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Luciano Canfora
L'imposture démocratique
Flammarion, 2003

Luciano Canfora - L'imposture démocratique

savoirs
politique


145 pages
1ère parution : 2002
  

Auteur et essayiste prolifique, Luciano Canfora est professeur à l'Université de Bari. Spécialiste des cultures grecques et romaines, il a également beaucoup écrit sur la question de la démocratie au XXème siècle. Sous-titrée "Du procès de Socrate à l'élection de G.W. Bush", L'imposture démocratique entend analyser et critiquer les errements (inéluctables ?) du principe démocratique.

La majorité a-t-elle toujours raison ? Fondement même de la démocratie, le principe majoritaire a toujours prévalu dans ce système politique ; cependant, au regard de l'Histoire, force est de constater que la majorité votante a pu prendre de manière légitime des décisions regrettables. Le destin de Socrate, accusé d'impiété et condamné à mort à Athènes en -399, est en cela exemplaire : d'une part car la condamnation eut lieu à Athènes, "berceau" (quelque peu idéalisé) de la démocratie ; d'autre part car le vote se joua à 280 voix contre 220, autrement dit à presque rien (une minorité décidante). Plus récemment et de manière encore plus frappante, Canfora évoque l'écrasante majorité d'universitaires italiens qui prêtèrent allégeance au régime fasciste. La versatilité de ce que l'on appelle vulgairement "l'opinion publique" amène l'auteur à s'interroger sur les modalités d'influence et de retournement de la majorité : comment naît le consensus ? qui l'oriente, et comment ? Que ce soit par l'évocation du poids médiatique pendant la guerre du Kosovo, ou par celle de l'influence mafieuse en Italie ou aux Etats-Unis, Canfora met en lumière l'importance effective d'éléments normalement extérieurs au processus démocratique dans les prises de décision, via la manipulation des hommes et des idées.

A l'inverse, le matraquage des esprits parvient parfois à faire oublier le principe majoritaire : lorsque G.W. Bush remporte les élections présidentielles aux USA, porte-étendards de la démocratie à l'échelle mondiale, tout le monde sait que la majorité n'a pas été entendue... mais cela ne change rien. Tantôt portée aveuglément aux nues, tantôt totalement bafouée, la majorité en tant que force décisionnelle a-t-elle encore un sens ?

La question se pose avec d'autant plus de vigueur que la dérive oligarchique des systèmes démocratiques parlementaires est aujourd'hui indéniable. L'importance primordiale de l'argent engagé dans les campagnes électorales est présentée ici comme le premier indice évident de cette dérive. Au final, le pouvoir se trouve toujours entre les mains de personnes aux aspirations globalement éloignées de celles du peuple électeur, qui n'est bon qu'à entretenir la machine lors du rituel passage aux urnes, qui perpétue la croyance aveugle dans le système démocratique au sens étymologique. Cependant, la tendance à l'oligarchie est permanente, quel que soit le système politique, et quelles que soient les actions entreprises pour la combattre. L'exemple soviétique est à ce titre très complet, car la violence extrême des mesures anti-oligarchiques n'a finalement pas empêché l'apparition soudaine des fameux "nouveaux riches", une fois le système communiste effondré.

Analyse très sombre des démocraties occidentales, L'imposture démocratique propose également des digressions toutes aussi pertinentes sur l'échec de la gauche au pouvoir, sur l'interdépendance de systèmes politiques apparemment antagonistes, ou encore sur l'impossibilité mal comprise des Occidentaux d'exporter systématiquement le modèle démocratique au monde entier (en évoquant en particulier le cas unique de l'immense Chine).

Au-delà de ça, et de manière explicite, Luciano Canfora pointe du doigt le capitalisme, jugé responsable de la dénaturation quasi-achevée de la démocratie ("Son appareil de manipulation des consciences a même mis à contribution les mots subversifs par excellence : la liberté, par exemple"). Enoncé comme une forme historique, particulièrement robuste mais par définition temporaire, le capitalisme finira selon le professeur italien par s'affaisser... Pour laisser place à quoi ? La succession des systèmes de domination à travers les âges ne permet d'émettre aucune hypothèse raisonnable. Mais c'est avec justesse que Luciano Canfora nous invite avant tout à "tirer des enseignements du passé, non pas pour s'aventurer dans l'art périlleux de la prévision, mais pour formuler ses questions avec justesse".

JB
26.02.2004


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