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Marie-Hélène Bourcier
Sexpolitiques, Queer Zones 2
La Fabrique, 2005

Marie-Hélène Bourcier - Sexpolitiques, Queer Zones 2

savoirs
société


301 pages
1ère parution : 2005
  

Cela fait près de 40 ans, à la suite des travaux du Centre for contemporary cultural studies de Birmingham fondé par Richard Hoggart, que sont nées les cultural studies. Kesako ? Difficiles à définir, les cultural studies peuvent se concevoir comme un regard intellectuel libéré des carcans disciplinaires et exigeant d'étudier la société dans sa très grande hétérogénéité, éclatée qu'elle est en une multitude d'identités culturelles particulières et composites, qui sont autant de prismes d'analyse potentiels. Tout est culturel, et à ce titre réclame une attention particulière devant excéder les discours dominants, lesquels tendent de fait à stigmatiser les particularités au bénéfice de schèmes de compréhension globalisant, et utilitaires, et donc nécessairement réducteurs et discriminants. Les cultural studies mettent donc en lumière dans un premier temps les minorités de toutes sortes, qu'elles soient raciales ou sexuelles. Les études post-coloniales, les féminismes et le post-féminisme, les études ethniques, les études gaies, lesbiennes et trans, queer, les disabilities studies, beur studies, whiteness studies, porn studies, gender studies : voici autant de champs d'études appartenant à la famille des cultural studies.

Le propos n'est pas ici de retracer l'histoire foisonnante des cultural studies, de leur évolution et de leurs multiples développement. Ce serait l'objet d'un autre article. Il convient cependant de souligner qu'elles ont peu pénétré le champ universitaire français, à l'exception de quelques rares travaux précurseurs, et ce jusqu'au début des années 2000. L'espace universitaire français est et demeure empreint d'un particularisme républicain en relative opposition avec les principes directeurs des cultural studies. On peut imaginer, en s'appuyant sur l'écho prêté aux récentes études post-coloniales, que ces résistances s'effaceront peu à peu dans les années à venir. En attendant le travail reste à faire. Et plus que jamais en ce qui concerne l'études des sexualités.

C'est ce que dénonce Marie-Hélène Bourcier dans Sexpolitiques, Queer Zones 2, tout en esquissant des pistes de réflexion sur le sujet. Traductrice de Monique Wittig et Teresa de Lauretis, elle est celle par qui la théorie queer est arrivée en France. Auteur de nombreux ouvrages et articles sur la théorie queer, les sub-cultures sexuelles et les minorités en France et à l’étranger, cette activiste queer, membre entre autre du groupe de réflexion Archilesb ! et du collectif ArchiQ, présente en parallèle l'émission "Elevons le débat" sur Pink TV. En 2001 déjà, elle retraçait l'histoire de l'émergence de la théorie queer et de son développement dans Queer Zones, politiques des identités sexuelles, des représentations et des savoirs (éd. Balland). Personnellement concernée par son objet d'étude, elle revendique la "subjectivité" de sa réflexion et la présente comme l'outil essentiel à toute démarche intellectuelle qui veut se libérer du dogme de l'objectivité, lequel n'est autre, selon elle, qu'un élément de "politique-discipline" au service d'un discours universaliste hégémonique. Ce positionnement rebelle aux carcans objectivistes la conduit à adopter, en contre-point de l'écriture sobre et rigoureuse des universitaires, une écriture "métaphorique et apolitique", reflet d'une personnalité et d'une expérience, assumant cette dimension "autobiographique" pour mieux revendiquer son affranchissement et son ouverture d'esprit. Un style cru, hargneux même, qui multiplie les références culturelles les plus diverses, sans pour autant décrédibiliser l'érudition et la force reflexive du propos.

La "queer zone" ne se définit pas facilement. La réflexion de M-H Bourcier entend se situer à la croisée des chemins, là où se rencontrent les attributs et les choix de chacun, autant en matière de culture que de genre, et l'espace public. Là où se construisent les identités et où se nouent les motifs d'oppression. Une zone mobile, polémique, à partir de laquelle l'auteur entend promouvoir deux choses. D'une part la méthode associée aux cultural studies. D'autre part une réflexon critique sur les débats récents en matière de politique sexuelle en France, lesquels souffrent de toute évidence des perversions que les cultural studies se proposent d'éviter. L'ouvrage se présente dès lors comme une relecture originale, très critique, mais aussi constructive, de quelques unes des problématiques centrales de la société française actuelle. L'auteur reproche aux études universitaires "classiques" d'être trop dépendantes de préoccupations disciplinaires ayant bien souvent intériorisées un discours politique hétérocentré. Nourries de sociologie aussi bien que d'histoire, de psychologie, voire de philosophie, les cultural studies débordent chacune de ces sciences et se présentent, pour le dire avec les mots de l'auteur, comme "des opérations de reterritorialisation à l'intérieur de la discipline et des savoirs. Il s'agit de parasiter la discipline, de cultiver la promiscuité entre disciplines". Le principe des cultural studies est de renoncer à "l'autorité disciplinaire, aux frontières qu'elle impose et à la démarche qu'elle suppose", et notamment à "la conception du sujet humaniste ou universaliste qu'elles continuent de présupposer". Elles sont en définitive "une manière de faire de la politique par d'autres moyens". On ne saurait être plus clair quant aux obectifs utilitaristes qu'elles recouvrent. La sociologue met d'ailleurs l'accent sur le potentiel subversif de cette nouvelle approche, cela pour rendre plus sonore sa démarche de présentation d'un champ d'étude trop peu pris en compte en France selon elle.

