#12
Double visage


Son double-visage est arme. Il travestit ses certitudes idéologiques en recherches historiques. Simple d’expliquer les causes sous des termes génériques, d’étouffer l’individu sous une masse conceptuelle, de brandir le « vous » en bannissant le « je », de porter la robe du juge sur l’habit du prêcheur. Toute idée et tout acte tombent sous son coup. Il a expliqué d’un visage pour mieux affirmer de l’autre : « l’histoire m’apprend ceci, alors tu es cela ».

Son double-visage est leurre. De la poudre aux yeux. Il aime et promet d’un visage, trahit et crache de l’autre. Il dit qu’ils partent de la « bande », de ce bout de terre à gauche, mais il bâtit à droite, et le mur grignote, et le mur sépare, la forteresse grossit, et les miradors poussent. Et qui croit à la paix, et qui croit au futur ? Mais ses promesses suffisent, car ses promesses existent. Le visage du retrait cache celui du colon.

Son double-visage les berne. Et son double-langage les berce. Tous endormis, à l’abattoir, et jusqu’au mouton noir. Aumône et caresse d’un côté, foudre et tapin de l’autre. Le tout d’une bouche, d’une grande bouche, où les mots s’amalgament et la peur se propage, court les rues, les féconde, et que naisse la haine. Les maladies, la dissidence et le multiple ont leurs remèdes : les postes policiers et cathodiques ont leurs formules. Et le visage du sauveur cache celui du tyran.

Son double-visage est haine. Elle reste tapie puis jaillit, et plus sournoise encore. Il a compris le tissu, son histoire, sa symbolique, son horreur, son port, sa défense. Son langage fut clair, précis, et pour eux convaincant. Mais hérité, irrationnel, plein de fantasmes et carnassier, derrière lui, violente, pendait sa haine. Et quand la haine est loi, l’arbitraire se décharge, et l’arme revient encore, et tous tombent sous son coup : « la loi m’apprend ceci, alors tu es cela ».

Leur double-visage s’étale, étale ses feintes devant nos yeux. Explications et actes, discours et décisions, tous cachent plusieurs degrés, plusieurs lignes, et leurs revers, qui les motivent, les légitiment, les défendent et les diffusent. Leur double-visage est partout, tout le temps, et qu’ils le veuillent ou non.

Et c’est lettre au poing et à l’abri du nôtre que nous nous promettons de briser le leur.

Pile je gagne, face tu perds


février 2005
illustration : akimbo


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