#11
Ils soufflent sur les braises


Ils ont inventé l’insulte à l’hymne national, à la police et aux gouvernants, pour crépir d’un symbolisme patriotique et anachronique la façade sale d’une république morte née, qui parade sous ses plus beaux et factices atours à la moindre occasion et assomme la contestation d’un coup de marteau dans chacun de ses somptueux palais. Ils soufflent sur les braises pour brûler l’espoir, pourtant toujours vivace, d’une vraie démocratie.

Ils ont multiplié les contrôles d’identité abusifs, interdit les rassemblements en bas des immeubles, le racolage public, la mendicité en réunion ; ils ont emmené ceux qui gênaient, et poursuivent ceux qui restent. Ils soufflent sur les braises au pied du bûcher des pauvres, toujours plus fourni, sans cesse renouvelé.

Ils ont fermé les frontières à mesure que le temps passait. Ils ont asphyxié dans les avions quand d’autres mouraient dans la soute ; ils ont matraqué, tabassé, insulté dans les aéroports. Ils veulent éteindre ce qu’ils croient être le feu envahissant de l’immigration, mais ils soufflent sur les braises…

… car ils ont encouragé des dictatures, couvert des crimes, vendu des armes et blanchi de l’argent. Ils n’en sont jamais partis, ils y reviennent sans cesse. Ils soufflent les braises africaines, jamais éteintes et toujours ravivées. Toujours brûlantes et meurtrières. Et ils sont toujours en cause.

Ils ont emprisonné. Certains y sont morts, d’autres y mourront. Surveillants violents et détention provisoire, suicides provoqués et morts non-élucidées, détenus malades mais détenus quand même, morts prévisibles mais morts quand même. Ils les ont entassés et les entasseront encore. Ils soufflent sur les braises en bas des cages, des bâtiments de détention ou des logements précaires, et les cages brûlent et brûleront encore.

Ils ont brûlé des lieux de culte, ils ont profané des tombes et sorti leurs plus vieux symboles pour leurs plus vieilles haines. Leurs braises ne furent jamais éteintes car ils ont toujours soufflé. Mais ils ne sont pas les seuls à souffler sur les braises, comme ceux qui ont crié au loup et n’en ont jamais vu : ils ont souhaité la haine d’une violence si forte que les autres y ont cru et l’ont créée eux-mêmes.

Ils ont fait du racisme une cause nationale, mais ne sauraient répondre à ces questions pesantes : faut-il éteindre l’incendie ou souffler sur les braises ? Faut-il choisir ses protégés pour mieux frapper les autres ? La hache tranchante doit-elle égaliser les troncs, ou prendre soin des plus beaux et massacrer les autres ? Tous les vilains copeaux ne doivent-ils pas brûler ? Ne sont-ils pas ce terreau qui, au pied des bûchers, peut faire grimper le feu que l’on ne souhaite pas éteindre ?

Ils n’ont jamais souhaité autre chose que le feu. Comme si le feu n’avait jamais cessé de prendre, de consumer tout sur son passage, de laisser des ruines tout en se ravivant continuellement ; comme s’ils aimaient le feu, le chérissaient, en faisaient un compagnon ; comme s’il faisait partie de leur organisme, comme s’ils ne pouvaient vivre sans. Le feu est leur raison d’être. Voilà pourquoi, à jamais, ils soufflent sur les braises.

Ils soufflent sur les braises


octobre 2004
illustration : akimbo


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