C'est là un point volontairement polémique de l'ouvrage : M-H Bourcier fustige avec virulence "l'idéologie républicaine et ses extensions universalistes" propre à l'Hexagone. En analysant notamment les enjeux qui ont sous-tendu le débat du "foulard islamique", l'auteur s'en prend à la France post-coloniale qui refuse tout particularisme, pour mieux faire vivre son universalisme, et pérenniser au passage la "fiction du sujet républicain français soi-disant non marqué, neutre, universel - mais dont on sait bien qu'il correspond dans les faits au Blanc hétéro masculin". Un modèle qui tend à se rigidifier et à multiplier les accusations de "communautarisme" à mesure que les minorités réfléchissent par elles-même à leur identité et prennent en main leur visibilisation dans l'espace public. Pour l'auteur ces minorités ne résistent pas tant aux principes républicains qu'elles les accomodent à leurs identités : "la logique de l'assimilation se voit contredite non par une stratégie de subversion ou de transgression, mais par des effets de répétition ou de diffraction". Or, ces pratiques performatives identitaires sont des phénomènes de société, produits et promus notamment par la télévision, qui ne sont pas le seul fait des minorités. Autrement dit, la France et son modèle assimilateur semblent inadaptés aux réalités sociales contemporaines et produisent de ce fait des inégalités et des formes d'oppressions à l'encontre de ceux qui sont perçus comme "autres".

En s'attaquant à ce modèle, M-H Bourcier s'en prend nécessairement à tous ceux qui le défendent et/ou qui composent avec, et en tout premier lieu aux féministes. Elle reproche à celles-ci de promouvoir une vision essentialiste et biologisante de La Femme, qui ne tiendrait compte de toutes les déclinaisons des identités féminines. Surtout, elle leur reproche par ce biais d'alimenter le dispositif hétérocentré sur lequel repose la société, et qui fait nécessairement des autres identités sexuelles des anormaux. La sociologue invite donc à un retour sur la notion de genre, en s'appuyant notamment sur les travaux de Judith Butler. En partant du principe développé par Michel Foucault, selon lequel les genres ne sont, à l'instar du sexe, que des effets de discours et non l'expression du sexe même, celle-ci définit le genre comme un acte performatif (de l'anglais to perform : jouer un rôle) : "tout genre, y compris la masculinité hétérosexuelle, est une performance de genre, c'est à dire une parodie sans original". Ou comment dénaturaliser la norme hétérosexuelle. La dénaturalisation des genres, la problématisation du couple homme/femme, voilà une des solutions queer, selon l'auteur, pour lutter contre la hiérarchisation des oppressions entre identités sexuelles. Elle ajoute d'ailleurs que l'émergence des identités sexuelles a été renforcé par la construction récente d'une culture lesbienne et gaie. "Voilà qui montre assez le caractère non ontologique, éminemment renouvelable et négociable des identités".

Finalement, ces formes nouvelles de contestations et de visibilisation des minorités face au discours dominant sont pour M-H Bourcier la réponse la plus achevée historiquement à "l'incorporation des perversions" (Foucault) qui se met en place à la fin du XIXe siècle et qui va contribuer à produire la "vérité du sexe" en créant des sexualités périphériques et "aberrantes", des inversions de genre à rétablir pour légitimer un régime sexe/genre qui est toujours le nôtre. L'auteur s'approprie ici le propos de La volonté de savoir qui décrit les différentes résistances des identités sexuelles aux discours scientifiques et psychanalytiques pathologisant qui en font des déviants. À terme, ces stratégies queer visent à lutter aussi contre les formes d'infra-domination d'identités minoritaires en passe de devenir à leur tour normatives. Par exemple lorsque l'ensemble de la communauté homosexuelle est comprise dans le terme gai.

M-H Bourcier a conscience de la portée polémique de son propos et ne manque d'ailleurs pas d'ironiser à ce sujet en évoquant le "spectre bien républicain" qui "hululera la "tentation communautariste" et la "régression identitaire". Selon elle, "la pauvreté de l'identité univoque nationale française blanche" est cause de son retard à prendre conscience "du caractère construit et politique de l'identité, de la sexualité et des genres". Finalement, la démarche de la sociologue est à l'image de la dernière partie de l'ouvrage : un gigantesque "Zap", c'est à dire une action visant à provoquer une impression forte, voire à choquer, afin de s'assurer un écho médiatique et donc une visibilité dans l'espace public. Cet esprit "coup de gueule", qui conditionne l'ensemble de l'ouvrage, en pose en même temps clairement les limites.

Il est vrai qu'au terme de cette lecture le néophyte comprendra un peu mieux le principe des queer studies et certains de leur travaux les plus émminents. Cependant, on peut se demander si c'est là une formule suffisante, voire même véritablement efficace pour donner un crédit institutionnel à ce type d'études. Pousser un cri, c'est bien, mais c'est encore trop brutal pour achever de remettre en question les mentalités. La meilleure preuve en est peut-être l'accueil médiatique pour le moins discret réservé à cet ouvrage lors de sa sortie. Aussi, la pénétration en profondeur des cultural studies dans le paysage intellectuel français doit-elle se faire par les universitaires eux-mêmes, au travers d'ouvrages plus formels et plus consensuels, mais tout aussi pertinents. Quel que soit le champ d'étude culturel abordé, colonial, sexuel ou autre, le travail reste à faire.

Matt
14.12.2005


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