liste des livres
Patrick de Saint-Exupéry
L'inavouable, la France au Rwanda
Les Arènes, 2004

Patrick de Saint-Exupéry - L'inavouable, la France au Rwanda

savoirs
politique


288 pages
1ère parution : 2004
  

« Je suis un témoin. Qui a vu un crime de génocide. Qui a entendu plus de silences que d’explications. Et qui, dix ans plus tard, plonge à nouveau la plume dans la plaie parce que la déchirure a été ravivée ».

Journaliste au Figaro depuis 1989, Patrick de Saint-Exupéry est aujourd’hui le correspondant permanent du journal à Moscou. Reporter au Rwanda pendant le génocide des Tutsis, il a fait partie des rares journalistes à transmettre la vérité de l’horreur rwandaise, en insistant sur les responsabilités de l’Etat français dans le déclenchement et le déroulement du génocide. La « déchirure [est] ravivée » en septembre 2003 par le Ministre des Affaires étrangères français Dominique de Villepin, qui ose à nouveau employer un pluriel pour évoquer la tragédie rwandaise, en parlant « des génocides ». C’est face à ce négationnisme outrancier et propre à l’Etat français depuis maintenant plus de dix ans que s’élève l’ouvrage de Saint-Exupéry : « Je ne connais pas votre rapport aux mots. Le mien est d’une extrême simplicité : un mot a une valeur, un mot a un poids, un mot a un sens ». C’est pourquoi il décide de prendre à parti le Ministre pour l’emmener dans un voyage historique « quelque part, là-bas, il y a longtemps », au pays du génocide : « Je vous imagine dans votre bureau, Monsieur le ministre, maugréant et glissant, rageur, la main dans votre fameuse chevelure de cavalier napoléonien blanchi sous le harnais ».

Dès lors, ce « Monsieur » sera sans cesse interpellé, rappelé à l’ordre, à chaque page, chaque paragraphe, pour une attention vive et soutenue, pour que la vérité jaillisse, « parce que, en ce bel été 1994, il s’est produit au Rwanda un fait unique, Monsieur. En cette Afrique qui nous paraît si sauvage, le 20ème siècle a déboulé sans crier gare. Sous la forme de ce génocide, c’est-à-dire d’une extermination de masse organisée de manière industrielle par un Etat. (…) sous des apparences de furie incontrôlable, de déchaînement de colère populaire, furent mis en œuvre des mécanismes d’une extrême sophistication (…). Je vous le dis, Monsieur, ce génocide était une machine de haute précision. Il faut du temps, de la patience et du travail pour parvenir à déshumaniser un peuple entier. Il faut de la conviction et un programme pour amener des hommes, des femmes et des enfants à se faire rouages de l’extermination ».

Patrick de Saint-Exupéry décide ainsi de retracer l’histoire du génocide rwandais, du soutien français, et de sa négation dans les plus hautes sphères de l’Etat, à travers sa propre expérience, mêlant souvenirs, témoignages, extraits d’articles ou d’interviews. Depuis le cœur du génocide jusqu’au tribunal pénal international d’Arusha, en passant par des retours à Paris et au Rwanda, le journaliste nous entraîne dans un parcours épique, en haillons au Rwanda ou sous une « cape » à Paris, pour glaner toutes ces informations nécessaires pour comprendre, en procédant par étapes successives pour que les faits s’imprègnent bien et que l’inavouable vérité avance progressivement mais inéluctablement. Nous avons nous-mêmes l’impression d’être pris à parti par l’auteur, mais c’est bien à Dominique de Villepin qu’il s’adresse, souvent avec une violence contenue mais terrifiante : « Je vous ai privé de vos atours. Je vais maintenant vous contraindre à la nudité. Je vais vous rabaisser au rang d’homme. Ou vous élever, c’est selon. Je vais attraper votre main et nous allons partir, y aller ». L’auteur imagine le Ministre à ses côtés au Rwanda pendant la tragédie et lui décrit sa puanteur, sa peur, ses tremblements. Il fait finalement de Dominique de Villepin un alter ego, en lui faisant vivre ce qu’il a lui-même vécu, à chaque étape, en élevant parfois la voix dans un excès de colère quasi-schizophrénique, lorsque s’impose la nécessité de raconter ce qu’il a vu, devant la chape de plomb dressée par les hommes politiques et militaires français pour nier l’implication française et la réalité du génocide : « Vous avez vu, vous avez entendu et vous seriez maintenant prêt à rester le postérieur posé sur un confortable fauteuil. Comme si de rien n’était. Allez-y, Monsieur, faites votre choix. Sachez simplement que, si vous détournez vos pas, j’en serai témoin (…). Je veux vous provoquer, je veux vous rendre fou de rage. Je veux vous mettre au défi. Je veux, tout bonnement, que vous soyez comme moi. Que vous éprouviez la morsure de la colère. Je veux, Monsieur, que nous y retournions. Je le veux. Taisez-vous. Vous avez eu droit et à la parole et à la réflexion. C’est fini, il est trop tard. Je vous ai bâillonné. Je vous ai empaqueté. Je vous ai ligoté. Je vous ai ravi. Nous dégringolons. Nous sommes dans l’avion. Nous y sommes. Là, de retour. Dedans. Encore ». C’est ainsi que dans ce récit quasi-pédagogique mais virulent, nous sommes à la fois pris par la main, mais aussi et paradoxalement profondément déroutés.

Mais derrière ce récit passionnant et formidablement écrit jaillit avant tout un travail d’analyse et d’investigation impressionnant, que le dernier chapitre du livre égrène de manière magistrale, dans une tension qui va crescendo à mesure que les idées de Patrick de Saint-Exupéry se déroulent. Haletantes, ces dernières pages dévoilent la thèse de l’auteur, qui voit dans le génocide rwandais un terrain d’expérimentations pour les « apprentis sorciers » français, pourvoyeurs de doctrines militaires implacables, connues sous le nom de « guerre révolutionnaire ». Ainsi, en analysant le rapport du colonel Gilbert Canovas écrit le 30 avril 1991 rendant état des aménagements intervenus dans l’armée rwandaise depuis le 1er octobre 1990, l’auteur décortique les mots : « Secteurs opérationnels, cela signifie quadrillage. Recrutement en grand nombre, cela signifie mobilisation populaire. Réduction du temps de formation, cela signifie milices. Offensive médiatique, cela signifie guerre psychologique ». Chaque mot compte et a son sens dans les théories militaires développées en France dans les années 50. L’hypothèse de Patrick de Saint-Exupéry fait froid dans le dos et va au-delà des pires abominations connues de cette « criminelle Françafrique » décrite ailleurs par François-Xavier Verschave.

Quant aux derniers mots du livre, ils finissent d’achever notre Ministre mais ne font qu’enclencher une vaste question : nos gouvernants oseront-ils un jour faire éclater la vérité sur les implications françaises au Rwanda, ou la politique africaine de la France est-elle condamnée à jamais à un néo-colonialisme barbare ponctué de crimes contre l’humanité ?

PJ
14.09.2004


DONNEZ VOTRE AVIS
» Réagir et lire les réactions à cet article




© Acontresens 2002-2017