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Louis-Ferdinand Céline
Voyage au bout de la nuit
Gallimard (Folio), 1972

Louis-Ferdinand Céline - Voyage au bout de la nuit

littérature
roman


640 pages
1ère parution : 1932
  

« Ce monde n’est je vous l’assure qu’une immense entreprise à se foutre du monde »

1932. L’entre-deux-guerres. Entre deux boucheries. Céline y écrit entre deux personnalités, diront certains : c’est une poignée d’années plus tard que paraîtront une série de pamphlets violemment antisémites, restés dans la mémoire collective et savante tout autant que ses plus grandes œuvres. Deux facettes, mais un même reflet d’une époque. L’entre-deux-guerres, entre la peste et le choléra.

Déviées, déclassées d’expériences de l’auteur lui-même, les aventures de Bardamu offrent – c’est une évidence de l’affirmer – le saisissant portrait d’un monde et d’une période en dérive, trajectoire à l’image de l’humanité et de la vie – mortelles. Des tranchées aux colonies, du rêve américain à la routine banlieusarde, du sexe à l’ennui, de la peur à la mort. Un voyage à travers la mort. Et ce corps malade, ces hallucinations fantasmatiques, ces insomnies, cette violence, ces tripes, ces vomissements et cette haine, cette « dégoûtation ». Cette voix des victimes qui ne les épouse pas, ce mépris subversif.

Nulle question ici de raconter le roman, ou d’offrir un article au regard exhaustif sur une œuvre majeure qui fut maintes fois étudiée et creusée, autour de thématiques aussi diverses que la mort, le langage, le fantastique, ou encore les ambiguïtés idéologiques. Laissons simplement la parole à Bardamu et à ses rencontres, à ces phrases surpuissantes, virtuoses et intemporelles.


« L’abattoir international en folie »

« La race [française], ce que t’appelles comme ça, c’est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre (…) Haineux et dociles, violés, volés, étripés et couillons toujours (…) On est nés fidèles, on en crève nous autres ! (…) On est nous les mignons du Roi Misère. »

Le discours anarchisant de Bardamu n’y fait rien, les fanfares de la mobilisation générale si bien représentées par Tardi dans sa version illustrée de Voyage au bout de la nuit exercent un pouvoir enchanteur sur le jeune homme, en route pour l’enfer, pour le front, pour « une immense, une universelle moquerie », une boucherie internationale où, sans distinction, « toutes ces viandes saignaient énormément ensemble » : « J’allais m’en aller. Mais trop tard ! Ils avaient refermé la porte en douce derrière nous les civils. On était faits, comme des rats ».

Fraternisation improbable, obus infernaux, peur de la mort, désertion salvatrice et folie traumatique : « Quand les grands de ce monde se mettent à vous aimer, c’est qu’ils vont vous tourner en saucissons de bataille. »


« Les trois couleurs du drapeau colonial »

« A l’embarquement de Marseille, je n’étais guère qu’un insignifiant rêvasseur, mais à présent, par l’effet de cette concentration d’alcooliques et de vagins impatients, je me trouvais doté, méconnaissable, d’un troublant prestige ». A quelques latitudes au sud, de l’autre côté de la Méditerranée, la France s’exporte et les Français se lâchent : « le Portugal passé, tout le monde se mit sur le navire, à se libérer les instincts avec rage ».

La France s’exporte en Afrique avec ses commerçants, ses fonctionnaires, ses militaires, ses magouilleurs, ses jugements expéditifs, ses esclavagistes et ses tueurs : « carnaval le jour, écumoire la nuit, la guerre en douce ». Une vingtaine d’années avant les premières indépendances africaines, la virulence de Céline sonne comme un crachat sur l’étendard et sa « mission civilisatrice » : « les indigènes eux ne fonctionnent guère en somme qu’à coups de trique, ils gardent cette dignité, tandis que les blancs, perfectionnées par l’instruction publique, ils marchent tout seuls ». Un crachat sur l’étendard et ses trois couleurs : « l’apéritif nous durait trois bonnes heures. On y parlait toujours du gouverneur, le pivot de toutes les conversations, et puis des vols d’objets possibles et impossibles, et enfin de la sexualité : les trois couleurs du drapeau colonial ».


