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Raoul Vaneigem
Pour l'abolition de la société marchande
Rivages poche / Petite bibliothèque, 2004

Raoul Vaneigem - Pour l'abolition de la société marchande

savoirs
politique


136 pages
1ère parution : 2002
  

136 pages. Bien peu pour un livre dont le titre annonce une ambition de grande envergure : la redéfinition complète de la société moderne. Mais dès la première page, l’évidence apparaît. L’auteur sait de quoi il parle - et pour cause : cet ouvrage n’est en réalité qu’une pierre supplémentaire dans l’Œuvre de Raoul Vaneigem, patiemment érigée au fil des quatre dernières décennies.

Vaneigem. Le plus fameux membre, avec Guy Debord, de l’Internationale Situationniste. D’origine belge, diplômé de philologie romane et professeur à l’École Normale, il rencontre l’auteur de la Société du Spectacle en 1960, et les bases du mouvement révolutionnaire, en partie initiateur des événements de Mai 68, se posent au fil de conversations tardives dans les cafés de Bruxelles ou de Paris. En 1967 paraissent les ouvrages clés des deux penseurs : La Société du Spectacle donc pour Debord, et le Traité de Savoir-vivre à l’usage des jeunes générations de Vaneigem. Un livre dense, complexe, mais dont le mot d’ordre transpire dans chaque page : vivre au lieu de survivre – devenir humains.

C’est à cette exigence que tentera de répondre Vaneigem en publiant, au fil des ans, de nombreux essais : outre le Traité, citons l’Adresse aux vivants sur la mort qui les gouverne et l’opportunité de s’en défaire (1990), l’Avertissement aux écoliers et lycéens (1996, aux Mille et Une Nuits)… Et celui qui nous intéresse : Pour l’abolition de la société marchande, pour une société vivante, fraîchement sorti, et pourtant porteur du même message, toujours d’actualité, que celui du Traité.

Une sorte d’actualisation donc, mise ici en forme par l’intermédiaire de deux grandes parties sans équivoques : I. Contre le monde des affaires qui prétend nous gouverner ; II. A ceux qui persistent à ignorer l’émergence d’une société nouvelle. De telles apostrophes font comprendre le petit format du livre – droit à l’essentiel, toujours.

Il n’y a pas de dialogue avec les propagateurs de la misère et de l’inhumanité. Il n’y a pas de dialogue avec le parti de la mort. Aucune discussion n’est tolérable avec les tenants de la barbarie. Seule l’affirmation obstinée de la vie souveraine et sa conscience briseront les fers qui entravent le progrès de l’homme vers l’humain.

S’attelant dans les soixante premières pages à une accusation/attaque en règle, Vaneigem déploie tout son talent d’auteur pour interpeller le lecteur. Agressif mais jamais sans raisons, catégorique mais jamais réducteur, c’est avec des mots précis, exacts – qui lui feront sans doute reprocher l’emploi d’un langage abscons – qu’il se livre à son entreprise de déconstruction. Et si le doigt ne se pointe pour le moment que vers ces barbares modernes que sont les défenseurs de l’argent roi, la complexité et l’intérêt véritable de l’essai apparaissent dans toute leur splendeur dès l’ouverture de la seconde partie.

Car l’auteur n’y dénonce plus seulement l’esprit marchand : c’est désormais sur l’obscurantisme contestataire (les cohortes désœuvrées de l’œcuménisme humanitaire) que fond sa colère. Et c’est avec un sens de l’observation et un recul peu fréquents qu’il tente de nous alerter quant au risque de dérive de la contestation, causée selon lui par des travers impardonnables : La pensée révolutionnaire, qui prétendait hier s’ériger en fer de lance du prolétariat, n’a jamais fait que reproduire la vieille dictature de l’esprit sur le corps. La séparation entre le langage des idées et l’expression du désir de vivre n’a cessé de s’accroître avec l’omniprésence d’une mise en scène où l’individu et la société perdent leur valeur d’usage au profit d’une valeur d’échange (…).

Encore une fois, c’est bien de complexité qu’il s’agit, soit de la volonté d’intégrer tous les éléments d’un problème dans une réflexion, et de les regarder en face. Peu d’auteurs en font usage – et dans ceux-là, Vaneigem est en bonne place. Refusant la simplification bien pratique qui ôteraient toutes contradictions de son propos, il les assume. Et c’est justement ce qui l’autorise à affirmer, avec autant de force, que sans la conscience et la volonté d’un bonheur individuel, auquel chacun aspire tout en le refusant, il n’y aura pas de bonheur collectif car le monde continuera d’exprimer ce qui subsiste en nous de plus inhumain.

Utopiste, Vaneigem ? Ayant pressenti l’accusation, sa réponse est à l’image de ce livre, brillante et implacable : Il est pour le moins piquant d’encourir le reproche d’utopie de la part de politiques dont la carence mentale et imaginative a mené toutes les classes de la société à un désespoir que n’a cessé d’accroître l’absurdité de leur système de gestion. Sans parler des penseurs contestataires, candidats à la relève bureaucratique, dont la vacuité s’enrichit d’une prétention subversive aussi vaine que spectaculaire.

Un ouvrage salutaire, résultat de l’évolution d’une pensée libre et rare.

Artsun
28.02.2005


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