#10
La bouche


De plus en plus prolifèrent ceux qui ont perdu le sens des priorités et oublient qu’en préalable à l’ouverture de la bouche devrait toujours se trouver l’ouverture des yeux et des oreilles, et peut-être tout simplement un soupçon d’activité cérébrale. Il est triste de constater qu’aujourd’hui, certains débats se cantonnent à une discussion vouée à l’échec entre défenseurs d’une liberté d’expression médiocre et partisans d’un politiquement correct stupide, entre la grande bouche et la fine bouche. Comme si on oubliait que ce qui compte avant tout est la recherche de la vérité, mais aussi la croyance en des idéaux porteurs et fondés. Insulter ou « faire le radical » sans ce préalable, puis brandir la liberté d’expression à la moindre critique, témoigne d’une pauvreté intellectuelle déplorable : facile de se cacher derrière des concepts et des pseudo-valeurs pour fuir un débat qu’on ne saurait tenir… Il est pour nous impossible de se résoudre à une telle médiocrité.

Ailleurs, il y a ceux qui savent et dont la bouche s’ouvre à raison, et ceux-là se heurtent parfois au mur étatique ou élitiste, grand mur blanc et terne qui croit posséder le monopole de la bouche ouverte et pouvoir fermer celle qui ferait entendre un autre son, une autre parole. Cette dernière n’est pas légitimée par la liberté d’expression, mais par la liberté de dévoiler la vérité, de dénoncer, d’affirmer pour ou contre. Il y en a qui se taisent mais n’en pensent pas moins, d’autres qui gardent la bouche ouverte et qui savent, d’autres encore qui la ferment parfois mais sauront quand l’ouvrir. Ferme-la devant le képi avant qu’il te la refasse, mais ouvre-la au tribunal… La documentation et la recherche sont à la portée de tout le monde, et c’est la bouche qui s’en nourrit qu’il faut encourager, face aux oreilles bouchées et aux yeux fermés. Et c’est pour cela que l’on existe.

Vas-y ma gueule

Mais face à la bouche qui attend de savoir avant de s’ouvrir, et peut-être plus dangereuse que la bouche qui parle sans savoir, se dresse la vilaine bouche de ceux qui croient savoir. D’un côté comme de l’autre, elle existe, mais est sans doute plus difficile à identifier du côté de ceux qui combattent apparemment dans notre sens : cette bouche nauséabonde, qui affirme ce qu’elle prétend savoir et refuse le reste, empoisonne la lutte légitime et fondée.

Car si le radicalisme n’a rien de condamnable en soi, il est malheureux de constater que certains l’érigent en valeur suprême : une forme d’extrémisme ravageur se voulant dissident se dresse parfois en face des extrémismes plus faciles à identifier que sont l’impérialisme, le fanatisme ou le racisme. Quand l’ennemi de mon ennemi devient mon ami, quand la lutte contre l’impérialisme retourne contre soi-même les mêmes arguments utilisés par ceux contre lesquels elle prétend se battre, la bouche devient l’arme de ceux qui savent parler mais ne valent pas mieux que les démagogues qui nous gouvernent.

La bouche au discours dissident radical mais stéréotypé est celle qui croit s’être lavée en passant la tête sous la douche… En clair, celle qui bouffe et recrache tout tel quel en se croyant plus intelligente et légitime qu’une autre. Combattons-la au même titre que la bouche fasciste, impérialiste ou gouvernementale. Quant à la nôtre, ouvrons-la quand nous savons. Et assumons nos dires.


mai 2004
illustration : akimbo


DONNEZ VOTRE AVIS
» Réagir et lire les réactions à cet article






© Acontresens 2002-2017