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« À Villiers-le-Bel, la souffrance est la même »

À propos du procès en appel de cinq Noirs




« Ceci c'est pour nos reufs incarcérés,
La liste est longue et vous l'savez.
Au fond, la France n'est qu'illusion,
Rappelez bien aux miens qu'cela part d'un bon sentiment. »
Ideal J, « J'ai mal au coeur » (Le combat continue)


Les faits sont connus de tous. Le 25 novembre 2007, Lakhamy et Moushin, deux adolescents de Villiers-le-Bel, décèdent à la suite du « parchocage » de leur moto par une voiture de police. Plusieurs nuits de révoltes éclatent, laissant s'exprimer la colère de centaines d'habitants qui refusent de croire à la version policière d'un « accident ». Au cours de ces révoltes, des coups de feu sont tirés. Le 21 juin 2010, s'ouvre le procès des tireurs présumés. Un procès pour l'exemple, au terme duquel cinq habitants noirs de Villiers-le-Bel seront condamnés à des peines allant de 3 à 15 ans de prison, en l'absence de preuves, et essentiellement sur la base de... témoignages anonymes.

Dans cet article, nous n'allons pas revenir en détail sur ces événements. Ceux à qui nous empruntons largement ces lignes d'introduction l'ont très bien fait avant nous. On pense évidemment au livre du Collectif Angles Morts, qui s'inscrit dans la dynamique politique des mobilisations en soutien aux inculpés [1]. Cet article a choisi de revenir sur certains éléments du procès en appel des tireurs présumés, qui s'est tenu du 4 au 21 octobre 2011 devant la cour d'assises de Nanterre et qui a débouché sur la confirmation des peines d'Abderrahmane Kamara et Adama Kamara (respectivement 12 et 15 ans de prison). Plus précisément, c'est sur le caractère colonial de cette justice que porte l'article. Les critiques qu'il contient peuvent paraître sévères. À travers elles, nous ne cherchons pas à donner de leçons aux accusés, à leurs soutiens, aux témoins de la défense ou même à quiconque. Nous ne prétendons pas, non plus, parler au nom de tous les « jeunes de banlieue » ou de tous les non-Blancs. Encore moins au nom des accusés, que nous ne connaissons pas personnellement. Nos rapports n'ont jamais été plus loin qu'une simple poignée de main (avec ceux à qui on pouvait serrer la main). Par cet article, nous livrons simplement les frustrations d'un « spectateur » qui a suivi avec une extrême attention (pour les accusés surtout, leurs familles et soutiens) et un grand écoeurement (envers la police et l'institution judiciaire) le procès en assises de cinq Noirs. Procès au cours duquel tous les clichés autour de la banlieue et des « Africains » seront ressassés (« polygamie », « familles nombreuses », « parents débordés », « attachement au clan et au territoire », « échec scolaire », « délinquance », « goût pour la violence », « meutes », etc.). La liste de tous ces clichés est encore longue et assister calmement aux audiences était souvent difficile. Quant à la faible mobilisation « politique » et « militante » (en dehors des cercles immédiats des accusés) autour de ces interminables journées d'audiences, elle est un signe d'un air du temps à la défaite.

Nous précisons dans le titre qu'il s'agit du procès en appel de cinq Noirs. Nous aurions tout aussi bien pu choisir pour titre « Blanche neige » et les cinq Noirs. Non pas par amour des jeux de mots foireux. Mais parce que les flics ont eu la bonne idée de donner à l'un de leurs « informateurs anonymes » le nom de « Blanche neige ». Nos ennemis ont leur humour. Et une certaine franchise. Ils disent tout haut ce qu'ils pensent tout haut. Ils disent même tout haut ce qu'on pense en haut lieu. Dans leurs cerveaux, les choses sont simples. Qui habite à Villiers-le-Bel, Arnouville, Garges ou Sarcelles ? Surtout des Noirs (mais aussi des Arabes, des Juifs et des Turcs). Quels sont ceux que les flics cherchent pour venger les leurs ? Des Noirs. Quel nom donnent-ils à leur balance anonyme ? Blanche-neige ! Parfois, la race crève littéralement les yeux, autant que les mots choisis pour la dire crèvent les tympans. Pourtant, nous continuons de chipoter et de tourner autour du pot. Nos ennemis, eux, font moins de manières. Ils ne s'excusent pas cinquante fois avant de désigner les lignes de fracture raciales, pour mieux les creuser et les gérer. Ils appellent un Noir un Noir. Dans un rapport de police ou au sein du tribunal, ils se montrent plus subtils. Ils préfèrent dire ou écrire « individu de type africain ». Ça fait plus « scientifique », plus « objectif ». Tout comme ils disent « individu de type maghrébin » ou « nord-africain ». Dire Noir ou Arabe les obligerait à dire Blanc, en retour. Inimaginable. Dans un de ses rapports, toutefois, un flic écrira « individu de race noire ». Ce sera la seule fois où les mots race et noir seront prononcés au cours du procès. Alors qu'il ne s'agissait pratiquement que de ça.


