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Milan Kundera
L'ignorance
Gallimard, 2003

Milan Kundera - L'ignorance

littérature
roman


181 pages
1ère parution : 2000
  

Achevé il y a maintenant plus de trois ans, publié à l’époque en Espagne, ce n’est qu’il y a quelques mois que L’ignorance bénéficia d’une sortie française (dans les milieux dits informés, on parle pour expliquer ce retard d’une possible rancune ou appréhension de Milan Kundera envers une critique française qui avait assez mal accueilli sa dernière oeuvre).

L’ouvrage s’ouvre sur une mise en bouche in medias res suivie d’une mise en perspective linguistico-mythico-historique érudite pour introduire ce que sera le thème principal de L’ignorance : « En espagnol, añoranza vient du catalan enyorar, dérivé, lui, du mot latin ignorare (ignorer). Sous cet éclairage étymologique, la nostalgie apparaît comme la souffrance de l’ignorance ».
La structure d’ensemble est d’emblée donnée : Kundera entreprend de s’attaquer au thème remâché de la nostalgie en le prenant de biais, il entend questionner l’exil, l’émigration de nos jours, en revenant sur des figures classiques, et par ce procédé, traiter de l’évolution de la figure de l’émigré. Pour se faire, il suit pas à pas Irena, émigrée tchèque ayant fui son pays en 1969, après l’invasion par les chars soviétiques, et vivant désormais à Paris. Vingt ans plus tard, elle entreprend comme l’attend tout son entourage (à commencer par son nouveau compagnon, Suédois rencontré en France), et comme le doit tout émigré, son retour au pays. En chemin elle croisera Josef, rencontré alors qu’elle vivait encore à Prague, et ayant suivi un parcours similaire au sien. Lui aussi quitta la Tchécoslovaquie il y a de cela vingt ans, lui aussi a refait sa vie à l’étranger, au Danemark, et lui aussi va passer un court séjour en terre natale. Tous deux effectueront leur Grand Retour en parallèle, expérimentant des situations de retrouvaille où les événements ne se déroulent pas tels que prévus, où les sentiments et les sensations contradictoires viennent mettre à mal l’image habituelle du retour au pays. L’Odyssée des deux émigrés, après la transformation de leur pays par vingt ans de communisme, n’a plus guère comme point commun avec celle d’Ulysse que la durée.

La figure de l’ignorance est partout, omniprésente : ignorance du pays, ignorance des évolutions et des changements, mais aussi ignorance des individus à l’égard de leurs semblables, par le jeu falsificateur de la mémoire ou la fragilité des relations. Kundera analyse chacun des différents protagonistes, de premier plan ou secondaire, au scalpel, décortique leurs motivations et leurs réactions en profondeur. Chaque sujet apporte son enseignement, contribue à la démonstration d’ensemble, avec une très grande efficacité, et si les cas d’étude présentent des caractéristiques variées, souvent les symptômes se recoupent. Dans une mécanique bien huilée, implacable et inexorable, les intrigues s’agencent, chaque élément distillé goutte à goutte prend peu à peu son sens jusqu’à un dénouement empreint d’amertume et de mélancolie.

Au bout du compte, L’ignorance s’avère être aussi bien roman captivant qu’ouvrage d’étude pertinent sur l’émigration. Kundera parle, et sa parole est évidente. Le récit sert d’illustration à sa démonstration et les référents culturels, abordé sous un angle inhabituel, apportent une caution d’autorité à ses propos. Les chapitres de narration pure sont ainsi entrecoupés d’interventions de l’auteur qui introduit rappels historiques, comparaisons et remarques personnelles. Kundera nous assène ses vérités, imparables et déconcertantes, pessimistes et visionnaires, sur les rapports humains, le communisme, les relations de couple, et moult autres (mais comment peut-on aborder tant de sujets, et si justement, en si peu de pages ? Le mystère Kundera…) qui pour ne pas forcément devoir être ingérées et susciter l’adhésion sans résistance, n’en ouvre pas moins des perspectives de réflexion inaccoutumées. Ce qui est déjà beaucoup.

A travers ces interventions, une autre dimension se fait jour dans L’ignorance. Dans El Cultural, supplément culturel d’El Mundo, au moment de la sortie en Espagne de l’ouvrage, un journaliste remarque : « Le plus admirable dans La Ignorancia, ce sont les limites imposées dans la façon de traiter le sujet, malgré les puissantes implications sentimentales que cela avait sans doute pour son auteur ». A travers la lucidité, l’illusion et les désillusions d’Irena ou Josef, on ne peut s’empêcher de chercher la parole de Kundera, l’écrivain Tchèque réfugié en France en 1975 (ne pas manquer au passage les considérations à l’encontre du brave et accueillant peuple français...), jamais retourné durablement au pays, s’exprimant dans une langue qui n’est pas sa langue maternelle, à l’instar de ses personnages. L’ombre de l’écrivain plane continuellement, habite les différentes facettes de ses créatures, ce qui ne les rend que plus vivantes et crédibles.

Kundera nous démontre les paradoxes indicibles, chaque nuance contradictoire et subtile qui habite le sentiment de l’émigré envers son pays natal. Rendant intelligible le personnel, il touche l’universel et ne traite pas seulement du phénomène d’émigration, de la nostalgie, ou de l'ignorance, mais de toutes ces poussières, fines et insaisissables, qui font d’un être humain un être humain. Un livre réfléchi, sensible, rusé, intelligent.

Zool
18.07.2003


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