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Y. B.
Allah Superstar
Grasset, 2003

Y. B. - Allah Superstar

littérature
roman


280 pages
1ère parution : 2003
  

"Les mécréants ils rient sur celui qu'ils ont peur, l'islam ils ont peur beaucoup, fais les peur contre l'islam ils vont très rire."

L'imam que fréquente à Evry Kamel Hassani, "jeune d'origine difficile issu d'un quartier sensible d'éducation prioritaire en zone de non-droit", lui donne ce bon conseil, pour lui permettre de percer dans le monde du spectacle. Kamel, de père algérien, veut en effet se lancer dans une carrière de comique sous le nom de Kamel Léon, deuxième prénom léguée par sa mère française, morte quand il était jeune.

Le roman d'Y.B, journaliste et écrivain algérien réfugié en France depuis quelques années, est à mourrir de rire, du début à la fin. A la première personne, Kamel nous raconte une partie de sa vie, de sa quête pour devenir comique et percer, avec les rencontres, désillusions, et finalement succès qui l'accompagnent ; il nous fait part de son expérience bien-sûr, mais aussi de sa vision de ce qui l'entoure, ponctuée de remarques empreintes le plus souvent d'une (fausse) naïveté tordante, mais parfois également révélatrices d'un "fond" sérieux.

Y.B écrit comme Kamel parle(rait), et l'exploitation du langage est particulièrement géniale, avec un jeu sur les argots à la fois français et algérois, et surtout un remarquable travail autour des clichés et idées reçues, véhiculés bien-sûr par les politiques, mais surtout par la télé ("les CRS refoulés qui présentent le JT ils disent "ils" quand ils parlent de l'insécurité et "on" quand ils parlent de la répression"), autour de cette peur et de ces fantasmes sur l'islam, la banlieue, les immigrés : "Je sais, tu te demandes si je suis musulman pratiquement comme mon père, si je fais la prière, le ramadan, les ceintures d'explosifs, les tournantes dans les mosquées-caves sur des mineures excisées par des imams sans papiers qui les attachent au minaret avec un foulard islamique malgré Sarkozy."

Les exemples ne manqueraient pas car le roman tout entier est fait de ce langage, avec énormément d'ironie et surtout beaucoup d'ambiguïtés ; ambiguïté qu'il est parfois impossible de dénouer, tant Y.B joue sur les double-sens, en remuant toute la merde des idées reçues (plus ou moins vraies, d'ailleurs) et des sujets d'actualité - balayés par dizaines ici - montés en épingle par les médias : les propos sur les Juifs sont systématiquement extrêmement ambigus, et s'accompagnent la plupart du temps d'une fuite pour ne pas trop développer, et pour rendre la parole d'autant plus alambiquée ("De là à dire le 11 septembre c'était bien, non. D'abord c'était super mal filmé et après si ça se trouve c'est les juifs, enfin de toute façon moi je suis contre la politique") ; de la même manière, aucune "réflexion" n'est menée sur l'islamisme (et sa place dans le coeur du personnage, ou en France), mais Y.B jette en permanence de l'huile sur le feu, permettant des interprétations multiples, en particulier dans l'épilogue.

Cette ambiguïté qui se poursuit jusqu'à la fin du roman pose même la question de la forme de l'oeuvre : qui parle ? Est-ce un personnage inventé, qui raconte son histoire, le tout dans un cadre fictionnel ? Ou est-ce Y.B qui fait un one-man show - et son livre serait alors un grand sketch ? Une chose est sûre, le romancier ne prétend pas dresser un tableau réaliste ou effectuer une étude sociologique de ce dont il parle, et ce serait une erreur de prêter une telle intention à son livre, qui est avant tout très drôle, et porte plus à rire qu'à réfléchir. Et, sans doute mieux vaut-il rire de tout cela... car peu en rient, finalement.

Pourtant, Y.B ne se contente pas d'écrire un grand sketch, et son roman est truffé de réflexions ou remarques très intéressantes, toujours bourrées de sarcasmes et d'ironie, mais profondément vraies, en particulier concernant l'"invasion" du Stade de France pendant la rencontre France-Algérie, ou encore quand il cite le même passage, à deux reprises, de l'ouvrage Peau noire, masques blancs de Frantz Fanon, qui s'inscrit dans le livre comme un passage extrêmement important et quasi-solennel (ce sont les seules phrases retranscrites dans un langage "écrit" !) : "Quand il arrive au nègre de regarder le Blanc farouchement, le Blanc lui dit : 'Mon frère, il n'y a pas de différence entre nous'. Pourtant le nègre sait qu'il y a une différence. Il la souhaite. Il voudrait que le Blanc lui dise tout à coup : 'Sale nègre'. Alors, il aurait cette unique chance de 'leur montrer...'. Mais le plus souvent il n'y a rien, rien que l'indifférence, ou la curiosité paternaliste. L'ancien esclave exige qu'on lui conteste son humanité, il souhaite une lutte, une bagarre. Mais trop tard : le nègre français est condamné à se mordre et à mordre."

Roman génial, très drôle, ambigu et superbement écrit, Allah Superstar est à lire, absolument.

PJ
11.10.2003


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