Cinq « individus de type africain »



Car la race apparait bien au centre de ce procès. Le président, le ministère public, les avocats des parties civiles, les parties civiles elles-mêmes (c'est-à-dire les flics « victimes ») et les flics chargés de surveiller la salle ou de contrôler les accès sont Blancs. Les accusés sont tous Noirs. La plupart des témoins de la défense le sont aussi. Les soutiens dans la salle sont jeunes, Noirs pour la plupart, mais aussi un certain nombre d'Arabes. Dans la salle d'audience règne la ségrégation. À droite, les familles des accusés et leurs soutiens. À gauche, les parties civiles. Dans cette toute petite salle, choisie à dessein, il y a une forte présence policière. Le premier jour, les flics se félicitent même d'être « en force ». Certains arrivent en tenue d'apparat et ont l'air archi coincés dedans. À l'inverse, les parents des accusés, dans leurs tenues traditionnelles, sont dignes. Cela n'empêchera pas le président de la cour et le greffier d'écorcher systématiquement leurs noms (le Ministère public écorchera même le nom des deux adolescents morts en 2007...). L'ignorance de la cour est crasse : on demande un interprète en « Soniaka » (comprenez, Soninké) ou en « Sarak » (comprenez, Sarakolé). Outre le fait que les noms des accusés et de leurs témoins sont souvent déformés, on confond souvent le nom et le prénom (« Madame Fatoumata », « Monsieur Demba », etc.). Le président de la cour précise bien à chaque fois si les accusés sont musulmans et s'ils sont issus ou non de familles nombreuses, de « fratries ». On parle aussi de la « polygamie » des pères, de la cohabitation des épouses et des conflits que cela devrait générer dans le psychisme de certains accusés. Lorsque l'un de ces derniers dira apprécier « avoir deux mères dans sa vie » et les aimer toutes deux de la même manière, les membres de la cour resteront dubitatifs. Une autre fois, le président parlera de « cousinage à l'africaine » quand il apprendra que les deux accusés qui se considèrent comme cousins n'ont pas de liens de parenté directs.

En bref, les éléments biographiques des accusés, leurs témoignages et ceux de leurs soutiens sont autant de marqueurs raciaux destinés à dénier toute « normalité » à ces personnes et à empêcher toute empathie que pourraient éprouver les membres du jury à leur égard. « Dans un procès où les éléments matériels sont absents, ces descriptions aux allures de vérité scientifique pèseront lourd dans la décision du jury [2] ». Car ici, tout fonctionne à l'envers. On commence par l'examen des personnalités des accusés, l'évocation d'« enquêtes sociales » aux allures de rapport d'administration coloniale, l'énumération des infractions enregistrées dans un casier judiciaire exhibé comme une preuve de monstruosité, pour finir par l'examen des preuves matérielles (quasi inexistantes) en rapport avec l'accusation. Si à la fin du procès la cour ne parvient à convaincre personne que ces cinq-là sont les auteurs des tirs, elle aura au moins permis de prouver que si ce n'est pas eux, ils sont quand même susceptibles d'avoir commis ce qu'on leur reproche. Avec des éléments à charge aussi légers et devant des descriptions aussi précises que « individu de type africain... ou portant une cagoule noire », on arrivera même à la conclusion que la nuit, tous les Nègres se ressemblent.

C'était déjà le cas en première instance, où l'un des policiers « victimes » retrouvera miraculeusement la mémoire et prétendra reconnaître l'un des tireurs : « Ce que je reconnais chez lui, c'est son visage émacié, de forme triangulaire. (...) On aurait dit un diable qui sort de sa boite de pandore [3]. » Même si ses collègues avaient estimé au lendemain des révoltes que le tireur avait plutôt l'air d'un « maghrébin », le lieutenant J-M Vergara est formel : « Je sais faire la différence entre les ethnies. Certains ont des traits plus grossiers. Vers l'Afrique de l'Est, c'est plus nilotique [4]. » Aux plus belles heures de la « coloniale [5] ». En appel, même son de cloche de la part d'un autre policier « victime », qui affirme lui aussi avoir miraculeusement retrouvé la mémoire. S'il n'avait pas vu qui lui tirait dessus lors des révoltes, il imaginait sans cesse son tireur avec une tête de mort. Jusque-là, rien d'étonnant. Sauf que ce policier affirme que l'un des accusés correspond, non pas au tireur... mais à la vision qu'il a d'une tête de mort ! Si votre seul tort est d'avoir une tête dont la forme ressemble, selon un flic, à une tête de mort, vous êtes bon pour le placard. Alors oui, au cours de ce procès, la cour se persuadera que dans la pénombre un Nègre vaut bien n'importe quel Nègre. Comme à Folembray [6] où un barbu valait bien n'importe quel barbu. On fait donc un procès de groupe. Pas de détail. Ici-on-fait-de-la-justice-de-gros. Et tant pis si c'est grossier.

