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Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Françoise Vergès
La République coloniale
Albin Michel, 2003

Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Françoise Vergès - La République coloniale

savoirs
histoire


161 pages
1ère parution : 2003
  

La République coloniale est le fruit du travail de trois historiens qui s’efforcent d’amorcer une nouvelle manière de penser l’histoire coloniale française. Le titre de l’œuvre annonce leur angle d’approche : ils affirment en effet que l’originalité de l’entreprise coloniale française est qu’elle a lié deux « notions » apparemment contradictoires : la République et ses valeurs « universelles » d’égalité et de liberté d’un côté, et le colonialisme, système de domination absolue et de discrimination officielle, de l’autre.

Il s’agit ici de prendre à rebours certaines idées reçues sur la colonisation mais aussi sur l’écriture et la réception de son histoire. Ainsi, selon les auteurs de La République coloniale, si la mémoire des crimes coloniaux doit être encouragée, on ne peut se limiter à cela si l’on veut comprendre le processus colonial dans son ensemble ou certains mécanismes contemporains hérités de cette période. Les auteurs veulent bien plus encourager un « travail qui ne se limiterait pas à l’indignation ou à l’expression de remords » : il faudrait « non plus simplement redistribuer les responsabilités et les blâmes, mesurer les montants d'une réparation, enfermer dans le vocabulaire de remords et du repentir toute référence à ce passé, mais être capable de montrer comment et combien la République et la colonie se sont soutenues ; se sont confrontées l'une à l'autre et l'une contre l'autre ; et surtout comment et combien la République est toujours marquée, modelée par le colonial dans sa politique nationale et internationale ». Les bases sont posées.

Les auteurs prennent pour illustrer cette idée centrale l’exemple du traitement de la mémoire de la guerre d’Algérie par les historiens ou les médias, qui a pu avoir un effet pervers : « La dénonciation rituelle de la torture est devenue (ce n'était pas son but bien-sûr) un obstacle à la compréhension, dans sa complexité, du phénomène colonial et de la culture coloniale, parce que la torture a toujours été appréhendée comme une exception monstrueuse. » Or, « la torture ne fut que la partie visible d'un processus colonial plus profond - et qui revêt bien d'autres aspects criminels -, dont la République fut généalogiquement partie prenante ». Ainsi, il faut cesser de considérer les crimes et exactions comme des exceptions commises par des individus au nom de raisons propres à eux seuls, mais il faut bien les replacer comme partie intégrante d’un processus général lancé par la République : « Perpétuer le mythe d'une République toujours égale à elle-même, qui ne se serait jamais trompée, qui serait par essence "bonne" et "généreuse" mais aurait été, ici et là, "trahie" par des individus, parfois contrainte par des circonstances, c'est maintenir vivante la vieille dichotomie entre structure et serviteurs de la structure, sans s'interroger sur les fondements culturels, philosophiques, conjoncturels qui génèrent des politiques de violence ». Politiques de violence… républicaine.

Car la colonisation française a bien été un projet au moins en partie républicain, et de tristes déclarations d’esprits brillants de cette République le rappellent : « c’est la civilisation qui marche contre la barbarie », disait Victor Hugo, tandis que Jules Ferry évoquait des « races supérieures ». Car on pouvait être républicain et colonial. Alors pourquoi ne pas l’avouer ? Le colonialisme constituait et constitue toujours une part de l’identité française, alors pourquoi présenter sans cesse l’histoire de la colonisation comme un chapitre annexe de l’histoire de France ? « Craint-on vraiment d’affaiblir la République en révélant ses rêves d’Empire ? ».

