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Eva Joly
Est-ce dans ce monde-là que nous voulons vivre ?
Les Arènes, 2003

Eva Joly - Est-ce dans ce monde-là que nous voulons vivre ?

savoirs
société


352 pages
1ère parution : 2003
  

Le nom de l'auteur ne vous est sûrement pas inconnu, et pour cause, Eva Joly a été en charge d'instruire l'affaire Elf. Elle a donc été au coeur de l'ouragan médiatique engendré par ce procès. Bien qu'en relation avec ce dernier, l'objet de ce livre n'est pas de retracer le détail de ces investigations, ce qui d'après ses mots serait "indigne du mandat qui [lui] a été confié". Ce livre traite de la corruption, de la grande corruption. A partir de la description de ce qui lui est arrivé durant le procès Elf, de ses expériences précédentes et plus actuelles, en tant que conseillère auprès du ministre de la Justice et du ministre des affaires étrangères de Norvège (poste qu'elle occupe depuis mars 2002), Eva Joly dresse dans son livre un tableau de ce fléau.

On découvre ainsi au travers du récit de l'affaire Elf des évènements digne du dernier John le Carré. Cela va des traditionnelles écoutes téléphoniques aux assassinats de témoins, en passant par la subtilisation de pièces à conviction. Les personnages clés sont également là, des témoins qui ont peur de parler, au juge sans moyens harcelée par ses supérieurs, en passant par les puissants qui n'ont peur de rien. A ce détail près qu'il s'agit là de la réalité, de la réalité de l'instruction de l'affaire Elf telle qu'elle a été vécue par son juge d'instruction. Celle-ci expose durant les 70 pages consacrées à l'affaire Elf toutes les pressions auxquelles elle a été soumise. Cela débute par ce premier messager rencontré lors d'une soirée mondaine qui lui explique ceci : "Il y a beaucoup d'intérêts puissants autour de vous. Faites attention. L'état a des gardiens de ses secrets. Et ils ne sont pas tendres. Il faut être raisonnable", en passant par les manipulations de l'opinion publique par le biais de la presse vers la fin de l'instruction. Elle éclaircit par la même occasion l'affaire des écoutes téléphoniques dont auraient été l'objet Maître Turcon, avocat d'Alfred Sirven (mais également son conseiller fiscal par le passé), et dont certains journaux (Le Figaro, Le Monde, Le Nouvel Observateur) se sont régalés en avril 1999. Eva Joly explique que ces écoutes illégales n'ont jamais eu lieu et que le communiqué du procureur de la république le mentionnant ne sera jamais repris par les journaux en question. Cette partie reste la plus personnelle du livre puisqu'elle en profite pour nous livrer ses états d'esprit et ses inquiétudes au sujet de sa propre personne.

On aborde ensuite la partie sans doute la plus intéressante du livre dont le but est de montrer que cette affaire Elf est loin d'être un cas isolé, que cette corruption qui se compte en milliards d'euros est un fléau concernant tous les pays, qu'ils soient développés ou en voie de développement. "Nous occultons la vérité", le crime d'argent reste encore aujourd'hui perçu comme un sujet de fait divers "alors qu'il est fait politique". Elle explique que dans les rapports internationaux la corruption va de paire avec des "chiffres démesurés" et des "mafias" alors qu'il ne s'agit pas d'un mal qui s'attaque à nos sociétés, tel qu'il est ainsi présenté, mais plutôt d'un crime institutionnalisé, "un pouvoir respectable et installé qui a installé la grande corruption comme une dimension naturelle de son exercice". Pour preuve, le juge cite un PDG d'une grande entreprise Française (dont elle se refuse à citer le nom) accusé de délit d'initié d'envergure ayant permis la constitution d'une caisse noire. Celui-ci s'étonne de l'instruction menée par le juge : "Il n'y a qu'un juge pour ne pas savoir que le capitalisme s'est construit à coup de délit d'initié ! Madame, toutes les entreprises du CAC 40 ont une caisse noire...". Pour appuyer son propos, Eva Joly utilise également des sources variées qui semblent plutôt fiables (outre les commissions parlementaires on trouve The Financial Times, Le Monde, l'AFP). On ne se retrouve cependant pas devant un éventail de faits qui serviraient une généralisation puisque l'auteur cherche à nous montrer le fonctionnement du système dans sa globalité. Sans jamais sombrer dans le "trop technique", on comprend comment fonctionne cette face cachée du monde dans laquelle les puissants peuvent agir en toute impunité.

Un des buts avoués de l'auteur était de témoigner, mais le livre ne s'arrête pas là. On découvre ainsi en conclusion La Déclaration de Paris, qui énonce des principes simples et peu coûteux afin de lutter efficacement contre la grande corruption. En effet, d'après cette charte portée par 25 figures internationales de la lutte contre la corruption ou en faveur des droits de l’homme, cette lutte est essentielle car "combattre la grande corruption est un préalable à toute action politique authentique". Cette déclaration prend par exemple en compte une mesure dans l'air du temps, "la suspension des immunités diplomatiques, parlementaires et judiciaires le temps des enquêtes financières". Des peines plus lourdes pour les coupables ainsi qu'une plus grande clarté dans les comptes des grandes entreprises sont également demandés par les signataires de cette pétition que tout le monde est libre d'aller consulter et soutenir. Ce livre n'est donc pas un livre technique ou le simple rapport d'une affaire juridique, c'est le récit d'un combat avec ses hauts, ses bas et ses enseignements.

bob morton
30.09.2003


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