D'ailleurs, dans le grand déballement que constitue le retour sur le parcours des cinq accusés, le président cite tout un tas de rapports, ceux de la police, des « experts » psychiatres ou ceux de l'école et des foyers. Si la cour ne l'entend évidemment pas ainsi, pour nous, tous ces rapports disent à peu près la même chose : individus inadaptés à l'ordre racial, à la matraque et à la répression judicaire qui vont avec. Vu leurs « parcours », les accusés ne peuvent être que coupables. Ils l'étaient déjà à leur naissance. Ils l'étaient même à l'arrivée de leurs parents en France. Et sans doute bien avant cela. Car les cinq accusés, à l'instar de tant d'autres habitants des quartiers populaires, ont toute leur vie eu à faire à des profs, des flics ou des matons, qui à chaque « faux-pas » n'ont pas manqué de pondre tout un tas d'écrits qui sont autant d'éléments à charge qui pourront être mobilisés à tout moment. Et quand les accusés ont un casier, ce dernier n'apparaît que comme le prolongement logique, un document de plus qui vient acter un parcours que ces écrits bureaucratiques présentent comme une seconde nature : les faits reprochés sont le plus souvent des « outrages », « refus d'obtempérer » ou « violences sur dépositaires de l'autorité publique ». Et quand la cour fera état durant tout le procès de son incrédulité devant la défiance manifestée par les cinq accusés (et les « gamins de banlieue » en général) vis-à-vis de la police, on comprend qu'aucun des membres de la cour ne sait - ne serait-ce que vaguement - à quoi peut bien ressembler la vie à Villiers-le-Bel, faite de harcèlement policier, de contrôles à répétition, d'insultes, de coups et de perquisitions à 6h du matin en défonçant la porte et en braquant tous les membres de la famille. Tous ces Blancs de la cour ne peuvent pas savoir cela. Leur rapport à la police est « confraternel », parce qu'ils sont du bon côté de la barrière raciale, du côté de l'ordre et des classes dominantes. Ils emploient d'ailleurs le même vocabulaire calibré : « forces de l'ordre », « police républicaine », « émeutiers », « maintien de l'ordre », « cités sensibles », etc. Le déni colonial fonctionne en premier lieu à travers cette « novlangue ».


L'oppression coloniale et son déni : un couple infernal



Dans Le Monde diplomatique de septembre (2011), Gérard Mordillat parle des journaux télévisés dans des termes qui peuvent s'appliquer au contexte d'un procès, surtout en assises. Il relève ainsi que la plupart des journaux télévisés sont filmés de la même manière : une grande profondeur de champ, immensément éclairée. Tout y est net. À travers ce dispositif, le message que nous envoie le média est plus fort que le discours que nous sert le présentateur ou la présentatrice : tout est en lumière, il n'y a aucune ombre, donc il n'y a aucun doute. Tout est au point. C'est un discours de vérité, plus exactement le discours du pouvoir. Le net est paré d'une vertu morale. Et si c'est net, c'est que c'est moral. Et si c'est moral, c'est la vérité. La boucle est bouclée. Par bien des aspects, le procès en assises fonctionne de la même manière : on donne le spectacle d'une procédure totalement maîtrisée. En apparence, tout est montré, démontré, livré au jugement de tous, rien n'est caché. Le règne de la transparence. Les accusés sont dans un box en verre à la vue de tous. Leurs témoins et avocats se sont exprimés. Des experts psychiatriques, balistiques et téléphoniques sont venus faire de longs exposés. Sans compter les interminables témoignages des policiers « victimes ». Le message est très puissant : toute la réalité est contenue dans le procès. Tout ce qui se dit durant le procès est la vérité.

