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Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Sandrine Lemaire
La fracture coloniale
La découverte, 2005

Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Sandrine Lemaire - La fracture coloniale

savoirs
société


311 pages
1ère parution : 2005
  

En 2003, Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Françoise Vergès posaient avec La République coloniale les bases d'une nouvelle approche du fait colonial, de ses mémoires et actualités, affirmant entre autres l'idée essentielle suivante : « pour comprendre la France du XXIe siècle et ses crises, il est tout simplement indispensable de tenir compte, lucidement et sans passion, des héritages coloniaux ». En 2005, ces bases ont donné naissance à de nombreuses pistes, ouvertes par historiens et sociologues, rassemblées autour d'une notion suffisamment large pour épouser un grand nombre de questions : la notion de fracture coloniale. Une fracture historique bien-sûr, mais surtout, et en héritage de celle-ci, une fracture contemporaine, qui lézarde les mémoires, les enjeux politiques et la société française, jusque dans les représentations de l'Autre, l'action humanitaire ou encore l'urbanisme...

Autour de ce nouveau concept posé pour tenter de saisir « la société française au prisme de l'héritage colonial », l'ouvrage est un recueil d'une vingtaine d'articles rassemblés sous deux grands thèmes : Histoire coloniale et enjeux de mémoire d'une part, et République, « intégration » et postcolonialisme de l'autre, étant bien entendu pour nos auteurs que l'étude du phénomène colonial n'a pas de limites chronologiques, 1962, « borne symbolique de la fin de l'Empire », n'ayant que « fort peu de sens » pour la recherche (Nicolas Bancel).


L'histoire coloniale

Concernant l'histoire coloniale, le point essentiel ici soulevé, et qui continuera à l'être sans doute longtemps, est celui de la « persistance du déni ». Déni étatique, autour du révisionnisme d'Etat institué par la loi de février 2005 (priant les recherches universitaires et les manuels scolaires d'insister sur le « rôle positif » de la France « outre-mer »), disséqué dans l'ouvrage par Olivier Le Cour Grandmaison, et dont le député UMP du Nord Christian Vanneste se fait l'excellent apôtre, en affirmant, convaincu, que « le législateur peut tout à fait intervenir pour demander à ce que l'orientation des manuels soit conforme aux valeurs de la République » (sic). Face à de tels propos et à l'odieuse idée d'un rôle fondamentalement positif de la colonisation, sans doute faut-il en premier lieu rappeler, comme l'a ailleurs fait Nicolas Bancel, qu' « il ne fait aucun doute que la structure du système colonial et du rapport qui s'institue dans la colonie est un rapport de domination » (colloque Corse-Colonies, septembre 2002), et surtout affirmer que l'important reste l'enseignement le plus objectif possible d'une histoire qui concerne un nombre considérable de Français, immigrés ou non.

Cette occultation étatique a donc son pendant scolaire, et ce depuis de nombreuses années, comme le rappellent et le prouvent Sandrine Lemaire et une enquête menée à Toulouse autour des connaissances de l'histoire coloniale dans la population. Les manuels scolaires du secondaire séparent en effet systématiquement histoire nationale et histoire du Tiers-monde (des décolonisations à aujourd'hui), et le peu qui est dit sur l'histoire coloniale et de l'immigration propose une histoire « déshumanisée », « désincarnée », en se focalisant notamment sur les « épisodes traumatiques », ce qui « permet de reformuler un "consensus républicain" cristallisé autour de la condamnation des aspects les plus visibles et révoltants de la colonisation, mais pose simultanément un masque sur le système colonial lui-même ». Exemple de ce déni, l'ignorance aveuglante et consternante autour de l'histoire de l'esclavage, ou plutôt de ce qu'il convient d'appeler en suivant Olivier Barlet la traite négrière, qui se distingue des autres esclavages (pratiqués notamment dans les civilisations grecque, romaine, arabe, etc) en ce qu'elle fut basée sur le racisme et, abolie, laisse persister des représentations et/ou des discriminations fortes en raison de la couleur de peau. Une même igorance concerne l'histoire de régions du monde liées à la traite négrière, notamment celle d'Haïti et des outre-mers (ces dernières étant qualifiées de « postcolonies » et analysées de manière passionnante par Françoise Vergès).

