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Michel Quint
Effroyables jardins
Joëlle Losfeld, collection, 2000

Michel Quint - Effroyables jardins

littérature
roman


60 pages
1ère parution : 2000
  

« Et que la grenade est touchante
Dans nos effroyables jardins »
Guillaume Apollinaire, in Calligrammes

Cette citation placée en ouverture précède la dédicace à un grand-père ancien combattant à Verdun et à un père ancien résistant et professeur. Mais le livre commence véritablement avec ces mots :

"Certains témoins mentionnent qu'aux derniers jours du procès de Maurice Papon, la police a empêché un clown de rentrer dans la salle d'audience. II semble que ce même jour, il ait attendu la sortie de l'accusé et l'ait simplement considéré à distance sans chercher à lui adresser la parole. L'ancien secrétaire général de la préfecture a peut-être remarqué ce clown mais rien n'est moins sûr. Par la suite l'homme est revenu régulièrement sans son déguisement à la fin des audiences et aux plaidoiries. À chaque fois, il posait sur ses genoux une mallette dont il caressait le cuir tout éraflé. Un huissier se souvient de l'avoir entendu dire après que le verdict fut tombé :
- Sans vérité, comment peut-il y avoir de l'espoir ?"

C'est par cette évocation d’un pseudo fait réel que s’ouvre ce roman placé d'emblée sous le double signe de la fiction et de la dimension autobiographique, et qui raconte l'histoire de Lucien, le narrateur qui enfant ne supportait pas les clowns et ne comprenait pas pourquoi son père, instituteur respecté, se ridiculisait dans un numéro de clown amateur. Il en venait même à le mépriser. C’est pour y remédier qu’un jour, l'oncle Gaston lui raconte comment lui et son père sont devenus des résistants, capturés par les Allemands et jetés avec deux autres compagnons d'infortune dans une fosse en attendant d'être fusillés. Le récit passe ainsi de 1958 à 1944, où les quatre hommes, au fond de la fosse, sont confrontés à l’horreur de l’attente ; mais l’espoir persiste, ravivé par un soldat allemand au comportement inattendu…

De peur d’en révéler trop et de gâcher votre plaisir je vous laisse lire la suite de ce petit livre de soixante pages qui s’attache à montrer des héros du quotidien, une « tentative d’évoquer l’histoire à hauteur de héros pas héroïques » comme le dit Michel Quint. A travers la petite histoire c’est encore la grande que l’auteur présente. Le procédé n’est certes pas nouveau, mais la fraîcheur et la légèreté du ton, la pudeur et la sobriété de la narration, et la justesse qui en émane, suffisent à faire d’Effroyables jardins un livre touchant, émouvant même, qui évoque à travers la reprise du flambeau clownesque et l’évocation du procès Papon qui ouvre le livre, un devoir de mémoire tant rebattu mais fondamental (évoqué déjà dès la dédicace par la double mention du grand-père de l’auteur mort à Verdun et de son père résistant). Aucune mièvrerie déplacée, aucun manichéisme stupide ne viennent entacher ce court récit qui suscite la réflexion et l’émotion et dont les maîtres mots sont espoir… et rire. Pour finir je citerai donc Quint : « Le rire est une victoire, toujours, il conjure la douleur et le mal. La mort ne peut rien contre le rire »

Effroyables jardins, le film

Après une transposition au théâtre,on peut voir dans les salles zobscures l’adapatation cinématographique d’Effroyables jardins.
« Film français (2002) réalisé par Jean Becker sorti le 26 Mars 2003. Durée : 1h 35mn. Avec Jacques Villeret, André Dussollier, Thierry Lhermitte, Benoît Magimel, Isabelle Candelier… »
Selon moi, cette adaptation n’apporte rien , au contraire elle a tendance a gommer ce qui fait la particularité du livre de Michel Quint : sa sobriété et sa justesse.
Les changements de scénario opérés par Becker ne présentent pas apparemment d’autre intérêt que de gonfler des personnages ou d’en ajouter. Dans le seul but de trouver matière à faire un long métrage.
La dilution du récit et son inscription dans un contexte quasiment folklorique type « cliché du village de province en 1958 » est inutile et gomme la dimension délibérément sobre et pudique du livre.
L’abondance de détails et les digressions sont certes nécessaires à une adaptation ciné mais de tels ajouts nient le flou relatif de l’histoire racontée et la confine dans l’anecdote, en gommant la dimension du devoir de mémoire : les références au procès Papon sont supprimées car Becker ne voulait pas « trop politiser le film », la mort du soldat allemand et l’absence du visionnage du film de Wicki enlève au film sa dimension historique, non pas au sens événementiel mais au sens d’une histoire continue et donc de ce fameux devoir de mémoire (je me répète) qui constitue pourtant une dimension essentielle de cette petite histoire à la fois toute simple et sublime.
Certes le « petit rien qui fait tout », les héros trop humains, le bon allemand, l’espoir, symbolisé par la chanson de Trenet « y’a d’la joie », restent, mais en tous cas après lecture du livre, le film est très, mais alors très surfait. Rien ne sert de broder, il faut toucher à point. En bref, c’était casse gueule comme idée… et ben ça n'a pas raté.

La Nael
11.05.2003


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