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François Ruffin
Les petits soldats du journalisme
Les Arènes, 2003

François Ruffin - Les petits soldats du journalisme

savoirs
société


271 pages
1ère parution : 2003
  

Contrairement à ce qui peut se lire et ce qui a pu se lire ce livre n'est pas un pamphlet. L'objectif déclaré en introduction est de dénoncer une vision du journalisme que l'auteur refuse en bloc, une vision qu'on a tentée de lui imposer durant sa formation au journalisme. François Ruffin présente la formation faite au Centre de formation du journalisme (CFJ), école qui s'autoproclame "une référence dans la profession", "la meilleure école de journalisme en France et même en Europe". Durant ses 2 années passées là-bas François Ruffin a noté et consigné conseils des professeurs, expériences révélatrices et confidences des étudiants qui servent de socle à cette enquête au coeur de la machine médiatique.

«L'actualité, c'est l'actualité. Le journalisme, c'est le journalisme. Voilà pour la théorie. Maintenant, on passe à la pratique.»
Un responsable.

Produire, abrutir, obéir. Tel est le plan de ce livre décrivant la formation offerte au centre, à lui seul il en dit long. La première étape vers le métier de journaliste, devenir "un compilateur de dépêche régulier et rapide". Avec l’AFP (Agence France Presse) comme seul source d'information l'étudiant apprend à produire des articles impersonnels utilisant un lexique le plus banal possible. Côté recoupement d'information, on aura vu mieux, mais étant donné que la bibliothèque de l'école a été fermée cela complique la tâche des futurs soldats. L'abrutissement induit par la production d'articles insipides et impersonnels à longueur de journée, est ainsi résumé par un étudiant : "Quand je quitte mon appart', je pose mon cerveau sur un tabouret, je pars à l'école, je passe ma journée à obéir sans râler, je rentre chez moi et là je remets mon cerveau". L'école tient à former des journalistes réactifs à l'information, ainsi lorsqu'une grève surgit des étudiants sont dépêchés dans les gares afin d'obtenir des témoignages d'usagers gênés par ces grèves. Cependant sur les quais on ne se plaint pas, et devant ce résultat les professeurs réagissent ainsi : "tu aurais pu faire un effort... Je viens d'écouter LCI eh bien il y avait des gens qui se plaignaient". Comme le souligne l'auteur, "il s'agit moins d'apprendre que d'accepter. (...) Accepter de fournir des reportages ridicules sous prétexte de devoir professionnel".

Les professeurs justifient cet enseignement en invoquant la "dictature du lectorat", ce type de journalisme répond à une attente du public, "un lecteur type non seulement semi demeuré, (...) mais également distrait". Si cette première explication semble bancale celle qui vient l'est beaucoup moins. La formation se justifie par sa volonté de modeler des journalistes adaptés au monde du travail. En début de carrière, les CDD se succèdent pour les jeunes diplômés. On imagine sans mal la précarité que cela induit, ainsi que la volonté de plaire à celui qui peut décider ou non de la reconduction du contrat... En outre afin d'arrondir ses fins de mois un journaliste pourra effectuer "des ménages", dont le principe est de faire la promotion d'une entreprise privée en réalisant une plaquette publicitaire par exemple. La déontologie journalistique est donc mise à rude épreuve alors même que l’on n’a pas encore évoqué le plagiat qui est une pratique courante à laquelle les professeurs invitent les élèves. Ce plagiat se pratique à l'école de deux manières, la première est de reprendre la critique d'un confrère afin d'effectuer la chronique du film que l’on n’a pas vu ou du livre que l’on n’a pas lu. La seconde est décrite par l'auteur comme étant "la circulation circulaire" de l'info. Il faut avoir la même information que les concurrents sinon c'est que l'on a loupé le coche. Un journaliste de RFI résume cela ainsi : "Le ratage c'est de ne pas publier la même chose que les autres au même moment, éventuellement dans les mêmes proportions".

Serge Halimi, dans son pamphlet Les nouveaux chiens de gardes s'attaquaient aux hautes sphères du journalisme, aux patrons de journaux ou aux éditorialistes omniprésents du paysage médiatique français. Les petits soldats du journalisme est donc assez complémentaire de ce point de vue puisqu'il traite "des petites mains du journalisme". Il est intéressant de noter que l'on retrouve une partie du discours de Serge Halimi dans ce livre, la critique de l'asservissement à l'argent et de ce cercle médiatique au sein duquel tout le monde se côtoie. Afin de bien saisir la portée de cet écrit il faut bien garder à l'esprit que ce livre ne se contente pas seulement d'attaquer le CFJ ce qui ne serait pas d'un grand intérêt, mais bien le journalisme tel qu'il est pratiqué dans sa forme la plus courante, "tel qu'il s'exerce ordinairement".

bob morton
02.02.2004


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