Pour les accusés et leurs soutiens qui assistent au procès, rien n'est moins sûr. Le procès apparait comme une vaste entreprise de travestissement de la réalité, l'image inversée du réel, comme le disait Marx à propos de l'idéologie. « Et si, dans toute l'idéologie, les hommes et leurs rapports nous apparaissent placés la tête en bas comme dans une camera obscure [7] », les débats qui eurent lieu durant ce procès le confirment : les policiers sont présentés comme « victimes ». La lecture de l'acte d'accusation (qui cite près d'une centaine de policiers « blessés ») et l'utilisation de tout un vocabulaire zoologique donnent l'impression d'une véritable hécatombe à Villiers-le-Bel : les révoltes auraient opposé quelques policiers, mi-hommes, mi-scouts, à des meutes déferlant par milliers. Exactement comme Israël, dont l'armée est une des plus puissantes de la planète, vend au monde l'image d'un pays à l'existence fragile, entouré par des hordes barbares fanatisées qui veulent jeter tous les Juifs à la mer. De leur côté, les accusés, pourtant présumés innocents, sont ici sommés de prouver leur innocence, c'est-à-dire sommés de démontrer qu'ils méritent que leur soit appliqué ce principe. Les accusés sont également tenus d'expliquer pourquoi ils n'aimaient pas beaucoup l'école (sans se poser la question de savoir si l'école ne les a jamais un jour aimés). Enfin, les accusés devaient, comme on l'a déjà évoqué, expliquer pourquoi ils en voulaient tellement aux policiers (qui après tout, ne faisaient que les harceler, les insulter, les tabasser à l'occasion ou même braquer à la tempe des membres de leurs familles durant les perquisitions). Violences policières ? Jamais entendu parler. Violence de l'ordre social capitaliste ? Que dalle. Racisme ? Pas en France. En tout cas, pas en ce moment. Deux mots demeureront introuvables tout au long des audiences : RACISME et PAUVRETÉ. Vraiment, tant de haine envers la police est proprement incompréhensible :

Comme pour illustrer le caractère totalitaire de l'exploitation coloniale, le colon fait du colonisé une sorte de quintessence du mal. La société colonisée n'est pas seulement décrite comme une société sans valeurs. Il ne suffit pas au colon d'affirmer que les valeurs ont déserté, ou mieux n'ont jamais habité, le monde colonisé. L'indigène est déclaré imperméable à l'éthique, absence de valeurs, mais aussi négation des valeurs. Il est, osons l'avouer, l'ennemi des valeurs. En ce sens, il est le mal absolu [8].



Ainsi qu'il est écrit en introduction de cet ouvrage, « Le racisme et son déni façonnent la société française ». Cet état de fait entraîne deux types de conséquences. La première se traduit par l'invisibilisation des luttes de toutes celles et tous ceux qui combattent l'ordre racial. La deuxième concerne « les non-Blancs qui subissent ce racisme » et qui « vont eux-mêmes minimiser les dimensions raciales de leurs luttes ». Plus encore, on peut même dire que les non-Blancs vont invisibiliser les dimensions raciales de leurs parcours. Et il est vrai qu'aucun des accusés ne fait mention du racisme dans le récit de son parcours à l'expert psychiatre ou lors des interrogatoires du président, alors même que le racisme est l'expérience la plus commune à tous les non-Blancs. Quand les interrogatoires sont menés par des Blancs pas très avenants, le contraire eû été étonnant. Dans l'état actuel des choses, dénoncer le racisme de la police devant une cour d'assises dont la salle est blindée de flics serait un suicide judiciaire.




[1] Collectif Angles morts, Vengeance d'État. Villiers-le-Bel, des révoltes aux procès, Éditions Syllepse, 2011.
[2] Collectif Angles morts, Vengeance d'État, op. cit., p. 92.
[3] Ibid., p. 112.
[4] Ibid., p. 113.
[5] Le journal Le Monde recycle avec bonheur sa prose coloniale : « Le commandant Vergara est un professionnel. Glacial, méthodique, sentencieux, entré dans la police à 19 ans, sorti du rang à la force du poignet. Neuf années au commissariat de la Goutte-d'Or, dans le 18ème arrondissement, à Paris, ont gravé chez lui les certitudes d'un vieux routier de la Coloniale et les rudiments de la psychologie des peuples. » Procès de Villiers-le-Bel : face à face entre le commandant de police Vergara et l'un des accusés, Le Monde, 1 juillet 2010.
[6] Zineb Azouz, Les déportés de Folembray ou le crime « perdu de vue » de Pasqua, Le Quotidien d'Algérie, 28 juin 2010.
[7] Karl Marx, Friedrich Engels, L'idéologie allemande, Éditions Nathan, 2003, p. 43.
[8] Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Gallimard, 2002, p.71-72.



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