Les liens entre république et colonialisme ont été tels que dans l’entre-deux-guerres, le colonialisme est devenu une référence pour montrer les avancées concrètes de l’idéologie républicaine-coloniale (modernisation agricole, progrès de la protection sociale, progrès dans l’hygiène et l’éducation). Même, nous expliquent les auteurs, les colonies sont alors quasiment posées en exemple pour la métropole, avec pour point d’orgue l’exposition coloniale de 1931 à Paris ; finalement, les colonies et leurs avancées sociales ou architecturales deviennent une « métaphore de la République en voie d’accomplissement ». L’acte colonial s’inscrit alors pleinement dans les valeurs républicaines, et les critiques faites à l’époque demeurent très marginales. En réalité, le consensus ne commence réellement à se fissurer qu’en 1956-1957, au début de la guerre d’Algérie, qui devient la question centrale de la vie politique française. Pierre Mendès-France pour l’Indochine et De Gaulle pour l’Algérie ont eu la capacité de se distancier de ce consensus républicain colonial, de ne pas se vouloir prisonniers de cet héritage.

Mais cet héritage persiste aujourd’hui. Ainsi, Alexandre Adler (ancien éditorialiste du Courrier international) et Jean-Pierre Chevènement sont explicitement visés comme « promoteurs de la pensée coloniale républicaine », car tous deux reconnaissent non sans une certaine admiration les grandes œuvres accomplies ou le grand projet de départ, déployant une « approche de comptable » : regardez tous ces hôpitaux, ces écoles, ces routes construites… et comparez à aujourd’hui ! Pire, des députés de l’UMP sous la conduite de Philippe Douste-Blazy ont récemment demandé à l’assemblée qu’on rende officiellement hommage à l’ « œuvre française en Algérie »… Cette certitude de l’œuvre accomplie s’accompagne presque systématiquement d’un rejet de toute responsabilité dans l’état actuel du monde post-colonial. Et si « On ne peut sérieusement construire un parallèle entre colonie et banlieue, colonie et départements d'outre-mer, colonies et pays africains. Ce serait faire insulte à celles et ceux qui ont vraiment connu la colonisation et le colonialisme », force est d’avouer que le discours colonial a encore une vigueur considérable en France… tandis que l’histoire demeure très peu connue, cela entraînant des effets indésirables plus qu’inquiétants : « L'occultation de l'histoire coloniale ne permet pas de tourner une page comme le pense la plus grande partie des politiques et des intellectuels, elle autorise au contraire une nostalgie assumée pour ce "temps béni des colonies" et un révisionnisme - prenant tour à tour plusieurs visages - bâti sur quelques formules simples : discours sur l'ingratitude des ex-colonisés, insistance sur les réalisations techniques de la colonisation comparées à un présent où les infrastructures sont pratiquement inexistantes, comparaison entre l'esprit de service public qui aurait animé les fonctionnaires coloniaux et la corruption des services des Etats post-coloniaux, rejet sur quelques individus des excès de la colonisation et déni de la responsabilité de la République dans les exactions depuis 1870. (...) D'un côté, le discours de la coopération et de l'aide, de l'autre, la préservation, quel qu'en soit le prix, des zones d'influence française dans ses ex-colonies, mais aussi les mesures discriminatoires (administratives, économiques), en France, contre les originaires des ex-colonies et l'impossible résolution d'une relation libérée du passé avec les Outre-mers ».

Et pourtant, les historiens sont là, nombreux à s’interroger sur l’histoire coloniale. Mais les institutions diffusant le savoir sont absentes et ne leur témoignent aucun soutien. Il n’y a pas de « socialisation » de la mémoire coloniale, non pas à cause des sources (qui sont accessibles), mais à cause d’un blocage culturel et d’une tendance à banaliser le fait colonial, ce qui explique ses résurgences contemporaines, sous de nombreuses formes allant de l’exotisme à la politique raciste et néo-coloniale... Or, c’est bien le rôle de la République que d’encourager l'historiographie et la socialisation des savoirs sur ce passé, et de réfléchir sur l’intrication intime entre fait colonial et histoire nationale, qui se poursuit aujourd'hui. Cet ouvrage, éclaireur de pistes (parfois développées, d’autres fois moins) tellement nombreuses qu’on ne peut ici les citer toutes, constitue en ce sens un « premier » pas plus qu’intéressant.

PJ
08.03.2004


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