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« Mais de quel droit ton devoir est de me juger, Décider de m'priver d'ma liberté »
Durant un procès, surtout en assises, on parle. On parle beaucoup, même. La plupart du temps dans le vent. Ce qui prend de la valeur, du coup, et produit la plus grande impression sur le jury et l'« assistance », ce sont les silences. Et celui qui gère les silences, n'est autre que le président, qui, perché sur son estrade, donne la parole, l'interrompt, la reprend, etc. Il occupe donc une place centrale durant le procès, dont il contrôle le déroulement du premier au dernier jour. Sa personnalité est primordiale. Car outre l'incarcération et ses conséquences, la plus grande violence de ce procès réside sans doute dans le fait de voir tous ces étrangers en robe, ces Blancs costumés, ces bureaucrates au ton professoral s'immiscer dans des vies auxquelles ils ne comprennent strictement rien et livrer en pâture les moindres détails des « parcours » des cinq accusés. Le procès est proprement obscène. Tout comme est vertigineuse l'ignorance et la condescendance (qui vont souvent ensemble) du président. Jean-Pierre Getty est juge mais n'hésite pas à s'improviser tour à tour psychologue, sociologue des banlieues, philosophe, historien, et parfois même humoriste. S'il fait mine de garder son avis pour lui (« je réserve mon opinion pour d'autres endroits qu'une cour d'assises »), le président ne peut s'empêcher quelques commentaires qui viennent contredire l'image d'un juge impartial qu'il s'efforce de donner. On voit mal, d'ailleurs, comment un type dont la position sociale ne ressemble en rien à celle de 90% de la population qui vit sur le territoire occupé par la France pourrait se montrer impartial. Si on rajoute à cela le facteur racial, on se retrouve avec un président qui n'a strictement rien à voir avec les populations qui vivent à Villiers-le-Bel. Et pourtant...
L'État est LE détenteur de la violence légitime
C'est très clairement le message qu'entend faire passer l'État à travers l'impressionnante répression qui s'est abattue sur les habitants de Villiers-le-Bel. Quel est le tort de ceux qui se sont révoltés ? Avoir fait vaciller la police et mis à mal sa mission de « maintien de l'ordre ». L'un des policiers le dira ouvertement : « Nous avons subis de A à Z, en permanence. (...) C'est très grave ». Des flics avoueront même que c'est la première fois qu'ils voient des collègues qui ont eu aussi peur de perdre la vie. Cette peur-là, si familière à tous les habitants des quartiers populaires quand ils croisent la police, est inacceptable quand ce sont les effectifs de cette dernière qui la ressentent. Et tant pis si des dizaines d'habitants de quartiers populaires l'ont perdue, eux, la vie, à cause de la police. La peur, c'est pour les Autres. À la lecture de l'interminable acte d'accusation, on croirait une guerre civile. Pourtant, la quasi-totalité des policiers ne sont blessés que légèrement. Certains diront même avoir découvert leurs blessures qu'une fois rentrés chez eux. Tous se sont pourtant constitués parties civiles. Même ceux dont l'ITT n'était que d'une journée ou deux. Les policiers auraient essuyé des tirs durant deux nuits consécutives, parfois à coup de fusils à pompe, de la part de « hordes bien décidées à tuer du flic ». Pour un résultat des plus dérisoires. Alors, soit tous les mitrailleurs sont de médiocres tireurs, incapables d'atteindre des cibles immobiles qui se trouvaient à quelques mètres d'eux, soit les policiers montent toute cette histoire en épingle. Et ce ne serait pas la première fois. Car les vastes perquisitions n'ont pas permis de trouver la moindre arme à feu. L'expert balistique viendra pourtant à la barre faire son exposé sur des armes imaginaires. Scène tragi-comique au cours de laquelle on essaiera tant bien que mal de faire dire à l'expert tout un tas de choses sans grand rapport avec les faits reprochés aux cinq accusés. Le président le concèdera lui-même : « On parle de choses qui ne servent à rien, mais sait-on jamais... ». Oui, sait-on jamais.
Tous ces concerts de calomnies que le parti de l'ordre ne manque jamais dans ses orgies sanglantes d'entonner contre ses victimes, ne prouve qu'une seule chose, c'est que le bourgeois de nos jours se considère comme le successeur légitime des barons du passé ; dans leurs mains, toute arme était bonne contre le roturier, tandis que dans les mains du roturier une arme quelconque constituait un crime [9].
« À Villiers-le-Bel, la souffrance est la même »
Aussi bien en première instance qu'en appel, les absents étaient légion. Où étaient les rappeurs de Villiers-le-Bel et ceux qui ne jurent que par leurs quartiers et ne manquent jamais de placer une dédicace à tous les frères au placard ou tombés sous les balles de la police ? Où étaient celles et ceux qui « célèbrent » les révoltes de 2005 et prônent sans cesse le soulèvement des quartiers ? Où étaient tous ceux et toutes celles qui montent avec fracas de larges campagnes contre le racisme et versent des larmes de crocodile ou pondent un communiqué à chacune de ses manifestations ? Ou étaient celles et ceux qui ne manquent jamais l'occasion de saisir les tribunaux au moindre chuchotement ou à la moindre virgule racistes ? La liste des absents est longue. Aussi longue que l'acte d'accusation boursouflé de la cour.
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Nos pensées vont à Abderrahmane Kamara et Adama Kamara qui retournent au placard. Pour l'exemple. Nos pensées vont à leurs enfants, leurs familles, à leurs proches. JUSTICE NIQUE SA MÈRE !
(Cet article est extrait du livre Race rebelle - Luttes des quartiers populaires des années 1980 à nos jours, à paraitre aux éditions Syllepse début novembre 2011) [9] Karl Marx, La guerre civile en France, Éditions Science Marxiste, 2008, p. 92.
Jamel des Lilas
mise en ligne : 24.10.2011
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