« Les gens d’Amérique n’aiment pas du tout les galériens qui viennent d’Europe »

« Ca fait drôle forcément, une ville bâtie en raideur. »

Des immeubles en érection, un horizon vertical et les immigrants et leurs puces qui se marrent. De visite médicale en quarantaine, l’Amérique accueille à bras ouverts : « C’était alors, dans ces installations, qu’on ferait crever le plus possible des étrangers pour que les autres de la ville n’attrapent rien ». LA ville. New-York, ses cinémas, ses grands boulevards, ses hôtels comme des tombes, « la grande marmelade des hommes dans la ville » et leur culte du Roi Dollar : « quand les fidèles entrent dans leur Banque (…) ils parlent à Dollar en lui murmurant des choses à travers un petit grillage, ils se confessent quoi (…) ils n’avalent pas l’Hostie. Ils se la mettent sur le cœur ».

A Detroit, les usines automobiles ont aussi leurs médecins, et le fordisme ses conseils : « Vous n’êtes pas venu ici pour penser (…) C’est de chimpanzés dont nous avons besoin ». Quatre ans plus tard, Charlie Chaplin présentera Les temps modernes, ces corps mécaniques qui restent corps malgré tout : « on en devenait machine aussi soi-même à force (…) on résiste tout de même, on a du mal à se dégoûter de sa substance ».

Le rêve américain touche à sa fin.


« La lumière du ciel à Rancy, c’est la même qu’à Detroit, du jus de fumée qui trempe la plaine depuis Levallois »

Paris la pieuvre mange la campagne francilienne, et l’ennui s’installe en banlieue à mesure que les pavillons poussent, à Rancy la rance ou à Vigny-sur-Seine : « c’est un village qui mue dans sa banlieue. Paris va le prendre ». La routine et l’ennui, mais Bardamu devenu médecin s’occupe, comme les vapeurs enfument les bronches : « Tout le monde toussait dans ma rue. Ca occupe ».

Les parents frappent, les enfants tuent, une femme accouche et Bardamu sermonne le nourrisson à peine sorti : « ne te presse donc pas, petit crétin, tu en auras toujours du temps pour gueuler ! (…) Il en restera bien du malheur assez pour te faire fondre les yeux et la tête aussi et le reste encore si tu ne fais pas attention ». Bienvenue sur la Terre...

Les bords de Seine laissent rêveurs… les autres. « Là-bas, au loin, c’était la mer. Mais j’avais plus rien à imaginer moi sur elle la mer à présent. J’avais autre chose à faire. J’avais beau essayer de me perdre pour ne plus me retrouver devant ma vie, je la retrouvais partout simplement. Je revenais sur moi-même ». Un retour permanent sur soi, mais une obsession qui se mue parfois, le temps d’un paragraphe, en prophétie sociale dévastatrice :

« C’est pas la peine de se débattre, attendre ça suffit, puisque tout doit finir par y passer dans la rue. Elle seule compte au fond. Rien à dire. Elle nous attend. Faudra qu’on y descende dans la rue, qu’on se décide, pas un, pas deux, pas trois d’entre nous, mais tous. On est là devant à faire des manières et des chichis, mais ça viendra. »

Mais Céline, bien reçu par des anarchistes et des libertaires, n’avait rien d’un révolutionnaire, comme l’avait entre autres vu Trotski lui-même. Car l’auteur et son narrateur sont bien cette voix des victimes qui ne les épouse pas, dont l’empathie n’est peut-être qu’un voile au dégoût, au mépris. Mais un mépris subversif : « son pessimisme comporte en soi son antidote », écrivait Trotski. Les choix de citations que nous avons ici opérés tendent également à le faire penser, à brandir cette œuvre comme un brûlot antimilitariste, anticolonialiste, anticapitaliste.

Mais la lecture des ultimes lignes de l’œuvre achève de transformer ce voyage à travers la mort en une quête de soi inachevée, qui préfère le silence à la vie, la résignation au combat.

« De loin, le remorqueur a sifflé ; son appel a passé le pont, encore une arche, une autre, l’écluse, un autre pont, loin, plus loin… Il appelait vers lui toutes les péniches du fleuve toutes, et la ville entière, et le ciel et la campagne et nous, tout qu’il emmenait, la Seine aussi, tout, qu’on n’en parle plus. »

PJ
25.12.2005


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