#09
Des traces au trait


L'histoire appartenant au "savoir commun", racontée dans les manuels scolaires et vulgarisée dans les médias, semble toute tracée : les enjeux semblent simples, le "bien" facile à distinguer du "mal". La mémoire des hommes y est transformée en histoire de l'humanité, selon un processus classique et généralement souhaitable, et la page peut être tournée.

A l’inverse, et parmi d’autres sujets en partie occultés, l'histoire coloniale telle qu’elle est "enseignée" ou "connue" en France, laisse entrevoir le rôle clé joué par les institutions diffusant le savoir. Par leur action, leurs choix, leur tri, l'histoire coloniale n’est pas toute tracée ; on n’y distingue ni les enjeux, ni le "bien", ni le "mal".

La vérité est que cette histoire coloniale n'a rien d'une histoire : elle existe uniquement sous forme de traces. Le propre de ces traces est d'être éparses, sans lien les unes avec les autres, à l’image d’empreintes laissées dans la neige puis partiellement recouvertes, à partir desquelles on ne saurait reconstituer un itinéraire. Comme si aucun projet, aucun trait n'avaient été tracés par la France et ses gouvernants dès le XIXème siècle en direction de l’Empire ; comme si l'histoire coloniale était un épisode sans perspective globale, sans raison, imperméable au savoir et à l'éducation, à l'image des "indigènes"… Les gouvernants d'aujourd'hui, ainsi que des intellectuels et des acteurs de la vie politique, souhaiteraient qu'on tire un trait sur ce passé colonial, qu'on l'oublie, qu'on passe à autre chose… Comprenons-les : après cinquante ans d'indépendance, il est temps de regarder ailleurs. Voilà qui est sage et mesuré, n'est-ce pas ?

Laisse-moi les clés j'éteins en partant

Mais pour qu’on puisse tourner une page, encore faut-il qu’elle ait été écrite. Pour cela, les historiens et chercheurs s'intéressant au passé colonial sont nombreux, et ils savent combien leur rôle est important. Mais sans le soutien de ceux qui peuvent socialiser le savoir historique, c’est-à-dire des institutions qui peuvent véritablement diffuser le savoir, ils ne seront rien. On objectera sans doute qu’être trop attaché à l'histoire et en faire une obsession peut être dangereux. Mais comment refuser aux hommes, dont le présent résulte de l’histoire, le droit de savoir ce qui s'est passé ?

Car l'histoire laisse des traces : l'histoire de la colonisation ne s'arrête pas aux indépendances. Et si la colonisation a structuré les entreprises politiques et économiques d'hier, le passé colonial structure en partie la société et la politique françaises d'aujourd'hui : combien de Français dont l'histoire est directement liée à la colonisation ? Combien de comportements, de préjugés, de mécanismes de politique intérieure hérités de cette époque ? Pire, combien d'ex-colonies continuant de voir leur destin en partie tracé par les ex-colons ?

Dès lors, pour comprendre les traces actuelles de ce passé, les traces éparses qui constituent la mémoire coloniale devraient former un trait construit, symbole de la complétude, c'est-à-dire un savoir clair, précis, n'occultant rien, dévoilant la réalité passée du projet colonial et ses séquelles actuelles. En d’autres termes, il faut faire de ces traces de la mémoire un trait de l'histoire. Alors, peut-être, un nouveau trait pourra se dessiner, vers un avenir sans traces colonialistes, dépassant l'histoire sans jamais l'oublier.


mars 2004
illustration : akimbo


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