Une dernière forme de déni de la vérité que l'on peut signaler est celle dont parle Benjamin Stora dans l'ouvrage. Il ne s'agit plus d'une occultation de l'importance du fait colonial dans l'histoire, mais d'une lutte entre les mémoires d'héritiers passionnés et parfois peu soucieux des faits historiques : « De nos jours, des logiques de postures victimaires l'emportent dans la société sur les recherches de responsabilités étatiques ou personnelles »... et sur la recherche d'une véracité factuelle.


La « postcolonialité »

Le concept de postcolonialité, utilisé par des chercheurs, historiens et sociologues dans plusieurs pays (notamment en Angleterre et aux Etats-Unis), permet de cerner tout ce qui dans la société et le monde contemporains relève d'héritages ou de remodelages des passés coloniaux. C'est sans doute sur ce point que l'ouvrage est le plus intéressant et novateur, en proposant l'ouverture de nombreuses pistes passionnantes, dans des articles nécessairement frustrants car trop courts pour permettre d'envisager globalement les approches proposées.

« Décoloniser sans s'autodécoloniser ». L'expression est d'Achille Mbembe et traduit l'idée d'une persistance de représentations, de réflexes ou de politiques issus du temps des colonies : problème identitaire, représentation politique des minorités en France, néo-colonialisme, francophonie... Autant d'héritages plus ou moins directs ici décortiqués, comme celui de l'immigration coloniale et postcoloniale (venant de l'ex-Empire et de ses « marges » - Turquie, Arménie, Chine, etc), que Pascal Blanchard préconise de distinguer des vagues d'immigration « occidentale », car ne pas le reconnaître serait une manière d'éviter de penser le lien entre colonisation et immigration, l'héritage porté par les enfants d'immigrés étant différent en raison de la différence de statut de leurs parents dans l'histoire.

Quelque peu à part, l'un des articles les plus intéressants et troublants est sans doute celui de Rony Brauman, ex-président de Médecins sans frontières, qui réfléchit à l'action humanitaire en ce qu'elle présente des similitudes et des héritages forts avec la « mission civilisatrice » coloniale française...

Enfin, les travaux sur des faits tout à fait contemporains permettent de soulever la pertinence du concept de fracture coloniale, autour de l'analyse de « la banlieue comme théâtre colonial » (idée que semblent corroborer certaines décisions prises pendant les émeutes de novembre 2005) ou de « la construction médiatique de la figure de l' "arabe" » (« L'ennemi intérieur »). Cette dernière, se basant sur une étude de la presse écrite et du journal télévisé de 20 heures, fait ressortir la perversité de la distinction médiatique et politique - rappelant celle opérée autrefois parmi les « indigènes » - entre l'ami et l'ennemi, le bon et le mauvais arabe, ou encore le bon et le mauvais musulman, autour de couples antithétiques généralisateurs et surtout exclusifs de tout autre « profil » : « préfet musulman » et Fadela Amara contre femmes voilées, Zinedine Zidane contre Khaled Kelkal et les « sauvageons », etc...

Il ne convient pas ici de résumer les nombreuses analyses proposées par l'ouvrage, parfois poussées de manière importante. Signalons simplement en conclusion que la notion de fracture coloniale, au terme de la lecture des articles, n'apparaît pas comme un pédant concept de chercheurs, ni comme un simple mot d'ordre aux contours vagues. Elle est au contraire largement opérante et pourrait avoir des conséquences importantes si elle était prise en compte tant dans les recherches universitaires que dans les politiques intérieures et internationales (en ne faisant cependant pas de l'histoire coloniale une grille de lecture absolue). Le bouillonnement actuel autour de l'histoire coloniale peut nous faire espérer un tel changement qui serait salutaire, tout en se prémunissant contre des instrumentalisations politiques parfois peu louables ou naïves.

« Je déchirerai le rire banania sur tous les murs de France », disait Senghor. Une conclusion s'impose après la lecture de ce passionnant ouvrage : le travail reste à faire.

PJ
15.11.2005


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