#04
Forteresse


A entendre, depuis quelques mois, les discours des principaux chefs d'Etat européens, il semblerait que l'Europe est mise en danger par l'arrivée constante et massive de réfugiés des pays pauvres ou en guerre. Les discours autrefois réservés à l'extrême-droite ont désormais leur place jusqu'aux sièges des partis de gauche. Il est vrai que Michel Rocard nous signalait déjà il y a une dizaine d'années que la France "ne peut accueillir toute la misère du monde"... Certes, mais encore faut-il que la France ne soit pas responsable de cette misère, ne serait-ce qu'en partie ou indirectement. Problème de la cause et de l'effet...

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Ces derniers temps, le spectre de la fermeture des frontières revient avec ses mauvaises odeurs dans la bouche de Tony Blair, qui s'évertue à trouver des "solutions" au "problème des réfugiés" en Grande-Bretagne, et globalement dans toute l'Europe. Blair propose par exemple que les demandeurs d'asile des pays définis comme "sûrs" (parmi lesquels on trouve... le Pakistan !) ne puissent faire appel contre la décision d'expulsion ; surtout, le premier ministre "travailliste" souhaite que les pays pauvres refusant de coopérer avec le Royaume-Uni pour rapatrier leurs ressortissants soient privés d'aide au développement. Mais les réfugiés fuiront d'autant plus qu'on coupera les vivres à leur pays... Retour du problème de la cause et de l'effet...

Mais nos gouvernants ne sont pas à une contradiction près, comme quand ils entretiennent le mythe d'une forteresse assiégée alors que le chiffre officiel des demandeurs d'asile admis dans l'UE a baissé de moitié ces dix dernières années, ou encore quand, devant la montée des partis d'extrême-droite, ils préfèrent frileusement se rapprocher en pratique des propositions de ces derniers plutôt que d'avouer courageusement que si l'Europe a un problème lié aux réfugiés, ce n'est certainement pas un problème d'immigration, mais un problème d'accueil. Ils ne le diront pas : le devoir d'accueillir ne pèse pas lourd devant le droit d'avoir peur...

Ils pensent ainsi : "si l'effet est connu de tous, attaquons-le avant qu'on en découvre la cause, et rendons toutes ces mesures acceptables, presque salvatrices aux yeux de l'opinion publique", cette bête craintive et sans cervelle créée de toute pièce par ceux qui savent que, dans ce jeu, tout ou presque est affaire de perception. Sarkozy juge la double peine moralement inacceptable, mais sait-il que la politique d'accueil de la France est dans son ensemble une honte ? Il a parlé contre la double peine, cela suffit.

Tous plaideront pour une mondialisation, permettant aux biens et aux capitaux de circuler comme si les frontières étaient invisibles. Jamais ils ne souhaiteront le même schéma pour la circulation des êtres humains. Nul besoin d'un Le Pen au pouvoir, Chirac et Blair se chargeront de bâtir la forteresse. Et, derrière, cachées par elle, demeureront les causes, celles qu'ils savent oublier.


mars 2003
illustration : akimbo


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