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Ivo Andrić
Le Pont sur la Drina
Livre de poche, 1999

Ivo Andrić - Le Pont sur la Drina

littérature
roman


370 pages
1ère parution : 1945
  

« Il n’y a pas de constructions fortuites, sans rapport avec la société humaine dans laquelle elles ont vu le jour, avec ses besoins, ses aspirations et ses conceptions, de même qu’il n’y a pas de lignes arbitraires ou de formes gratuites en architecture. La naissance et la vie de toute grande et belle construction utile, son rapport avec le milieu dans lequel elle a été édifiée, portent souvent en eux des drames et des histoires complexes et mystérieuses. »

En 1942, la Serbie est occupée par l’Allemagne nazie. Le grand écrivain d’origine croate Ivo Andrić se trouve à Belgrade, et il décide d’y écrire un roman, pour transmettre l’histoire de sa région d’origine : la Bosnie. Terre de passage, de frontière, de rencontres et de conflits, rien ne pouvait mieux symboliser son essence qu’un pont. Ce pont est celui de Višegrad, commune frontalière entre la Bosnie et la Serbie, ancien point de rupture et d’échanges entre Orient et Occident, qui devient pour le romancier un prisme pour le dévoilement de quatre siècles d’histoire, depuis sa construction chaotique au XVIe siècle par l’Empire turc jusqu’à sa destruction partielle en 1914.

« Le peuple ne garde en mémoire et ne raconte que ce qu’il peut comprendre et réussit à transformer en légende. »

Avec pour matériau de départ les plus grands faits historiques comme les plus petites chansons populaires, Ivo Andrić raconte en toute simplicité anecdotes révélatrices et bouleversements politiques, et le fil historique se déroule lentement sur ce pont, à mesure que l’écrivain fait jaillir les souvenirs de cette mémoire de pierre et les érige en autant de contes, rendant l’histoire vivante car incarnée et la littérature passionnante car historique. Le pont voit se croiser des Turcs, des Serbes, des Musulmans, des Juifs, des Tsiganes, des hommes venus de tout l’Empire austro-hongrois. Il voit surtout se nouer des tragédies individuelles et universelles : les Turcs y plantent les têtes de révoltés serbes, une jeune fille musulmane magnifique s’en jette pour fuir à jamais un mariage non désiré, les soldats de l’Empereur autrichien François-Joseph y placardent les actes d’occupation et d’annexion et s’y font accueillir par des représentants des trois religions (musulmane, orthodoxe, juive), un insurgé serbe déguisé en vieille musulmane y berne un soldat autrichien, les obus y pleuvent…

« Ainsi les générations se succédaient près du pont, mais lui secouait, telle la poussière, toutes les traces laissées par les caprices et les besoins éphémères des hommes. »

Ainsi s’écrit l’histoire des révoltes serbes du début du XIXe siècle et de la mort lente de l’Empire ottoman, de la domination austro-hongroise et de la Première Guerre mondiale. Ainsi s’écrit l’histoire de la modernisation : chemins de fer, conscription, alphabétisation, diffusion des journaux, naissance des nationalismes, guerre mondiale… Ainsi se déroule l’histoire, et le pont reste, demeurant « immuable, comme l’eau qui coulait sous ses arches », à l’exact opposé de l’éphémère du sang, des larmes, de la joie et de l’amour qui le parcourent.

La littérature et le récit historique se croisent, la sagesse populaire et les considérations politiques se nourrissent, et façonnent une œuvre remarquable, belle et symbolique. Œuvre d’autant plus puissante qu’elle constitue toujours, et à plus forte raison après les horreurs de la fin du siècle passé, un témoignage saisissant de ce que sont depuis des siècles la Bosnie et ses habitants, objets de luttes de pouvoir, ballottés entre cohabitation et déchirements, entre vie et destruction.

PJ
09.01.2006


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