Tout le monde ou presque a déjà entendu le nom de Mumia Abu-Jamal. Voilà déjà plus de 20 ans que
ce journaliste noir américain est enfermé dans une prison de Pennsylvanie, en attente de son exécution.
20 ans que des milliers de personnes à travers le monde se mobilisent
pour obtenir une révision complète de son jugement. Mais pour mieux comprendre les causes de cette
mobilisation, souvent reprise d'ailleurs par de nombreux artistes militants, il convient de nous
attacher ici à proposer un rappel historique des faits, et de montrer de manière non-exhaustive
un certain nombre de contradictions qui devraient en toute logique amener à une révision du procès.
Qui est Mumia Abu-Jamal ?
Wesley Cook est né le 24 avril 1954 dans les quartiers pauvres de Philadelphie, Pennsylvanie. Il
grandit donc dans ce milieu ghettoisé, dans lequel une police raciste impose sa loi à une
communauté noire complètement mise à l'écart.
Nous sommes dans les années 60, époque de l'arrivée de discours nouveaux concernant la condition des
noirs américains, avec les deux grands leaders que sont Martin Luther King et Malcolm X.
Le jeune Wesley, devenu Mumia après la rencontre au lycée d'un enseignant kenyan de Swahili qui attribue
à ses élèves des prénoms africains, s'engage dans le militantisme. Il faut savoir que le climat de
l'époque est particulièrement hostile aux mouvements progressistes. Ainsi, le FBI met en place en 1968
le programme "Cointelpro" (Counter Intelligence Program), dont l'objectif revendiqué est d'anéantir par
tous les moyens les aspirations des jeunes révolutionnaires. La même année, alors qu'il n'est âgé que de 14
ans, Mumia se rend à une manifestation lors du meeting pour l'investiture à la présidence de George
Wallace, alors gouverneur de l'Alabama, et farouche défenseur des lois ségrégationnistes. Agressé par
des blancs, Mumia est également frappé au visage par un policier, dont il dira plus tard :
"Je voue une éternelle reconnaissance à ce flic anonyme, car son coup de pied m'a expédié tout droit
chez les Panthères Noires".
En 1969, Mumia fonde en effet la section locale des Black Panthers à Philadelphie, et prend très vite
d'importantes responsabilités en en devenant l'un des porte-paroles ainsi que le ministre de la
communication. Il rédige également des articles pour l'organe central du parti. Ces nombreuses activités
lui valent bien sûr une surveillance accrue de la part des autorités américaines, dont les attaques
envers les Black Panthers ne cessent de s'aggraver.
En 1971, Mumia travaille comme journaliste et chroniqueur dans une radio de Philadelphie, ce qui lui
vaudra le désormais célèbre surnom de "voix des sans-voix". Son travail de journaliste est
très bien reconnu, et il deviendra d'ailleurs en 1981 président de l’Association des Journalistes Noirs de Philadelphie.
Malgré son degré important d'investissement au sein des Black Panthers, Mumia quitte le mouvement
en 1974, dégoûté par la tournure auto-destructive des évènements : les Panthers se tuent entre eux,
gangrénées par des rivalités internes. "Je me suis dit avec amertume que jamais je ne rejoindrai une
autre organisation". Il croise alors sur sa route l'organisation MOVE, fondée par John Africa.
Il s'attache dès lors à produire de fidèles reportages sur ce mouvement, mélange de groupuscule
politique et de communauté libertaire, vouant un culte aux racines africaines, et dénonçant les
inégalités et le racisme. Mumia doit faire face aux sévères critiques de ses employeurs d'une part,
de la police d'autre part. Ses papiers s'imprègnent peu à peu des thèses de John Africa,
mélant radicalité politique, revendication identitaire, et libéralisation des moeurs. Il perd
son emploi fixe, reste pigiste mais devient chauffeur de taxi pour survivre...
Que s'est-il passé le 9 décembre 1981 ?
Vers 4h du matin cette fameuse nuit, David Faulkner, officier de police, arrête un jeune noir
coupable d'avoir pris une rue en sens interdit. Il s'agit de William Cook, petit frère de Mumia.
Une altercation éclate entre les deux hommes. Le policier fait par deux fois appel à des renforts, et
frappe Cook de sa lampe électrique pour le maîtriser. Soudain arrive Mumia. Alerté par le bruit alors
qu'il était dans son taxi non loin de là, il se rue sur le policier pour défendre son frère. Des coups
de feu.
Quand la police arrive une minute plus tard, Mumia est assis, une balle dans la poitrine, son pistolet
à côté de lui... il manque 5 balles dans le chargeur. Faulkner quant à lui est déjà mort, achevé
d'une balle dans la tête. Mumia est emmené et tabassé par les policiers pour qui sa culpabilité
est évidente. Qu'en est-il réellement ?
Témoignages, preuves, et contradictions
Joe McGill, procureur de l'Etat de Pennsylvanie, dispose du soutien de toute la police de Philadelphie
et de crédits illimités afin de faire tomber la tête du "tueur de flic", qui doit se contenter d'un
avocat commis d'office, et sans aucun moyen financier.
Les balles trouvées dans le corps de Faulkner correspondent au type d'arme que possédait Mumia. Mais
aucun test n'est effectué lors de l'interpellation pour savoir si Mumia a des traces de poudre sur les
mains. Faute de crédit, ce dernier ne peut engager un expert en balistique, et il ne sera donc jamais
établi que les balles provenait de l'arme de Mumia... qui pouvait très bien être à moitié vide avant
les faits.
Quatre témoins sont produits par l'accusation. Deux ont simplement vu Mumia courrir vers le policier.
Les deux autres auront un rôle majeur dans le verdict.
Cynthia White, prostituée présente sur les lieux, déclare avoir vu Mumia tirer sur Faulkner, et Robert
Chobert, chauffeur de taxi garé derrière la voiture de police, affirme que Mumia a achevé le policier
à terre.
Mais une autre prostituée, Veronica Jones, déclare au moment des faits à la police avoir vu deux hommes s'enfuir quelques
minutes après le meurtre. Convoquée à la barre par l'avocat de Mumia, elle revient sur son premier
témoignage, et affirme qu'elle était trop intoxiquée pour avoir un souvenir clair. Deborah Kordansky,
une habitante du quartier, a quant à elle vu un homme s'enfuir. Mais la police ne communique pas à la
défense les coordonnées des témoins, et cette femme ne pourra pas témoigner au tribunal faute d'avoir été
retrouvée...
L'élément décisif vient finalement de la police : deux officiers accompagnant Mumia vers l'hôpital
se souviennent l'avoir entendu se vanter du meurtre. Un double témoignage capital, bien que produit... dix
jours après les faits ! L'avocat de Mumia demande à faire témoigner Gary Wakshul, policier responsable
du transfert vers l'hôpital, qui a écrit dans son rapport : "le nègre ne fit aucun commentaire".
En vain : Wakshul est officiellement parti en vacances...