liste des livres
Magyd Cherfi
Livret de famille
Actes Sud, 2004

Magyd Cherfi - Livret de famille

littérature
poésie


72 pages
1ère parution : 2004
  

"J'ai pas voulu répéter ce que je suis et qui n'est pas ce qui paraît. J'ai juste eu besoin de tremper mes larmes dans l'acide à cause de tout ce qui manque à mon bonheur."

Pas de véritable dévoilement, pas d'introspection... et tant pis si l'on ne voit que "la soutane et pas la prière" comme Zebda le chantait dans Le Répertoire : Magyd Cherfi écrit des souvenirs, épars et voilés, et sa colère, passée ou présente.

Son ambivalence insurmontable aussi, due à la difficulté de trouver une position d'équilibre à jamais perdue pour tous, réclamée pourtant à la fin d'un court texte intitulé A Cheval : "Grand-père, montre-moi l'équilibre !". Comme pour surmonter la Chute, pour réussir à être ce qu'on aimerait être, et pourquoi pas concilier l'inconciliable : "On était au fond d'accord sur l'essentiel, et l'essentiel c'était échapper au ghetto rebeu tout en restant beur, assumer de ne plus être musulman tout en l'étant, et couper tout cordon du bled pour protéger nos mères. L'équation n'était pas simple" (Vercingétorix). Pas simple, si bien que des choix ont donné un résultat radical : "J'suis parti j'ai défait mes chaînes, j'ai perdu mes amis" (Conte des noms d’oiseaux).

Pourtant, derrière l’angoisse, l’instabilité aussi, Magyd Cherfi trouve bien une position d’équilibre dans ses récits, celle de réussir à manier à merveille l’art d’écrire, et de tordre ses mots et ses idées au point de déranger une lecture qu’on aurait pu penser simple. Car à l’image de certains textes écrits pour Zebda, certains courts récits de Magyd Cherfi se lisent à plusieurs degrés, et jusqu’au troisième... avec toujours cette interrogation sur la fuite par l’écriture et son intérêt véritable : "J'écrivais ma colère comme on donne des balles / Au chasseur. J'oubliais que j'étais l'animal"...

Le ghetto, la souffrance, la colère comme occasion d’une écriture inventive et de jeux de mots, quand par exemple Magyd Cherfi évoque les pieds-noirs et les immigrés maghrébins dans le même quartier : "Y a ceux qui sont des HLM, ils sont de Malte et de Jérusalem, ils sont d'Oran sans être oranais et parlent à de vrais Oranais qu'ont jamais vu Oran ". Un amour de sa Ville aussi, Toulouse, convoitée alors par Douste-Blazy et embourgeoisée à souhait du côté de la Rue Saint-Rome : "Ma ville a ses vélos, autant de cadenas ; elle a ses lampadaires et autant de cailloux".

Le ghetto comme objet principal, celui d'où l'on vient, d'où l'on veut sortir, celui qui nous rattrape ; celui dont on parle, de toute façon. Ghetto du quartier évoqué dans Conte des noms d’oiseaux, mais aussi ghetto familial et carcan parental insurmontable ou rompu, dans de ce qui constitue sans doute les deux meilleurs textes du recueil, La Honte et Autobus impérial : quand la famille nombreuse, la mère et le père sont tour à tour haïs, et qu’on ne peut déterminer si ce regard est celui distancié de l’adulte ou celui toujours vivace de l’enfant… "On aimait pas nos mères, elles étaient laides, incultes et méchantes". Ne pas aimer ses parents, ne pas s’aimer ("La laideur était nous. La honte aussi"), ne pas être aimé. Ni par les filles ("Dix-sept ans de bonheur, si ce n'était les filles qui voulaient pas de nous puisqu'elles voulaient pas d'elles"), ni par Dieu ("Les dieux empêchaient la cicatrice"). Un Dieu moqué voire détesté par un Magyd Cherfi athée et qui a toujours dénoncé les excès et injustice commis sous couvert de religion (la chanson Taslima en 1995, le texte Lettres afghanes dans ce recueil), mais aussi l'inutilité ou le leurre selon lui d'une pratique religieuse (idée que l'on retrouve également dans son premier album solo, Cité des étoiles).

Grâce à l'Autobus impérial, Magyd Cherfi enfant croit avoir fui le ghetto sentimental : le déménagement vers une maison à la campagne permet au collégien de prendre le bus chaque matin et d’y retrouver les petites blanches : "Enfin ! j'étais en France !". "Y avait tous les prénoms qui sont pas de chez moi. Les prénoms de leur satané calendrier. Pas une Fatima qui m'aurait fait baisser les yeux comme c'est la coutume dans la secte semoule"... et Magyd Cherfi de s’écrier "Vive la France !" avant de maudire ce pays et son aménagement du territoire, responsable de l’ouverture d’un collège à la campagne, synonyme de fin des voyages en bus avec "les grandes"...

"Vive la France !" une nouvelle fois clamé à la vue des filles en habit d'été dans les rues de Toulouse dans Vercingétorix, texte conclusif où Cherfi évoque une discussion avec un ami qui comme lui n’est ni Reubeu ni Arabe mais Beur (savante distinction...). L'auteur s'y lance dans un plaidoyer "cocorico" provocateur et ironisé constamment, si bien qu'on ne sait finalement quoi retenir, et c’est tant mieux : à chacun d'y lire ce qu'il voudra... "Depuis qu'on a rendu coupables ces cons de Français, ils ne nous voient plus qu'enturbannés. Va leur dire, maintenant, qu'on est athées, agnostiques, et même un peu cathos ! Pour nous rassurer, c'est à peine s'ils veulent pas qu'on apprenne l'arabe à nouveau et qu'on remplisse des mosquées. Ils auraient l'impression de nous respecter..."… eux, les "fils d'immigrés ou, comme dirait la gauche, les fils d'ouvriers"... Plaidoyer où Cherfi souhaite un Voltaire algérien, du jambon dans toutes les bouches et du vin rouge à toutes les tables... provocation où l'on ne sait distinguer la sincérité, l'ironie, le bluff peut-être, mais provocation rattrapée au vol et mise à terre par l’ultime phrase du recueil : "Le soir, Jean-Marie Le Pen était au second tour de l'élection présidentielle".

Car cette volonté d'être ici, d'être d'ici même, se heurte à un mur : "A chaque stress on cherche le turban", et regardons un peu où ça vote et comment ça se comporte... "la France aime Zizou, pas les Arabes ; la France aime Khaled, pas les Algériens ; la France aime Zebda, pas les Beurs". Magyd Cherfi, lui, n'aime ni Zizou ni Khaled "et ses tempos bidons", il préfère Cantona ("lui avait des couilles et du verbe") et les Clash... Comme pour signifier que si notre Livret de famille nous colle à la peau, il est aussi ce qu'on en fait. Mais pas d'optimisme : "c'est vrai je passe, mais je passe pour du beur", disait Zebda dans Le Répertoire... De l'humour, d'accord ; mais Cherfi et son groupe Zebda n'ont jamais été ces simples "joyeux anti-racistes sympas à l'accent rigolo" des médias, mais les tenants d'un discours bien plus profond et jamais simple. Et peut-être convient-il de lire ce très bon ouvrage, parfois drôle mais surtout très intéressant (politiquement, artistiquement) et dérangeant à maints égards, pour s'en convaincre définitivement.

PJ
07.05.2004


DONNEZ VOTRE AVIS
» Réagir et lire les réactions à cet article




© Acontresens 2002-2017