifiées. Certains évoquent même tragiquement de futures listes électorales... Ce qui se joue là est bien la neutralisation de puissants affects de révolte par leur l'intégration dans l'espace politique français.

Mais cette intégration est loin d'être acquise et en attendant, dans les centres-villes bourgeois et commerçants, ces manifestations, aussi contrôlées soient-elles, ont fait effraction ; elles ont fait violence à la société française, à la nation française. Cette entaille portée au cœur de la France, et donc de toute personne qui a le malheur de se sentir encore Français, est précieuse : elle contribue à éclater l’illusion d’un « tous ensemble », en rétablissant des lignes de faille qui font le partage entre dominants et dominés. Le contrat social est rompu : la politique peut commencer.

Et il y a des retournements tristement ironiques : quand des organisateurs du service d'ordre mentionnés plus haut, en dépit de leurs visées intégrationnistes et répressives se trouvent traitées, par des vrais flics, comme des Arabes. C’est le cas lorsqu’ils se font agresser et menotter par les gendarmes à Charbonnière, devant une réunion du CRIF (Conseil Représentatif des Institution Juives de France, institution à la botte de l’armée israélienne et qui nie par sa prétention hégémonique l’existence des Juifs français opposés à la politique d’Israël).


Enfin, beaucoup de Français ont tout simplement été étonnés de la forte proportion de basanés dans les cortèges. L’oppression colonialiste israélienne dure depuis soixante ans. Depuis 2001, quatre « guerres préventives » ont été menées (ou sont toujours en cours) par les forces armées américaines et israéliennes, au nom de la lutte contre l’islamisme : en Afghanistan, en Irak, au Liban et en Palestine. En France et dans les pays dits occidentaux, cette propagande guerrière antimusulmane est relayée par les surenchères islamophobes des médias et de la classe politique, à chaque fois unanime sur ce point. Une union sacrée apparaît à chaque fois, quand de prétendus terroristes se font rafler ou quand des jeunes filles voilées sont brutalement virées des écoles. Le musulman est devenu une figure de l’ennemi, extérieur et intérieur. En France, cette tension prend une puissance propre compte tenu du passif colonial, de la guerre d’Algérie particulièrement. Le racisme de base est bien sûr intrinsèquement lié à un rapport de classe : les immigré-es en provenance des anciennes colonies, et leurs enfants, font office de main d’œuvre corvéable pour les tafs de merde dans l’industrie, le bâtiment. Et finissent facilement au chômage quand ces secteurs dégraissent. Alors fatalement les Arabes, comme fraction spécifique des pauvres et des exploité-es, sont surreprésenté-es dans les quartiers populaires, dans les prisons. Ils sont inquiétants car ils appartiennent majoritairement à la plèbe, la potentialité la plus dangereuse de ce pays. Dans ce contexte, la participation d’Arabes et de musulmans à des manifestations en réplique à une opération meurtrière de la guerre civile mondiale est une évidence. L’identification est immédiate : Nous sommes tous des Palestiniens.

Car la Palestine apparaît bien comme la forme exacerbée de ce qui se joue un peu partout dans le monde et notamment dans les confins des villes occidentales. Nos ennemis parlent d’« intifada des banlieues ». Ils ne croient pas si bien dire : ce mot qu’ils vomissent fait honneur à la révolte ainsi qualifiée. Colonisation, humiliation, massacres systématiques là-bas. Harcèlement par les flics, stigmatisation et répression des révoltes ici. Les humiliants check-points policiers subis à Vénissieux en plein ramadan rendent la guerre sociale mondiale explicite, sauf pour les citoyens blêmes des centres-villes. La communauté d’expérience oppressive fait de la Palestine un enjeu politique central, ici et maintenant. Ce n’est pas une « importation du conflit », mais le même conflit : celui de la plèbe qui se soulève contre les puissants. En face, ils l’ont compris et collaborent pour nous mater : les outils et techniques anti-insurrectionnels appliqués contre les Palestiniens sont et seront utilisés contre nous. C'est bien de cette « politique globale de sécurité » dont ils vont causer à Strasbourg, quand la France rejoindra explicitement l'OTAN, contre nous tous.

Cette plèbe qui monte n'est évidemment pas composée que d'Arabes et tous les musulmans n'en sont pas. Toute personne, sentant vibrer dans son corps la rage contre ce monde et cette France qui nous brisent est directement attaquée quand l'islamophobie progresse. Dès lors il n'y plus ni arabes ni blancs, plus de sujets assignés à des identités et par là potentiellement ré-assimilables, re-capturables, mais que des ennemis de l'ordre.


Cet article est tiré du numéro 5 du journal lyonnais "Outrage"

Outrage n°5
mise en ligne : 29.04.2009




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